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Cinq leçons sur le crime et l'hystérie
Editions du Seuil, 
9 octobre 2008

 

 

 

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  Qui-est-l-auteur.jpg De la littérature, du polar, des cours d'éditage, des avis sur tout, des conseils à ne pas suivre...

 

ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton

Jeudi 20 avril 2006 4 20 /04 /Avr /2006 21:34

Episode 1

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On enterrait Meyer ce matin. Jalons était nerveux, allumant ses cigarettes entre deux quintes de toux. Il s'était gavé de café pour compenser les affres d'une nuit sans sommeil. Il commençait à maigrir. Tout à l'heure, il avait serré sa ceinture d'un cran. Il regardait fasciné Anne Marie qui tournait autour de lui comme un busard. Elle était mince, fine, élancée, admirablement prise dans un tailleur hors de prix. Les bagues s'entrechoquaient et tintaient sur la tasse qu'elle posait alternativement sur tous les meubles qu'elle rencontrait dans sa course. Anne Marie en jetait, il n'y avait rien à dire ! Il conservait pour elle une admiration de pauvre hère qui couche avec la fille du patron. Malheureusement pour lui, l'excitation née de la situation d'opposition au père Saint Germain avait disparu depuis longtemps. Elle jouait à peu près le jeu cependant. Représentation, mondanités. Votre femme est charmante. "Mon épouse", disait-il en pinçant le nez pour faire plus chic, ce qui l'énervait prodigieusement à elle. L'absence d'enfant aggravait le ressentiment. Ils avaient arrêté de s'en renvoyer la responsabilité à la figure. La naissance de ses deux nièces avait été une épreuve pour Anne Marie, et d'autant que le vieux notaire ne s'était pas privé de prendre la fertilité du couple prodigue comme une bénédiction du ciel. Avec le temps, elle avait renoué avec sa sœur. De toute manière, il avait mieux valu être par-là quand le vieux grigou avait commencé à faire au bas de ses actes des erreurs un peu trop grossières. Entourer le vieillard. Elle n'avait que ça à faire ; Gisèle avait plus de difficultés, avec ses deux filles, surtout la petite garce, Bernadette, l'élue du Seigneur. Elle n'avait pas trop mal manœuvré, même si vers la fin, Hugues, toujours à l'affût, était intervenu pour réclamer sa part du gâteau. La mécanique était parfaitement huilée. Elle s'était offert des plaisirs dont elle rêvait depuis l'adolescence et que Bernard, qui fonctionnait avec sa logique de paysan lui avait toujours parcimonieusement comptés. Et ce n'était que justice. Saint Germain vivrait peut-être encore dix ans, malgré le naufrage de son esprit. Pourquoi attendre si longtemps un héritage dont aujourd'hui, il n'avait que faire?
Bernard avait financé sa dernière campagne, et se répandait en pots de vin divers. Là, il était difficile, même en se noyant sous mille justifications, d'imaginer un seul instant que Saint Germain aurait accordé un sou à ce gendre dont les trois faillites successives l'avaient conforté dans sa première opinion. Les Labeyrie aussi avaient usé des biens paternels.
Parfaitement huilé.
Jusqu'à la poussière. Celle qui grippe les rouages.
Anne Marie jetait un regard perplexe sur son mari, qui pour se donner une contenance devant cette femme qui continuait à le bouleverser, allumait encore une cigarette. La maison était immense et ils se voyaient peu, mais, ce matin, il avait tenu à la voir et s'était pointé alors qu'elle prenait son café dans le petit salon. Il avait maladroitement tripoté l'argenterie et les carafes de jus d'orange, avait renversé le sucre en poudre, avant de lancer presque triomphant, comme le scoop de l'année :
- On enterre Meyer ce matin
- Je sais dit-elle sèchement. Que comptes-tu faire ? Tu y seras ?
Il chercha son regard :
- Qu'en penses-tu ?
C'était bien lui, ça. Il lui remettait le problème ! D'où cet air triomphant du gamin qui a fait une bêtise tellement énorme, qu'il sent bien que sa mère ne peut que crier d'admiration devant l'imagination du cher petit.
- Et toi ? lança-t-elle, tu ne pouvais pas y penser plus tôt ?
- Plus tôt ? ...Mais, comment aurais-je pu savoir ? ...
- Où en est la police ? coupa-t-elle
- Est-ce que je sais, moi ? On est de plus en plus réticent à me donner des informations.
- Comment t'es-tu arrangé, pour avant-hier soir ?
- Pour avant-hier soir ?
- Oui, pour la petite, il y avait cette réunion. Tout le monde t'y a vu au moins quelques minutes, y compris Borelli. Ca, c'est un sacré témoignage ! Difficile de prouver que tu es peut-être allé voir ailleurs ! Dans les réunions, les gens vont et viennent... Cent personnes qui mangent des petits fours... On sait ce que c'est ! Mais avant-hier soir ? Ils t'ont interrogé? Qu'est ce que tu penses dire ? Mon cher, accordons nos violons...
- Anne Marie... ! Tu ne crois pas... ?
- Ecoute Bernard, ça suffit comme ça. Tu as tort de te croire intouchable. Je ne peux pas t'aider si tu ne me donnes pas toutes les informations. Je n'ai pas envie que tu plonges, crois-moi. Je suis assez mouillée comme ça. J'ai bien compris que Bernadette avait tout deviné, ce qui n'est guère étonnant si on pense qu'elle couchait avec Meyer. J'ai toujours pensé que cette gosse était vicieuse.
- Anne Marie, c'était la fille de ta sœur !
- Sainte Gisèle. Justement, la réaction de sa fille me parait plutôt logique. N'importe quelle gosse élevée comme ça doit avoir envie de s'envoyer en l'air dès le berceau.
- Mais il a sans doute abusé d'elle !
- Tu parles ! Ecoutez-moi le chœur antique !
- Anne Marie ! glapit-il sans plus pouvoir dissimuler sa terreur, je te jure que...
- Je sais bien que tu as peur, dit-elle. Ecoute, je sais bien que tu as quitté la réunion ce soir-là. Vois-tu, j'étais sortie, je... prenais l'air sur la place, près des arcades. Il n'y a jamais personne. Je t'ai vu. Au volant de ta voiture. Il était dix heures et demie. Tu ne peux pas me raconter de bobards Bernard.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Lundi 17 avril 2006 1 17 /04 /Avr /2006 19:00

Episode 1

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Alix Beaumont avait rappelé. Elle prenait peu son téléphone, ayant tendance à penser qu'il était mieux que les autres la sollicitent. Mais là, l'excitation était perceptible : elle s'amusait.
- J'ai eu ma sœur au téléphone, Béatrice. Elle m'a donné quelques informations qui m'ont paru intéressantes, dans le contexte actuel.
Béatrice avait toujours rendu hommage à l'intelligence de sa belle-mère.
- Les Saint-Germain ont eu effectivement deux filles. Anne Marie, saintement nommée, née prématurément, sept mois après le mariage de ses parents, et Gisèle, trois ans plus tard.
- Ne soyez pas inutilement anticléricale, Alix !
- Oui, soyons charitables, ma chère. Les deux enfants furent élevées dans les meilleures institutions, Notre Dame de l'Immaculée Conception entre autres, dont je pourrais vous parler moi-même des heures durant. Elisabeth Saint- Germain, née de Boiviviers, disparut tragiquement, fort jeune. Le père éleva pieusement les deux bambines. Mariées toutes deux, fort bien pour la seconde, Gisèle ; un brillant architecte, ma chère. Le fils Labeyrie, voyez-vous, des sucres Labeyrie. Je crains que les sucres Labeyrie n'aient piqué du nez depuis le brillant mariage...
- C'est ce que je pensais Alix.
- Oui, pourtant les Labeyrie n'ont pas l'air trop à plaindre, sur le plan financier. Je ne parle pas bien sûr de l'affreux malheur qui vient de frapper ces gens.
- J'avais compris, Alix. Dites-moi, que dit-on du vieux Monsieur Saint Germain ?
- On ne sait pas trop où il se trouve. Certain prétendent qu'il s'est retiré en Italie, où il se rendait souvent avec sa femme. Les Boiviviers y avaient plusieurs propriétés. Voila plusieurs années que Suzanne ne l'a pas vu.
- A-t-il aidé ses enfants financièrement ?
- Ne dites donc pas de sottises, Béatrice. Vous savez très bien que cela ne se fait pas chez nous. De toute façon, Alban était un pingre remarquable, qui faisait des scènes à ses filles quand elles achetaient des friandises et comptait les cuillères après le départ des invités. 
- Ca a du être dur pour eux, sachant qu'il y avait une grande fortune...
- Vous l'avez dit. Les Labeyrie, encore, ce n'était rien ! Hugues Labeyrie a toujours des contrats extraordinaires avec le conseil général, entre autres. Il ne sait pas ce que c'est qu'un appel d'offre, je suppose. C'est pour l'autre sœur, Anne Marie que les choses ont du être insupportables. Vous comprenez, elle s'était marié contre l'avis de son père. Une envie d’imiter Maman, peut-être... Ce devait être tentant en tout cas. Toujours est- il qu'elle s'est trouvé un jeune homme assez commun, assez vulgaire, dont le père était euh...
- Je sens que vous allez être désagréable, Alix !
- Oui, Vous avez raison, ce jeune homme était bien méritant. Et au moins, lui il n'était pas Noir ! ricana la redoutable aïeule. Enfin Anne Marie convole en justes noces avec cet individu qui fricote de droite et de gauche, plutôt d’extrême-droite, même, attendu qu'il fait une carrière politique sous une étiquette assez floue, assez molle pour satisfaire tout le monde, mais qui titille volontiers les sentiments primaires de ses concitoyens. Vous comprendrez que cela me dérange, pour des raisons personnelles. Le couple ne s'est pas reproduit ce qui me semble une bénédiction.
- Jalons ?
- C'est comme cela qu'on le nomme.
- Jalons ? Jalons et Labeyrie sont beaux-frères ? Mais enfin, c'est une plaisanterie ! La police doit savoir une chose pareille !
- Ma foi, ma chère… ! Sachez que Bernard Jalons et Anne Marie Saint Germain, sont quasiment séparés, je n'ai pas dit divorcés, notez bien et semblent n'avoir que des contacts rares, ponctuels et intéressés. Par ailleurs, Jalons a tout intérêt à ne pas crier sur les toits qu'il fournit des chantiers à son beau-frère.
- Alix, Alix...
- Béatrice, Béatrice... Je suis ravie d'avoir Valentine ici. Cette enfant ne bougera pas de ma maison tant que les... problèmes qui vous affectent ne seront pas résolus. Elle manquera l'école quelques jours.
- Oui. Je vous remercie, Alix.
- Avez vous prévenu François ? non, je présume. Vous êtes le genre tête de mule. Ne dites rien. Je ne l'appellerai pas, vous êtes assez grande pour savoir ce que vous faites. Ecoutez-moi, Béatrice. Je ne sais pas ce que vous avez découvert, mais je vous conseille d'en avertir la police, tout de suite.
- Je... Je vais réfléchir, Alix.
- Faites attention à vous, ma chère.
Béatrice se sentit brusquement découragée. La traque de la vérité s'avérait pleine de surprises. Son intérêt était, clairement, de se tenir tranquille : Jalons et Labeyrie, aggravés de Delmas, c'était du trop gros gibier pour elle. Elle reconstituait assez facilement l'histoire : le grand-père qui commence à battre la campagne, à qui l'on fait signer des procurations. La mise au frais à l’hôpital, dans un pavillon reculé. Pas de visites. De toutes façons, le grand-père ne sait même plus son nom. Le chef du service sait bien qu'il a ce patient un peu spécial. Il a négligé de faire une demande de mise sous tutelle, pour protéger les biens du vieux Monsieur. En échange de quelque service, probablement. Quant à Meyer, qui passe, lunaire, on lui demande le silence en le berçant d'illusions. J'ai des relations mon cher, pour votre carrière. De toutes manières, il a tendance à suivre passivement la Delmas. Peut-être même, lui qui connaît mal la population locale, qui vient d'une autre ville, n'a-t-il pas vraiment perçu les enjeux de la manœuvre.
La mort violente de la plus jeune des filles Labeyrie bouleverse la donne.
Elle s'était recroquevillée sous son Vander Meulen, le ti punch à portée de main, enveloppée dans un châle comme une grande malade. Elle avait horreur du doute, de l'indécision, et ne les tolérait jamais longtemps. Son seul recours, c'était Julien Mornay. La police, c'était Julien Mornay. En aucun cas, elle n'imaginait d'aller au commissariat, dévider son histoire à un inconnu. Elle voulait avoir affaire à quelqu'un qui serait en mesure de comprendre ses doutes et ses scrupules. Elle aurait préféré que Mornay fût différent. Un peu moins séduisant s'il vous plaît, un peu plus police, un peu plus rouleur de mécanique, un peu plus Starsky et Hutch, comme les flics qu'elle rencontrait lorsqu'on lui piquait sa carte bleue. C'était crétin de l'avoir laissé parler contre son fauteuil, de l'avoir laissé prendre des nouvelles de Valentine, de l'avoir laissé raconter sa vie.Très mauvais ça ! Impardonnable! Il avait appelé dans la nuit pour être sûr que Nordine ne lui avait fait aucun mal. Ce type était inquiet et ne le dissimulait même pas.
Appeler François. Bonne idée, oui. Lui expliquer l'imbroglio, en sachant qu'il ne pourra pas rentrer pour le débrouiller, qu'il va se liquéfier d'inquiétude parce qu'il a sur les bras le sort du monde, et que sa femme s'amuse à soulever des lièvres dangereux. Et pourquoi ne m'as-tu pas parlé de ça plus tôt ?
Appeler François et prononcer le nom de Mornay. Non, ça c'est encore plus crétin que d'écouter le flic se confesser dans la pénombre.
Bon, demander à parler à l'inspecteur Bensaïd alors
Mais que va-t-il comprendre des relations complexes qui existent entre elle et Delmas, entre elle et Meyer ? Il risque surtout de se frotter les mains à l'idée de cravater un notable et il ne fera pas l'effort d'être un peu subtil.
Mornay. Mornay connaît bien ça : les Delmas, les Meyer, les jeunes filles de bonne famille qui épousent des jeunes gens méritants, le mépris, le silence. Et la puissance de tous ces gens. Bon Dieu, Jalons, ce n'était guère étonnant... mais Delmas, mais Meyer... ! Et les Labeyrie ! Comment avoir le courage de faire sortir cette histoire alors qu'ils venaient à peine d'enterrer leur fille !
Elle sursauta :
- Il y a eu deux morts, bon sang !
C'était ça la seule réponse. Delmas ou pas, la gosse était morte, et puis Meyer ! Meyer, à qui en prime, on tentait de faire porter le chapeau de l'assassinat !
Elle appela Mornay.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Dimanche 16 avril 2006 7 16 /04 /Avr /2006 10:06

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- Mais il l'aurait assassinée?
- Pourquoi pas, si elle menaçait de le dénoncer?
- C'est ce que dit la police?
Là, il marchait beaucoup plus sur des œufs. Il savait que la police ne croyait pas au suicide de Meyer. Il en avait eu la confirmation le matin même et les pirouettes de Puivert allaient être impuissantes à camoufler une vérité qu'il refusait de toutes ses forces. Meyer se suicidant , de honte et de remords, comme le scénario avait été séduisant! Il avait essayé, presque désespérément, de convaincre son interlocuteur, au commissariat, qui l'avait écouté poliment. Brasser de l'air, agiter des idées, lancer de fausses nouvelles. Il avait toujours fait ça: il avait ainsi l'impression d'exister, de vivre à cent à l'heure, de courir vers la mairie. Ses proches et ses conseillers couraient à ses trousses, assez souvent pour rattraper ses bourdes, car depuis qu'il était élu, sa mégalomanie ne connaissait plus de limites. Il avait le sentiment que tout lui était permis, il était au-dessus des lois, il avait des relations puissantes, rien n'était impossible: il ne payait plus dans les restaurants, ne réglait plus ses contraventions, s'auto amnistiait de ses fraudes fiscales, et considérait que la moindre des secrétaires mourait d'envie de coucher avec lui. Il est vrai que sa femme n'en avait plus envie depuis longtemps! Entre le jeune homme bouillonnant d'idées, qui se faisait une si haute idée de sa tâche politique, qu'elle avait épousé contre l'avis de sa famille, car il n'était pas du même milieu qu'elle, et ce politicard visqueux qu'il était devenu, le chemin parcouru était pavé de compromissions, de lâchetés, de renoncements dont elle ne parlait même plus. Leurs intérêts financiers les maintenaient proches, malgré le mépris qu’elle lui vouait avec ostentation. Il pensait sincèrement que l'on peut acheter tout le monde .
En commandant à Puivert les articles rageurs sur Mercier Beaumont, il assouvissait une haine personnelle, tout en détournant, croyait-il l'attention de ses petites affaires. Puis Meyer avait fait un coupable idéal et il n'avait pu s'empêcher de penser que ce qu'il voulait à toutes forces se réaliserait peut être lorsque les mots imprimés de Puivert s'étaleraient dans les kiosques de la ville. Car Suresnes avait raison: le journal local, feuille de chou par ailleurs sans intérêt était lu avant toutes choses et chacun se régalait des aventures de son voisin.
Il avait conservé cette naïveté infantile de croire que les choses que l'ont veut vraiment finissent par arriver. Il faut dire qu'il tenait beaucoup ce discours, aux jeunes chômeurs, aux chefs d'entreprise, aux mères de familles inquiètes de l'avenir. C'était un discours rassurant qui permet de croire que les pauvres et les malheureux ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes. Défaut de rêve, défaut d'imagination. C'était son discours à l'américaine. Quand Labeyrie était en forme, lui qui n'était dupe de rien, tout en profitant sans scrupule de tout, il appelait Jalons: "just do it!"
La police en était donc là, heureusement qu'il tenait encore des gens qui lui donnaient quelques informations sur l'enquête. Meyer avait vraisemblablement couché avec la gamine, et même le jour du crime, mais il n'était pas certain qu'il l'ait assassinée. Il était même probable que l'assassin de Bernadette et celui de Meyer ne faisaient qu'une seule et même personne.
- La police ne tire aucune conclusion, dit-il. Mais quand même, je pense que notre article n'est pas loin de la vérité.
Absolument. C'était ça. Pas loin de la vérité. Sinon quoi? Les flics allaient revenir dans ce foutu hôpital. Interroger à droite à gauche, surtout l'autre, là, avec son air pincé! Ce n'était pas possible, bon Dieu! Ils avaient eu deux coupables sur un plateau: Hassan d'abord, Meyer ensuite. Qu'est ce qu'il leur fallait donc, pour laisser tranquille les gens sérieux?
Borelli avait fait savoir , très nettement, ma foi, que Mornay garderait cette enquête. Jalons avait un mauvais pressentiment! Sans vouloir faire de racisme, il était sûr que son acolyte, le Beur, votait pour son adversaire!
Deux possibilités de classer cette affaire sans faire de vagues! Les flics avaient laissé passer sa chance!
- Notre article? Comment ça, notre article? Vous voulez dire que c'est vous qui...? Mais c'est de la folie! Je ne tolérerai pas que l'on accuse ainsi un de mes confrères!
- Mais putain, il sautait ses patientes mineures votre confrère!
Nouveau coup de sein , nouveaux cris:
- La profession médicale, dans son ensemble...Nous sommes tous concernés...Les médecins doivent être irréprochables ...
- Mais vous ne l'êtes pas, que je sache, rugit Jalons qui en rêvait depuis des mois. Ni vous, ni votre mari . Vous pouvez prendre vos grands airs, ça ne change rien. Vous allez la boucler maintenant, et éviter que les flics ne découvrent que ce crétin de Meyer était avec nous, en pensant qu'il deviendrait plus vite chef de service. Si j'avais su que j'avais affaire à un pédophile, je me serais tenu à l'écart, vous pouvez me croire. Mais apparemment il ne pouvait pas tenir sa queue tranquille dès qu'il voyait une gamine, vous pouvez vérifier, toutes les élèves infirmières le disent. Et vous qui êtes psychiatre vous ne l'aviez même pas remarqué!
Contre toute attente, elle s'effondra, la poitrine hoquetante, se répandit sur le bureau:
- Mon Dieu, mon Dieu!
Jalons interdit, resta les bras ballants. Il avait déjà donné avec Labeyrie au bord des larmes. Il n'y avait que lui qui tenait le coup, Nom de Dieu !
- Mais alors, reprit Madame Delmas dont le cerveau, même embrumé par la douleur, fonctionnait toujours à une vitesse supérieure, ce n'est pas un hasard si c'est tombé sur Bernadette. Cela a donc un rapport avec...
 - Taisez-vous ! hurla Jalons
 
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Jeudi 13 avril 2006 4 13 /04 /Avr /2006 07:38

Episode 1

Episode précédent

La vieille dame réfléchit quelques secondes. En fond sonore, on entendit le galop de Valentine qui s'était décidée à sortir de la salle de bains, poursuivie par la Sandrine de sa grand-mère, qui s'appelait Nanette.
- Grand-mère, hurla Valentine, Nanette veut pas me donner des céréales.
- Nanette ne veut pas. Et ne crie pas s'il te plaît. Et dans ma maison, on ne mange pas comme les Américains. Tu auras des tartines un point c'est tout. Et sors de cette pièce, je suis au téléphone.
Béatrice pouffa de rire. La grand-mère était quasiment gâteuse de la merveille exotique. Elle avait beau brandir, d'un air furieux, la canne sur laquelle elle s'appuyait pour donner quelque majesté à sa démarche, Valentine pirouettait autour d'elle, comme un papillon qui se moque d'une fleur à épines.
Béatrice supposa que la canne s'agitait dans l'espace, éloignant Valentine et Nanette.
- Saint Germain, tonitrua Madame Beaumont, vous voulez parler du notaire, je présume?
- C'est ça.
- Le père était notaire, lui aussi. Je me souviens bien d'eux, j'étais en classe avec une des sœurs. Une jeune dinde. Passons, elle a aujourd'hui soixante dix ans. Les années n'ont pas dû la rendre plus intelligente. C'est le genre de sottise qui demeure incurable. Le frère n'était pas mal, assez séduisant. Ce n'était pas un aventurier non plus. Un notaire, vous imaginez! Il a repris l'étude de son père. Comment s'appelait-il? La sœur avait un prénom ridicule..., qui allait bien avec son air de Sainte Nitouche...Et lui? Ah oui, Alban! Alban Saint Germain. Le prénom lui allait très mal, par contre: il était noir de poil, mat de peau.
- Il s'est marié, je suppose?
- Oui ma chère, avec une autre dinde. Attendez...Une fille Boiviviers! Mais oui! Elisabeth de Boiviviers en personne. Elle était folle de lui cette petite. Un vrai scandale! Le mariage a été précipité. Le vieux Boiviviers était hors de lui mais vous savez comment les choses se passaient il y a quarante ans! C'était leur fille unique! Jolie fortune!
Madame Mère éclata d'un rire féroce:
- Béatrice, j'ai l'impression d'être un de ces journaux pour pauvres filles, vous savez ceux qui racontent la vie des princesses. Voulez-vous d'autres ragots ou ceux ci vous suffisent-ils?
- Ils ont eu des enfants?
- Eh bien, au moins un je vous l'assure. Une fille je pense, prématurée comme de bien entendu. Et puis une autre par la suite. La seconde doit avoir à peu près l'âge de François. Honnêtement, Béatrice, ma science s'arrête là. C'est le moment où Julien et moi sommes partis à l'étranger pour plusieurs années. Et puis vous vous doutez bien que ce n'était pas nos fréquentations favorites.
Les Saint Germain n'avaient pas du être parmi les derniers à froncer le sourcil devant Julien Beaumont. Le fait qu'il soit un universitaire connu, estimé dans son milieu, n'avait pas dû suffire aux petites coteries locales.
- C'est justement la génération actuelle qui m’intéresse, Alix. Vous n'avez aucun moyen d'avoir quelques informations?
- Voilà de l'ouvrage pour Suzanne, je suppose.
- Votre sœur?
- Oui, vous savez qu'elle n'a jamais quitté la région. Elle adore prendre le thé avec ses anciennes connaissances. C'est une mine d'informations. Elle trouve à cette activité une satisfaction qui me laisse pantoise, ma chère. Cela fait vingt ans que je ricane avec mépris : elle va trouver très amusant que j'aie recours à ses services.
- Si cela vous gêne, Alix...
- Non, non, laissez... En réalité, j'ai toujours adoré me disputer avec ma sœur!
Béatrice raccrocha confiante. La sœur d'Alix Beaumont n'était jamais prise en défaut: elle n'avait jamais eu d'autre occupation que le bavardage mondain autour des petits cakes faits à la maison.
Elle sourit : Alix Beaumont n'avait pas demandé pourquoi elle avait besoin de ces renseignements
Elle avait toujours appris quelque chose: la fortune des Saint Germain, aggravée de celle des Boiviviers, devait pouvoir justifier quelques licences prises avec la loi.
 
Delmas voulait le voir! Il en avait assez de ses quasi-convocations dans le bureau de Madame! Certes, elle lui avait fait remarquer que sa présence dans l’hôpital et dans le bureau de la présidente de la commission médicale se justifierait aisément aux yeux de n'importe quel curieux, alors qu'elle ne pouvait pas, quant à elle, se déplacer chez lui ou au conseil général sans attirer l'attention. Cette femme était insupportable, elle avait presque toujours raison.
Il salua rageusement les secrétaires qui lui sourirent mécaniquement.
Elle trônait comme d'habitude, derrière le bureau massif, à l'abri derrière ses photos de famille. La famille! C'était quelque chose pour elle. C'était même comme ça qu'il la tenait: c'était son seul point faible à cette femme. Et encore! Pouvait-on parler de point faible, quand il s'agissait de la faiblesse des siens, et non de la sienne propre!
Les deux filles en premières communiantes! Elles avaient fait du chemin depuis! L'une d'entre elles était même partie quelque temps étudier en Angleterre, juste après ce petit scandale local , les jeunes bourgeois qui arrosaient leurs fêtes avec autre chose que de l'alcool. On la voyait sur une des photos, le mortier sur la tête, en train de recevoir son diplôme d'une célèbre université anglaise.
Et le mari, le cher Delmas, qu' il avait fort à propos aidé à étouffer une affaire sinistre de dessous de table réclamés avant ses interventions chirurgicales. Que lui voulait-elle encore ? Elle couina dès son entrée:
- Le journal, le journal ! dit-elle avec des accents dramatiques
- oui, le journal! répondit Jalons sur le même air.
Il se prenait au jeu avec elle et leurs échanges avaient toujours l'air de se passer sur une scène de théâtre.
- Ne vous inquiétez pas dit-il ,nous avons la situation bien en main. Le suicide de Meyer est une aubaine pour nous...Je veux dire, rajouta-t-il avec componction, qu'à toute chose malheur est bon. L'attirance du docteur Meyer pour les ...euh...jeunes filles nous permet de faire la lumière sur cette malheureuse affaire sans que d'autres personnes soient inquiétées.
- Mais Monsieur, mais Monsieur, qu'est ce qui vous permet d'affirmer...? Et que dit la police?
- Ma foi, Madame, dit carrément Jalons, il a quand même sauté sur la petite Beaumont. Le témoignage de la femme de ménage est irréfutable!
- Mais ça ne prouve pas qu'il ait...Pour Bernadette enfin!...
- Il ne peut pas y avoir cinquante pédophiles qui se promènent en même temps! Tout porte à croire qu'il avait séduit l'autre gosse.
- Ah, quelle horreur, quelle horreur! gémit-elle, la main sur sa vaste poitrine. C'est ce que pense la police?
- Oui, dit fermement Jalons qui pour cela, au moins était parfaitement sûr de lui.
- Quand je pense qu'à plusieurs reprises je me suis trouvée seule avec lui, dans ce bureau!
Elle se leva ,toutes voiles dehors et faillit renverser son interlocuteur d'un coup de sein. Jalons battit en retraite, tout en résistant fortement à l'envie de lui faire remarquer qu'une attaque de Meyer à son encontre n'aurait plus relevé de la pédophilie.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Samedi 8 avril 2006 6 08 /04 /Avr /2006 18:49

Episode 1

Episode précédent

Elle téléphona après avoir attendu un temps raisonnable : celui pour Nordine de quitter l’hôpital. Malgré ce qu'elle lui avait dit, elle n'avait pas envie d'être l'instrument de son arrestation. 
Elle put joindre Rachid. Mornay était absent, à son grand regret. Mais d'un autre côté, cela lui évitait les états d'âme sur l'histoire Saint-Germain. Etait-elle censée en parler, dénoncer deux confrères en quelque sorte? Il fallait qu'elle réfléchisse. Elle se contenta donc des derniers événements.
- Je viens de voir Hassan.
- Pardon? Mais vous êtes à l’hôpital!
- Justement. C'est là qu'il est venu me voir. Vous comprenez, il ne sait pas où j'habite et il tenait à me dire quelque chose.
- Où est-il?
- Il vient de partir.
- Nous arrivons!
Au moins, c'était toujours ça, la police roderait aux alentours cette nuit. Et dire que Nordine était passé sous le nez des deux plantons! En leur disant bonjour, probablement! Ils buvaient une bière avec le concierge, peut-être! Elle tapa du pied, d'énervement et de colère.
Quelques minutes après, le téléphone sonnait:
- C'est moi, Julien Mornay. Tout va bien?
Oui, tout allait bien, sa sollicitude était la bienvenue; Bensaïd avait fait l'économie de la question.
- Il vous a menacée ou quelque chose de ce genre?
- Non , pas de problème.
- Il y a longtemps qu'il est parti?
- Quelques minutes.
- Oui? dit-il, poliment incrédule.
- Vous ne me croyez pas?
- Non. Je suppose que vous lui avez laissé le temps de filer. Je serai étonné si on le trouve. Quant aux deux abrutis qui dormaient devant l’hôpital, ils vont sentir passer le vent.
- Ce n'est pas lui. dit-elle
- C'est ce qu'il est venu vous dire?
- Oui. Il ne savait même pas que Meyer était mort! Ce qui laisse à penser qu'il a dû être plutôt isolé ces derniers temps.
- Meyer...
- Vous saviez qu'il était gaucher, bien sûr?
- Nous avons eu cette information, murmura Julien
 
*******
 
Le plus simple était encore de demander à Madame Mère. Elle connaissait sur le bout des doigts les familles locales, les alliances, les adultères, les bâtards.Béatrice n'avait hésité qu'un court instant. Elle ignorait si le simple citoyen peut consulter l'état civil et n'avait pas envie de passer par Mornay. La mise en cause de deux confrères n'était pas une mince affaire. Surtout la mise en cause de Delmas, notable plus qu'installée, qui faisait partie du conseil de l'ordre. Béatrice ne se faisait aucune illusion sur l'accueil qui serait fait à ses soupçons. Soupçons qui reposaient sur quoi ? Meyer et Delmas avaient certainement cautionné la mise au rancart du vieux Monsieur Saint-Germain . La famille Labeyrie, qui vivait plutôt bien, devait puiser dans le compte en banque du grand-père ,qui ne pouvait plus s'y opposer. Mais y avait-il un rapport avec la mort de la petite? Meyer l'avait-il séduite, et assassinée parce qu'elle avait découvert la collusion avec ses parents et menacé de tout révéler? Ou seulement séduite ? Bernadette avait-elle menacé quelqu’un d’autre ? De toute façon cette gosse avait dû fouiner, elle en était certaine : garder en réserve les secrets honteux pour les distiller quand il le fallait. Elle n'oubliait pas sa menace: Meyer ferait moins le frimeur si je disais ce que je sais!
Elle téléphona dès le matin. La voix de Madame Beaumont rugit dans le récepteur. Ce n'était pas une heure pour appeler au téléphone, Béatrice le savait et le timbre scandalisé de la voix le confirma . Madame Beaumont parlait fort, comme tous ceux qui sont persuadés de toute éternité que tout ce qu'ils disent est capital pour l'humanité:
- C'est vous Béatrice? Vous êtes inquiète pour Valentine? Elle vient de se lever et traîne dans la salle de bains. Voulez-vous que je l'appelle?
- Non, non, Alix, c'est à vous que je voulais parler.
- Je vous écoute!
- Eh bien voilà, euh... Comment dire...
- J'apprécie la clarté de votre discours, ma chère. J'espère que vous êtes plus limpide avec vos patients.
Béatrice aurait du se souvenir qu'avec cette chère Alix, tourner autour du pot était périlleux. Elle se lança:
- Alix, j'ai besoin d'un renseignement sur une famille que vous devez connaître.
- Allez toujours...
- Il s'agit des Saint Germain. Ca vous dit quelque chose?
- Saint Germain?
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Jeudi 6 avril 2006 4 06 /04 /Avr /2006 00:00

Episode 1

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Elle reconnut l'accent traînant des banlieues, le timbre rauque, et le soulagement la submergea :
- Nordine !
Hassan était tendu, se contenait difficilement :
- On monte jusque là haut, allez. Allez, montez, j'ai des choses à dire ! J'ai des choses à dire, je vous dis ! Montez !
- Nordine, arrêtez, je vais vous écouter si vous êtes calme !
Elle le connaissait, ou croyait le connaître. Jamais encore il ne l'avait agressée. Elle essaya de se tourner vers lui pour voir son visage, mais il la força à monter l'escalier sans regarder en arrière. A nouveau, l'angoisse l'envahit : était-il possible qu'il soit dangereux, réellement dangereux ?
Ils entrèrent dans le studio dont Béatrice avait ouvert la porte sous la menace du couteau. Avait-il pris quelque chose ? Il n'était pas toxicomane, mais elle savait qu'il consommait de temps en temps ces produits illicites dont personne ne connaît au juste la composition. Dans ce cas, ses réactions n'étaient pas prévisibles.
Il la poussa sans ménagement contre le mur et elle put enfin lui faire face. Il était couvert de transpiration, pâle malgré son teint olivâtre et ses traits exprimaient un mélange complexe de colère, de désespoir et d'incrédulité. Il était désemparé et son extrême jeunesse le faisait ressembler à un enfant affolé. Il brandit le couteau en silence. Elle s'appliqua à ne pas broncher : elle savait que, plus que tout, il craignait la peur des autres et qu'une manifestation de peur de sa part à elle, risquait de le plonger dans une angoisse si intolérable qu'il ne verrait pas d'autre solution que de frapper pour se calmer.
- C'est pas moi, je suis pas un pointeur ! hurla Nordine sans préambule
- Je sais dit-elle. C'est ce que j'ai écrit au préfet.
- Vous voulez m'enfoncer. Vous êtes une bande d'enculés. Le préfet c'est un enculé. Je vais le buter ce connard! C'est pas moi !
- Je sais, Nordine que ce n'est pas vous. Je l'ai dit à la police aussi.
Le couteau s'abaissa d'une ligne :
- Je vous crois pas ! Vous êtes avec eux, vous êtes une bourge de toute façon. Enculés !
Elle respira profondément. Après tout c'était un exercice qu'elle connaissait: maîtriser l'agitation, soulager par la parole. Nordine armé d'une lame, c'était de toute manière préférable à l'assassin de Meyer et de Bernadette.
- Je la connais pas cette meuf, reprit Nordine, pourquoi je serais allé la voir. Je la connais pas je vous dis. Et puis elle a douze ans, pour qui ils me prennent ces enculés ? Putain ! Moi je veux des vraies meufs ! Elle est plus petite que ma sœur !
Elle approuva de la tête : c'est ce qu'elle avait pensé, dès le début. Nordine était capable de bien des exactions, mais les gamines ne l'émouvaient pas. Dieu sait qu'il avait un grain, mais au moins, sa sexualité était classique.
- Alors dites-leur. Dites-lui à cet enculé de préfet.
Nordine avait deux cents mots dans son vocabulaire, avec une préférence nette pour celui-là. Même quand il n'était pas énervé, il surgissait de manière incongrue au détour d'une phrase qui se voulait fleurie. Ca le faisait rire. Excusez-moi, Madame, je parle mal ! Il en rajoutait, avec son accent caractéristique. Ce soir, sa voix montait dans les aigus à chaque fois qu'il le prononçait.
- Bon ça suffit Nordine dit soudain Béatrice, arrêtez de me menacer.
- Je vous menace pas ! hurla Nordine en brandissant sa lame
C'était un peu le problème avec Hassan : pour lui, menacer et frapper avaient exactement le même sens.
- J'en ai assez dit Béatrice fermement. Si vous voulez que je vous aide, conduisez-vous correctement avec moi.
A nouveau le couteau fut dirigé vers le sol :
- Qu'est ce qui me prouve que vous le ferez ?
- Et pourquoi croyez-vous que j'ai le préfet sur le dos, cria-t-elle. Si j'avais écrit que c'était vous, ils auraient trouvé ça plus simple !
- Attendez, attendez, m'embrouillez pas, putain !
Hassan n'avait jamais pu trier qu'une information à la fois. S'il soupçonnait l'autre de penser plus vite que lui, il s'énervait. Il fallait toujours s'appliquer à lui faire percevoir qu'on ne raisonnait pas à ses dépens.
- Je ne vous embrouille pas. Je vous dis que j'ai fait un certificat, disant que ce n'est pas vous, d'accord?
- Pourquoi ils me cherchent alors?
- Mais vous avez fugué de l’hôpital, nom d'un chien ! Vous étiez en hospitalisation d'office je vous rappelle ! Ce n'est pas la première fois que la police vous recherche !
Hassan resta silencieux un moment. Il avait les bras le long du corps, la lame du couteau à la verticale. Béatrice se rassurait peu à peu. De toute évidence, Hassan était venu parce qu'il attendait quelque chose d'elle.
- Pourquoi êtes vous venu ? demanda-t-elle
- Dites leur que c'est pas moi, dit-il. Ils vous croiront à vous.
- Je l'ai déjà fait et je le ferai à nouveau, je vous le promets.
Elle aurait aimé lui dire que le plus simple était encore de se rendre à la police, mais elle-même n'en était pas très sûre. Il eut un grognement d'approbation.
- Comment avez vous fait pour entrer ? poursuivit-elle. Il y a des policiers, non ?
Il rit en haussant les épaules.
- Par où je suis sorti l'autre soir. 
- A quelle heure êtes vous parti ?
- Je sais pas, dit Nordine avec indifférence. Après la relève. Je vous ai vue, mais vous je vous en veux pas, vous êtes cool. C'est pas comme les autres. Delmas, je la plante, et l'autre aussi, la vieille avec ses cheveux rouges... Et ce connard de Meyer... Pour qui il se prend, l'autre !
- Nordine ! dit-elle stupéfaite.
- Je me tire, docteur.
Il avait rengainé son arme.
- Ne faites pas de bêtises. Surtout n'agressez personne. Allez à la police dit-elle enfin. Il faut leur dire que ce n'est pas vous.
- Non, vous. Vous, allez-y, répondit-il. Et leur dites pas que vous m'avez vu. C'est le secret médical.
- Il a bon dos le secret médical ! Je n'ai pas à leur dire quelle est votre maladie, mais si vous me tombez dessus avec un couteau, je ne vois pas pourquoi je me tairais. Je suis une citoyenne comme les autres !
Il ouvrit les bras, perplexe :
- Ah bon? Ah bon ?
Avant d'ajouter, comme un gosse :
- C'est nul, putain !
Il quitta la pièce en courant et elle l'entendit qui dévalait l'escalier. Ses jambes refusèrent soudain de la porter et elle se laissa tomber sur le lit. Son cœur battait la chamade.
Nordine avait disparu, dissous dans les ténèbres. Nordine avait toujours cultivé une invisibilité déroutante
Elle était seule dans l'obscurité. Une nouvelle vague de terreur la balaya. Elle se leva comme un diable sort de sa boite, et courut à la porte qu'elle verrouilla à double tour. Ca suffisait pour ce soir.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Mardi 4 avril 2006 2 04 /04 /Avr /2006 20:24

Episode 1

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Les deux infirmiers échangèrent un regard. Voilà madame.
- Un ancien notaire, poursuivait Béatrice en compulsant fébrilement le dossier, C'est une plaisanterie ! Qui administre les biens de cet homme ?
Bertoumieu s'assit en face d'elle :
- Ecoutez, Madame Mercier Beaumont, il nous manque des informations qu'il vous serait plus facile d'obtenir.
- Auprès de son médecin, par exemple ?
Silence respectueux en face
- Qui est son médecin ?
Elle jeta un œil sur l'observation d'entrée :
- Delmas, et puis Meyer...
Elle prit sa tête entre ses mains et resta un long moment à réfléchir :
- Bertoumieu, dit-elle enfin, vous ne m'avez pas tout dit. Qui est ce type, Saint Germain ?
Bertoumieu hésita un instant : il n'aimait pas abattre toutes ses cartes. Et puis le désir de vérité l'emporta. C'était au fond un type d'une grande honnêteté et même lorsqu'il maniait sa dialectique à l'usage des patrons, il avait la faiblesse d'y croire.
- On voulait vous remercier, Madame, de ne pas avoir chargé les infirmiers pour la fugue de Hassan.
Béatrice haussa les épaules :
- Oh ça ! Hassan passerait par le chas d'une aiguille !
- Quand même, sachez que nous avons apprécié...
Elle rit :
- D'accord pour le deal, Bertoumieu, dites-moi qui est ce type et vous ne me devez plus rien.
- On n'était pas non plus d'accord pour qu'ils vous fassent porter le chapeau. C'est vrai que depuis ce matin les attaques ont changé de cible. Faut dire que c'est plus simple, puisqu'il est mort...
- Vous voulez parler de Meyer ?
- Oui, ricana Castel, le gaucher contorsionniste...
Suresnes avait raison, la police serait rapidement prévenue, si elle ne l'était pas déjà.
Elle ne dit plus rien et attendit.
- Je peux vous dire le nom d'une de ses deux filles, dit Bertoumieu. Vous comprenez, elle s'est mariée et a changé de nom...
- Labeyrie ? dit Béatrice
- Eh ! dit Castel en ouvrant les bras.
 
 Il n'est pas très compliqué, à condition bien sûr de s'assurer des complicités nécessaires, d'user abusivement de la fortune d'un parent psychiquement détérioré : il suffit que le dit parent ait signé, en temps voulu, toutes les procurations utiles. Par la suite, lorsque le cher malade est trop fatigué pour donner un avis, placez-le dans une institution au prix de journée le plus bas possible, de manière à ce que son entretien ne vienne pas réduire à néant tous vos efforts d'économie. Puis servez-vous largement sur le compte du parent bienveillant pour financer vos vacances aux Maldives .
Bien sûr, le médecin du vieillard, empêcheur de flamber en rond est là pour signaler au juge des tutelles que son patient n'est plus en état d'assurer la gestion de ses biens et qu'un tuteur doit être officiellement nommé. Le tuteur peut d'ailleurs faire partie de la famille, mais il doit rendre des comptes au juge et, pour acheter le voilier, il attendra donc, légalement et sans impatience indécente, que son parent soit décédé.
Protéger ses patients de la cupidité de familles entreprenantes est un des devoirs du médecin . A plusieurs reprises déjà, Béatrice avait rédigé ce genre de certificat qui déclenche une enquête du tribunal. Evidemment, les familles vivaient très mal ce qu'elles considéraient comme une ingérence. Mais Béatrice restait ferme : dément ou pas, le cher parent était en droit d'attendre que son argent serve à autre chose qu'à payer les traites de la maison de campagne de celui de ses enfants qui possédait la procuration sur le compte. Parfois sans en informer ses frères et sœurs qui découvriraient le pot aux roses en revenant du cimetière.
Tout portait donc à croire que dans le cas Saint Germain, ancien notaire non dépourvu de biens, les docteurs Delmas et Meyer avaient manqué de fermeté.
Béatrice parlait à voix haute dans sa voiture en revenant vers la chambre de garde. Qu'y avait-il derrière tout ça, bon Dieu ? Que savait la gamine de toute cette histoire ? Une petite intelligente, fouineuse, féroce, qui n'ignorait pas que son grand-père était hospitalisé. A qui en avait-elle parlé? Qui avait-elle inquiété, ou menacé ? Meyer était son médecin après avoir été celui de son grand-père. L'avait-elle découvert et avait-elle trouvé malin de le provoquer avec ça ? Dans le secret de la consultation, n'importe quoi peut être dit. Elle se rappelait Bernadette, la fois où elle s'était rendue au pavillon des enfants pour régler son différend avec Cécile. L'enfant était tout sauf charitable. Son agressivité perçait dans la moindre de ses paroles :
- Vous êtes comme ce con de Meyer, avait-elle jeté à Béatrice, il comprend rien de toute façon. S'il savait tout ce que je sais sur lui, il ferait moins le frimeur.
Béatrice avait négligé la menace implicite. Séparer les deux gamines qui en venaient aux mains était plus urgent:
- T'es qu'une pauvre tâche, Cécile hurlait Bernadette, et moi je sais plein de choses, mais je les garderai pour moi.
Béatrice avait tendance à penser qu'une bonne gifle calme éventuellement les enfants insolents et Bernadette avait fini par le lire dans son regard. Elle avait réintégré sa chambre avec un ricanement de mépris, et n'avait plus rien ajouté. Béatrice avait considéré que l'incident était clos.
Mais Meyer ? Qu'avait-il fait devant les allusions transparentes ? Il s'affolait si facilement! Son attitude de la veille, sa fuite devant Sandrine, étaient significatives. Avait-il fui devant sa patiente, s'était-il réfugié dans le giron somptueux de Madame Delmas ? Meyer pédophile, non, mais Meyer le veau sous la mère, bien sûr ! Voilà qui collait mieux avec l'idée qu'elle avait de son collègue, entraîné par son aînée dans une combine peu nette, et cherchant ensuite protection près d'elle. Mais ensuite, ensuite ?
- Il me manque un maillon, dit-elle en claquant la portière de sa voiture.
Elle marcha vers l'entrée du pavillon de garde, concentrée sur sa réflexion. L'attaque la prit par surprise. Elle fut enveloppée par deux bras qui la prirent en tenaille, et sentit sur son cou la lame froide d'un couteau.
Le hurlement de terreur resta dans sa gorge.
Une voix saccadée, un souffle court :
- Taisez-vous, taisez-vous, je vous dis !

Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Samedi 1 avril 2006 6 01 /04 /Avr /2006 09:23

Episode 1

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- Mais alors... mais alors...
Il lui fallut un verre d'eau. Elle reprit sa respiration et posa dramatiquement la main sur sa poitrine :
- La police doit être prévenue, dit-elle, péremptoire, comme si la découverte lui appartenait
- Certes, dit Suresnes. Je suis assez tranquille. Tout le monde a lu le journal, dans l’hôpital : ils recevront bien un appel anonyme.
- J'avertirai personnellement l'inspecteur Mornay, dit Madame Delmas
- Il est possible, risqua Suresnes que ce Puivert ait enjolivé des informations qui n'étaient que partielles.
- Ca vaut le coup de vérifier dit Béatrice. Si Jean ne s'est pas suicidé, tout est remis en question. On ne peut pas, comme cela lui faire porter le chapeau dans l'assassinat de Bernadette.
- Mais pour hier soir... ? hasarda Suresnes
- Ah ! Je ne sais que penser, avoua Béatrice. Tu sais, ce n'était pas la première fois que Jean était seul avec ma fille et jamais il n'avait porté la main sur elle. Je crois que Sandrine a mal interprété un geste anodin. Tu vois un peu l'ambiance, ces jours-ci. Un type qui joue au ballon avec des mômes dans un jardin public est en passe de se faire lyncher!
- Mais il ne s'est pas défendu !
- Allons, tu connais Jean ! Tu l'as déjà vu faire face à une brave fille qui s'énerve ? Il a pris la fuite en se disant que ça allait se tasser !
- C'est malheureusement tout à fait Jean : un type qui prenait la fuite, commenta Suresnes en guise d'oraison funèbre.
 
Les deux plantons étaient toujours là, montant ostensiblement la garde à l'entrée de l’hôpital. Delmas avait même précisé à la fin de la réunion que la police avait maintenu les mesures de sécurité à son expresse demande, ce qui avait amusé tout le monde. Elle jugeait que c'était suffisant : il est vrai que, ne faisant plus de garde du fait de son grand âge, elle ne courait pas le risque de se trouver seule dans le parc, sous la lune.
Béatrice s'était installée à la chambre de garde, après avoir soigneusement verrouillé la porte du petit studio. Pour accéder à l'étage, où il se trouvait, on montait un escalier raide, qui donnait dans une petite entrée. Là, nouvelle porte qui donnait sur le parc. Béatrice l'avait également verrouillée : trop de précautions ne peuvent nuire. C'est cette dernière serrure qui avait été changée six mois auparavant après le vol d'un trousseau de clés à l'école d'infirmières. A l'époque, Josiane Dubout s'était beaucoup gaussée de Mercier Beaumont qui avait exigé en Commission médicale qu'une nouvelle serrure soit mise en place, mais Béatrice avait tenu bon : la chambre de garde était totalement isolée. Dissimulé à l'ombre des arbres, l 'endroit était sombre en plein jour. Le psychiatre de garde y était seul, relié au reste de l’hôpital par son seul téléphone.
De jour, l'émission d'hypothèses sur le faux suicide de Meyer avait quelque chose d'excitant. De nuit c'était carrément épouvantable. Béatrice avait regardé tomber le jour avec une appréhension grandissante. Elle s'était distraite en téléphonant à la merveille qui lui chanta une vieille chanson que sa grand-mère venait de lui apprendre .
Elle avait hésité à vérifier si Mornay savait que Meyer était gaucher. Elle avait même, à tout hasard regardé sur le Minitel pour savoir s'il était sur liste rouge. Il y était.
Elle avait commis l'erreur d'emporter un polar américain avec serial killer en goguette qui lui mit les nerfs à fleur de peau. Quand le téléphone sonna, elle était en train de se chercher un prétexte pour se rendre dans un des services boire un café avec les infirmiers.
- Docteur Mercier Beaumont.
- Bonsoir Madame, Bertoumieu à l'appareil.
- Oh bonsoir, qu'est ce qui se passe ?
- Eh bien, je suis au pavillon Gérard de Nerval. Un des patients me pose un problème : Monsieur Saint Germain, vous le connaissez peut-être ?
- Non, je ne vois pas qui c'est. Qu'est ce qu'il a ?
- Eh bien, c'est difficile à dire. Il ne me parait pas comme d'habitude.
- Il a de la fièvre ? Les constantes sont modifiées ?
- Pas vraiment...
Béatrice poussa un soupir. Ca ne ressemblait pas à Bertoumieu ces à peu près.
- Mais que se passe-t-il ? Vous avez ses constantes ?
- Euh... Le pouls et la tension ont l'air normaux. Ecoutez, j'aimerais vraiment avoir votre avis. J'ai un vrai problème avec ce patient.
- J'arrive... Mais c'est bien parce que c'est vous !
Sortir dans le parc. La nuit était tombée. Elle avait dit en plaisantant qu'elle ne quitterait pas son refuge à moins d'un infarctus : il arrivait que des infirmiers anxieux dérangent le médecin pour de petites choses qu'elle s'appliquait à résoudre au téléphone. Mais Bertoumieu ne mangeait pas de ce pain là. Ce type avait un grand sens clinique, elle le savait; c'était un excellent infirmier, prompt à prendre des initiatives et ne cherchant jamais à se dérober. S'il avait l'impression que le patient n'était pas très bien, il valait mieux y aller. Elle courut jusqu'à la voiture, se traitant mentalement de débile et de froussarde.
Le pavillon Gérard de Nerval était un service de géronto psychiatrie. Deux ans auparavant, devant la pénurie de maisons de retraite spécialisées, l’hôpital avait proposé de prendre en charge les patients atteints de démence sénile et de maladie d'Alzeihmer. Le service avait été totalement rénové et s'était rempli avant même la fin des travaux. Un jeune gérontologue donnait ses soins aux patients mais le service était sous la responsabilité de madame Delmas qui l'avait d'ailleurs confié quelque temps à Meyer. Béatrice ne s'y rendait que lorsqu'elle était de garde et ne connaissait pas les patients.
Bertoumieu l'attendait à la porte pour lui éviter de perdre du temps à chercher la serrure dans le noir : la porte était fermée à clé passé dix neuf heures et souvent plus tôt dans la journée car il s'agissait de patients désorientés, susceptibles de s'égarer dans le parc.
Il était flanqué de Castel, son acolyte habituel, un gaillard dans son genre, assuré et gouailleur.
- Bonsoir madame, dirent-ils tous deux très poliment
Elle avait de bonnes relations avec eux. Castel, grand dragueur devant l’éternel, se permettait même quelques compliments discrets.
Les patients dormaient pour la plupart et le service semblait vide. Le long du couloir qui menait aux chambres il n'y avait que des veilleuses et Béatrice fut plutôt contente d'être encadrée par les deux hommes. Monsieur Saint Germain était dans une de ces chambres où on avait gardé, pour maintenir les patients dans leur milieu habituel, quelques meubles personnels. Ici, la commode Louis XV à dessus de marbre et la table de nuit en marqueterie formaient un contraste étonnant avec le lit médicalisé qui permettait aux infirmiers de manipuler le malade plus aisément. C'était un vieil homme que sa démence vieillissait plus encore. Il jeta sur Béatrice un regard égaré.
- Bonjour Monsieur, je suis le docteur
- Il ne parle plus, murmura Bertoumieu, c'est tout juste s'il gémit de temps en temps.
Le vieil homme demeurait robuste et il ne fut pas facile de le faire asseoir pour l'ausculter car il n'était plus capable de comprendre les consignes.
- Mais enfin, tout est normal ! dit Béatrice. Que lui trouvez-vous, à ce patient ?
- Vous pourriez peut-être regarder son dossier, suggéra Castel, vous comprendriez mieux ce qui nous pose un problème.
Elle tenta de converser avec Monsieur Saint Germain, lui demandant s'il avait mal, s'il était souffrant, mais l'esprit du vieillard n'était plus accessible. 
Elle se tourna vers les deux compères :
- Bon, allons voir ce dossier.
Le dossier était prêt, dans la salle des infirmiers, posé sur le bureau. En l'ouvrant machinalement, Béatrice se surprit à lire attentivement la liste des patients affichée au mur.
Qu'avait dit Mornay ? Le grand-père de Bernadette était peut-être hospitalisé à Saint Sauveur. Ici, à Gérard de Nerval ? Pas de Labeyrie sur la liste. Et s'il s'agissait du grand-père maternel, elle n'avait pas les moyens de connaître son nom. A moins que... Bertoumieu savait beaucoup de choses. Une fois ce dossier consulté, elle essaierait de tâter le terrain.
- Saint Germain, Alban, Soixante treize ans... Pathologie cardiaque bénigne... Antécédents d'ulcère gastro duodénal... Alzeihmer diagnostiqué il y a trois ans. Hospitalisé à Saint Sauveur il y a deux ans et demi... Il n'y a rien de notable sur ce dossier.
Elle se campa devant Bertoumieu :
- Ecoutez, il n'a rien votre patient ! Alzeihmer mis à part, il se porte comme un charme. Il vivra encore plusieurs années le malheureux !
- Oh ça, oui... dit Bertoumieu
- Mais qu'est ce que c'est que cette histoire ?
- Vous n'avez pas lu tout le dossier, madame, dit doucement Castel
Il lui prit la main, sans aucune équivoque, et la posa sur la page de garde. Béatrice le fixa avec étonnement, puis, comme il regardait les premières lignes avec insistance, elle se décida à lire l'état civil du patient qu'elle avait négligé de consulter.
- Saint Germain... Veuf... ancien notaire... Ah oui, la table en marqueterie... Deux filles, il n'y a pas leurs noms... Personne à prévenir...
Ce n'est pas par hasard qu'ils l'avaient appelée, à elle, et elle ne les déçut pas. A moitié page, elle comprit ce qu'ils voulaient qu'elle lise:
- Pas de tutelle ? Ce type qui ne connaît même plus son nom n'est pas sous tutelle ?
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Lundi 27 mars 2006 1 27 /03 /Mars /2006 19:31

Episode précédent

Episode 1

Béatrice avait quand même pris sa garde. L’hôpital ne bruissait que de la mort de Meyer. Cette sotte de Sandrine s'était laissée interviewer, cueillie au saut du lit par un coup de fil racoleur et l'article de Puivert sautait aux conclusions sans plus ample informé.
Heureusement, tous la connaissaient bien, et personne ne s'était risqué à encourir ses foudres en l'interrogeant sur ce qui était arrivé à Valentine. L'enfant se portait comme un charme, et avant qu'elle ne devienne la cible de quelques allumés de l'information, elle avait dûment été expédiée avec armes et bagages chez la mère de François Beaumont. La grand-mère habitait à quelques kilomètres dans un castel déglingué qui prenait des allures de camp retranché. Depuis son mariage de grande bourgeoise quelque quarante ans plus tôt avec un jeune étudiant africain qui pour être prometteur n'en était pas moins noir, elle avait acquis une capacité hors normes à envoyer les gêneurs sur les roses et à dire clairement leur fait à ceux qui ne comprenaient pas du premier coup. C'est là que la police irait interroger Valentine si elle le jugeait nécessaire, sous l'oeil féroce et patricien de Madame Mère. Béatrice souhaita bien du plaisir au malheureux que le sort désignerait pour affronter le commandeur : à part Mornay, elle ne voyait pas qui pourrait s'en tirer sans vouloir reprendre la Bastille à l'issue de l'entretien.
A l’hôpital, la journée s'était étirée dans l'attente et la perplexité. Le personnel était sidéré. Même les plus féroces ennemis de Meyer avaient du mal à se joindre au chœur des accusateurs. Meyer, séducteur inoffensif et un peu ridicule, certes. Meyer suborneur de gamine et assassin, non.
Le docteur Delmas avait convoqué la Commission médicale en urgence. Il avait fallu subir les grimaces habituelles et les salamalecs embarrassés, mais elle avait on ne peut plus clairement exprimé sa colère et son indignation : elle ne laisserait pas salir ainsi le corps médical de l'établissement. Il en allait de leur honneur à tous. Leur devoir était de déclarer publiquement leur soutien posthume à Meyer, leur confrère injustement accusé.
Tout de même, elle en jetait, Madame Delmas, quand elle partait en croisade, il fallait lui rendre cette justice. Elle se faisait une haute idée de l'exercice de son métier. Elle irait jusqu'à protéger le pire des malandrins s'il était médecin pour que l'image du corps tout entier ne soit pas ternie. A son évident soulagement, Béatrice s'était montrée modérée, et n'avait pas joué les passionarias assoiffées de vengeance. Cette Mercier Beaumont était imprévisible mais capable de raison quand il le fallait. Elle avait dit, fort justement, qu'elle ne voyait pas l'intérêt de charger Meyer tant que l'enquête de la police n'était pas terminée, et que sa fille pour l'instant, n'avait rien à dire. Bien sûr elle avait ajouté, de son petit air impertinent, qu'il faudrait que la vérité passe, mais qu'elle souhaitait la vérité, justement et non pas n'importe quoi.
- Mais cet article odieux, dans le journal de ce matin... avait commencé Madame Delmas d'un air accusateur
- Vous pensiez que c'était moi ? ironisa Béatrice. Vous n'avez peut-être pas noté que c'est le même individu qui hier encore réclamait ma tête et menaçait ma fille. Je ne connais pas ce Puivert.
Personne autour de la table ne connaissait le journaliste qui semblait sorti du néant.
- C'est seulement le journal local, fit remarquer Béatrice
- Mais vous savez bien qu'ici, on ne lit que le journal local! La troisième guerre mondiale peut éclater, tout ce qui les intéresse c'est le résultat du match de rugby entre deux villages de deux mille habitants !
C'était certainement là-dessus que comptait Puivert.
- Je verrai, dit Madame Delmas, je consulterai certaines personnes...
Les autres s'étaient maîtrisés pour ne pas sourire : même dans les circonstances les plus tragiques, elle trouvait le moyen de laisser entendre qu'elle avait des relations qui lui permettraient d'en savoir plus que les autres.
- En tout cas, ce type est très bien renseigné, fit remarquer Suresnes, le collègue de Béatrice, qui cultivait le genre barbu soixante huitard avec toute la panoplie, pipe et velours côtelé. Il décrit les événements comme s'il y avait assisté, ma parole. Vous avez lu le compte rendu ?
- Ce sont des préoccupations morbides dit Madame Delmas qui n'aimait pas perdre le contrôle de la réunion
Suresnes mordilla le tuyau de sa pipe éteinte :  
 - Je répète que la description de Meyer est tout à fait intéressante : affalé sur son bureau, une arme à la main, une balle dans la tempe droite...
- Où voulez-vous en venir ? demanda sèchement Madame Delmas 
- Une balle dans la tempe droite ? dit Béatrice stupéfaite.
- Oui, ma chère. Tu l'as lu cet article ?
--Oh en diagonale. Je... J'avais déjà des informations ajouta Béatrice en rougissant
Mais Mornay n'avait pas donné ce genre de précision.
Un murmure se fit autour de la table : la plupart des autres médecins qui exerçaient d'autres spécialités, connaissaient peu Meyer, mais tous avaient quelque chose à dire sur sa fichue...
-... écriture de gaucher ! grogna Suresnes. Voilà pourquoi, Monsieur, votre fille est muette, ajouta-t-il à l'intention de Madame Delmas qui semblait proche de l'apoplexie.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Mercredi 22 mars 2006 3 22 /03 /Mars /2006 20:03

Episode 1

Episode précédent

- Je te l'ai dit. Meyer a agressé la petite Beaumont. Il a été découvert par la femme de ménage de la gamine qui a appelé les flics. Quand ils sont arrivés chez lui, il s'était suicidé.
- Et alors ?
- Comment ça : et alors ? On peut penser que Meyer n'en était pas à son coup d'essai. Il est probable que la même chose s'est produite avec...
Il hésitait à nommer l'enfant, prévoyant le sursaut douloureux de son père.
- Meyer n'a pas touché ma fille dit Labeyrie la voix blanche, les lèvres serrées.
- Hugues, dit Jalons le plus doucement possible, sur le ton que l'on met à gronder un enfant turbulent, Hugues, mon cher, sois raisonnable, je comprends ta douleur mais... Ca expliquerait en tout cas qu'il n'y ait pas eu de violence. Meyer a pu abuser de son innocence.
- C'est impossible ! siffla Labeyrie J'ai rencontré Meyer, c'était un type correct. Jamais il n'aurait eu une relation suivie avec ma fille ! Je ne veux pas que l'on dise une chose pareille! Ma fille m'en aurait parlé ! Elle me disait tout ! Ma fille est une victime ! C'est l'autre, cet Arabe, qui l'a violée. Je me battrai pour que la vérité éclate ! Et toi, je ne te laisserai pas dire n'importe quoi !
Il haussait dangereusement la voix et Jalons dut le ramener à plus de mesure.
- Ecoute, tu sais bien que les psychiatres ont une relation privilégiée avec leurs patientes : il est plus facile pour eux de les influencer...
- Dis tout de suite que ma fille était une putain ! Qu'elle s'est laissée faire sans rien dire !
- Enfin, Hugues !
- Ca suffit rugit presque Labeyrie. J'ai voulu te voir pour que tu comprennes bien une chose : je ferai arrêter ce type, le salaud qui a osé porter la main sur elle. Ils savent tous que c'est lui mais personne n'ose aller dans cette cité pourrie. Si ce n'était pas un Arabe, il y a longtemps que l'affaire serait réglée, mais on sait comment ça se passe : ils ne veulent pas qu'il y ait de vagues, pas de conflits raciaux. Je sais à qui m'adresser, tu peux me croire !
Jalons était consterné : il s'appliquait à naviguer habilement sur les berges de l'extrême droite, tout en jurant la main sur le cœur à ses électeurs qu'il n'était pas question de fréquenter ces gens-là.
La douleur égarait Labeyrie. Il savait bien que certaines choses ne doivent pas être criées sur les toits. 
- Et tu as intérêt à te débrouiller pour que ce flic pourri soit dessaisi. Il est capable de fouiner n'importe où. Il se prend pour le grand nettoyeur ma parole. Et son collègue est arabe, en plus, tu parles d'une impartialité !
Jalons l'avait toujours soupçonné d'avoir des sympathies inavouables. Et maintenant voilà qu'il entonnait le refrain du grand complot ! Jalons n'admettait qu'un seul complot : celui qui l'empêchait d'accéder à la mairie. Il était prudent de museler Labeyrie :
- Hugues, essaie d'être patient, tu sais bien ce qui est en jeu...
Allez donc être brutal avec un père désespéré ! Car Labeyrie était au bout du rouleau, c'était certain. En même temps, il était bon qu'il se rappelle qu'ils avaient des intérêts communs. Des intérêts.
Labeyrie tiqua, et le regarda d'un air égaré. Un instant, Jalons crut qu'il allait se mettre à pleurer, ce qui l'aurait mis au comble du malaise. Mais non, Labeyrie se ressaisit. Il se serra dans son imperméable et frissonna:
- Aujourd'hui, c'est le jour de Bernadette dit-il. Nous en resterons là. Mais je ne te donne pas plus de huit jours. Tu entends, Bernard ? Si dans huit jours ce type n'est pas arrêté, je balance tout. Je n'en ai plus rien à foutre.
- Allons, allons, murmura Jalons sans pouvoir dissimuler son énervement et sa terreur.
- Ma fille n'était pas une putain ! répéta Labeyrie avec une violence contenue.
La joue droite se plissa, découvrant en partie les dents.
- Eh merde ! dit Jalons
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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