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Cinq leçons sur le crime et l'hystérie
Editions du Seuil, 
9 octobre 2008

 

 

 

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  Qui-est-l-auteur.jpg De la littérature, du polar, des cours d'éditage, des avis sur tout, des conseils à ne pas suivre...

 

ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton

Dimanche 19 mars 2006 7 19 /03 /Mars /2006 11:23

Episode 1

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Jalons sortit son portable, et réfléchit longuement. Dieu sait qu'il avait l'habitude de parler à mots couverts, mais au téléphone, il se méfiait encore plus. Il utilisait toujours son portable pour les coups de fil confidentiels car il était persuadé que c'était là le moyen d'échapper aux écoutes.
Le numéro était en mémoire. Il l'avait beaucoup composé ces derniers temps. La voix à l'autre bout du fil était cauteleuse, avec une légère note sarcastique qui lui faisait toujours froid dans le dos : il se disait régulièrement que ce type, malgré tout ce qu'il lui devait, finirait par lui exploser à la gueule. Oui, un jour il serait incontrôlable.
- Allô ?
- Allô, dit-il brutalement
- Mon cher mécène! répondit l'autre. Du nouveau ?
- Meyer est mort. Il s'est suicidé après avoir agressé la petite Beaumont.
Un léger sifflement se fit entendre.
- Inattendu !
Au bout de quelques minutes, un petit rire :
- Est-on sûr qu'il s'est suicidé ?
Jalons tapa du pied, comme si l'autre pouvait le voir :
- Ca simplifie les choses en tout cas, jeta-t-il, il avait facilement accès à la chambre de la petite Labeyrie.
- Le psychiatre qui séduit ses patientes, hein ? Un lot d'hystériques va venir le dénoncer à posteriori, je suppose. Mais vous n'avez pas répondu à ma question ?
- Je ne vois pas...
- Est-on sûr qu'il s'est suicidé ? répéta l'autre, détachant les syllabes.
On pouvait faire confiance à ce type pour fouiner où il le fallait.
- La police a des doutes, concéda Jalons
- Des doutes ! Ils sont sûrs du contraire, c'est ce que vous voulez dire !
Il était temps de reprendre les choses en main :
- Ecoutez, dit Jalons, pour l'instant, ça peut suffire à tout le monde. Changez votre fusil d'épaule et chargez Meyer. Tant que la police n'a pas de certitude, ils ne donneront pas d'information supplémentaire. La culpabilité de Meyer arrange tout le monde, y compris le préfet qui a la presse et le public sur le dos à propos de Hassan.
- On lâche Mercier Beaumont alors ?
- Oui, dit Jalons à regret.
Il raccrocha. Il savait que Puivert ferait bien son boulot.
Le coup de fil remontait aux dernières heures de la nuit, avant que les journaux ne mettent sous presse. Il avait déjà vu le résultat dans l'édition du matin. L'habileté de Puivert à suggérer sans porter d'accusation précise était sans égale. Il y avait quelques rappels intéressants sur les dernières statistiques américaines en matière d'abus sexuels par des médecins surtout psychiatres ou psychanalystes ; la note scientifique. Puivert était très bon pour ça ; il donnait au lecteur l'impression d'être cultivé et intelligent.
Il baissa la vitre de sa voiture, pour laisser l'air lui fouetter un peu le visage. Il roulait plutôt vite, la voiture était puissante. Il avait pris celle de sa femme, pour passer inaperçu. L'idée de rencontrer Labeyrie ne l'enchantait guère. Il lui avait fixé rendez-vous dans un hôtel un peu isolé, à quelques kilomètres de la ville, où il avait par ailleurs d'autres habitudes. Il aurait préféré régler ça par téléphone, mais Labeyrie avait insisté : il avait explosé d'une colère inattendue lorsque Jalons, toujours sur le portable, on ne sait jamais, lui avait annoncé la mort et la culpabilité probable de Meyer :
- Qu'est ce que c'est que ces conneries ? Meyer aurait touché ma fille ?Je ne tolérerai pas qu'on répande ce genre de conneries, tu entends, je veux te voir !
- Tu sais bien qu'en ce moment, le moins on se voit, le mieux c'est...
- J'en ai marre de tes histoires. C'est de ma fille qu'il s'agit. Meyer ne l'a pas touchée je te dis ! Et je veux te voir ! Et arrête de croire que le monde entier a les yeux fixés sur toi. Tu peux t'éclipser un moment sans qu'on s'en aperçoive. Que je sache, tu te débrouilles mieux lorsqu'il s'agit de sauter ta secrétaire !
Jalons avait obtempéré : il ne manquait plus que Labeyrie se mette à le menacer! Il le trouva déjà installé au fond du bar. Il n'y avait personne et de toute façon les gens ne venaient pas ici pour être vus. Labeyrie était méconnaissable. Il semblait n'avoir pas dormi depuis plusieurs jours. De temps en temps un tic nerveux plissait sa joue droite. Jalons le regarda d'un air embarrassé: on enterrait sa fille tout à l'heure. Il avait l'habitude des condoléances machinales mais il sentait qu'ici ce serait malvenu.
L'enterrement aurait lieu dans la plus stricte intimité. Madame Labeyrie avait fait dire que   la présence de la famille, même proche, n'était pas souhaitée. L'heure n'avait pas été annoncée pour éviter les journalistes, mais il était probable qu'un ou deux campaient devant la maison et verrait la levée du corps.
La douleur de Labeyrie lui était étrangère; Il n'avait pas d'enfant, au grand regret de sa femme, mais c'était aussi bien.
- Qu'est ce que c'est que cette histoire ? demanda Labeyrie, poursuivant sans transition leur conversation téléphonique
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Jeudi 16 mars 2006 4 16 /03 /Mars /2006 07:59
Josiane Dubout pleurait sans discontinuer depuis le matin. Le coup de téléphone les avait cueillis au petit déjeuner, un coup de fil gêné, le directeur embarrassé, qui croyait bon de prévenir son mari : le docteur Meyer était mort, probablement suicidé. Il était prudent de ne pas tirer de conclusions hâtives mais il était évident que l’Hôpital (avec un H majuscule), n'assumerait pas les conséquences des errements éventuels de l'un de ses praticiens. Ç’avait été un véritable effondrement. Son mari avait été impuissant à la calmer.
- Tu te rends compte, c'est Meyer qui a fait le coup !
- Tais-toi ! Tu dis n'importe quoi ! Il doit y avoir autre chose. Je le connais, moi ! Jamais il n'aurait fait une chose pareille !
Elle était tellement bouleversée qu'elle avait quitté la cuisine blanche, éclairée de vastes baies où ils prenaient leur café tous les matins. Elle l'avait laissé là, avec la vaisselle à faire, alors qu'il ne savait même pas où était le savon. De la fenêtre de la salle de bains où elle s'était réfugiée, elle avait contemplé les alentours de sa maison. Elle trouvait toujours un apaisement à prendre la mesure de ce qu'elle possédait.
Le pavillon des Dubout était situé un peu en dehors de la ville, dans une banlieue coquette : ils n'appartenaient pas au premier cercle. Pourtant, il y avait un jardin avec des arbres fruitiers, une piscine, une tonnelle qui l'été se couvrait de glycines. Les pièces étaient spacieuses, les meubles étaient de bonnes copies. Madame Dubout, qui se flattait d'avoir le sens artistique encombrait les murs de marines et d'aquarelles et disposait élégamment les bibelots rapportés de leurs voyages dans des contrées lointaines.
Ils partaient chaque année. L'Egypte, le Maroc, la Grèce... le pourtour de la Méditerranée. Ils organisaient des soirées diapos : le Viet Nam, la Birmanie arrachaient à leurs amis des exclamations enthousiastes, immédiatement tempérées par un "ça me rappelle quand nous avons fait le Mexique, hein Ginette ?",
Madame Dubout aimait ces soirées où elle recevait, réfléchissant à la disposition de la table, à la vaisselle qu'elle allait sortir, imaginant à l'avance les compliments sur sa cuisine, sur l'agencement de sa maison. "Et il y a une piscine, quelle chance vous avez ! On y avait pensé nous aussi, mais finalement, c'est bien du tracas, il faut la nettoyer tous les jours, vous êtes bien courageux !"
Lorsqu'elle regardait d'où elle était partie, elle avait le vertige. La petite aide soignante tâcheronne, dont les parents étaient quasiment des cas sociaux, était devenue cette bourgeoise élégante qui vivait dans un luxe discret et s'offrait le meilleur. Son mari était de la même race qu'elle, un travailleur acharné qu'elle avait rencontré alors qu'elle venait de passer son diplôme et qui l'avait entraînée dans un tour de France rageur, grimpant la hiérarchie au fur et à mesure des mutations pour finir enfin où il avait commencé, infirmier général dans la ville de son enfance, côtoyant désormais le gratin. Il portait des polos de marque, nouait voluptueusement ses cravates de soie, et ne tolérait que les chaussures anglaises. Il vouvoyait ses anciens congénères et parlait de sa femme en disant "mon épouse" : c'était là sa conception de la distinction.
Il pouvait être odieux avec ses subordonnés qu'il écrasait d'un mépris perceptible. Elle était moins agressive, plus accommodante et en réalité plus fragile. Plus intelligente aussi, elle percevait certaines subtilités : elle savait bien qu'au fond tous leurs amis étaient comme eux, des découvreurs de Maroc en conserve. Elle souffrait de ce qu'elle considérait comme un manque de culture, avec le sentiment que jamais elle ne rattraperait le temps perdu, pas de leçons de piano, de visites dans les musées, les civilisations inconnues, les plaisanteries un peu lourdes de Lucien, les rires aigus de Ginette qui trouvait ça impayable. " Ce Lucien est impayable, hein Josiane ?"
Elle avait recherché une connivence avec les médecins . Longtemps elle avait espéré que son fils unique ferait sa médecine, mais le niveau du cher petit, un peu trop couvé, hésitant et velléitaire, ne lui avait pas permis d'atteindre ce qu'au fond, même si elle s'en défendait, elle considérait comme le sommet. Il était infirmier, comme Papa et Maman, mais sans leur rage de réussite et se contentait assez mollement de sa situation. Elle était sûre que les deux filles de Madame Delmas qui terminaient leur internat, avaient été pistonnées. D'ailleurs, tout le monde le sait, c 'est comme ça que ça se passe. Ils réservent les places pour leurs enfants.
Madame Delmas était cruelle : elle donnait l'impression aux gens qu'ils étaient proches d'elle, elle les mettait dans la lumière, s'affichait avec eux, faisait semblant de prendre leurs avis et puis, quand ils se croyaient intouchables, elle les lâchait sadiquement, sous le regard ironique des courtisans obséquieux.
Et Mercier Beaumont, la bourgeoise gauchiste qui prônait l'Europe sociale sous son Vander Meulen ! Pour rien au monde, elle ne condescendrait à venir prendre l'apéritif au bord de la piscine, il fallait se faire une raison.
Cypriani n'était pas méprisant, mais tellement anarchiste que l'imaginer sirotant un gin au bord de l'eau ou admirant le tapis acheté à Djerba relevait de la fiction la plus débridée.
Il n'y avait que Meyer. Meyer aimait la compétence. Seuls les actes comptaient pour lui. Il n'avait pas ces préjugés d'un autre âge. La seule chose qu'il ne supportait pas c'était la bêtise. Il ne tolérait pas non plus l'étalage d'affects sirupeux. Avec elle, il était tranquille : elle s'était tellement maîtrisé dans sa vie, les surveillantes perverses, les médecins mégalomanes... Elle était efficace.Meyer adorait ça. Et puis elle avait quinze ans de plus que lui et il ne dédaignait pas de tenir compte de ses opinions. Elle se flattait de l'avoir fait changer d'avis à plusieurs reprises.
Le coup de téléphone les avait cueillis au petit déjeuner. Elle hoquetait doucement, se remémorant les derniers jours, tiens ce matin où il lui avait parlé des nouvelles théories sur l'anorexie, parce qu'elle seule dans le service était à même de comprendre l'intérêt de nouvelles thérapeutiques. Et tiens, la fois où ils avaient pris le café, avant toute cette horreur, installés dans son bureau à elle qui lui en avait fait les honneurs.
Inutile de partager ces précieux souvenirs avec Lucien, c'était à elle, à elle, dans un coin chéri de ses pensées, inaccessible à la vulgarité ambiante, là où les bijoux de Djerba étaient de lourds bracelets antiques, les statues rapportées du Mexique des obsidiennes aux lignes pures, où la piscine n'avait pas ce pourtour de mosaïque pseudo romaine.
Elle décida malgré tout de faire face, d'aller travailler, ne serait-ce que pour les empêcher de raconter n'importe quoi, ils seraient trop contents de salir la mémoire de Meyer, mais elle serait là, elle veillerait à ce que tout le monde reste digne et respectueux.
à suivre

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à suivre

Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Lundi 13 mars 2006 1 13 /03 /Mars /2006 20:27

Episode 1

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- Quoi ?
- Mort ! répéta-t-il avec lassitude. Bien mort. Une balle dans la tempe.
- Il s'est suicidé ? murmura Béatrice horrifiée
- On ne sait pas encore.
Elle se cala dans le fauteuil, pensive, le regardant à la dérobée :
- Est-ce que ça voudrait dire que... Enfin, il n'a pas laissé de lettre ?
- Non
- Est-ce que...vous pensez que c'est lui, pour Bernadette ?
Elle était stupéfaite et, de manière curieuse, presque agacée par les événements qui ne s’emboîtaient pas selon sa logique à elle. Tout était invraisemblable. Elle détestait n'y voir pas clair. Elle aimait savoir à quoi s'en tenir avec la vie.    Elle s'entêtait à vouloir faire face. Toujours faire face.   Elle eut l'impression de perdre pied. 
- Oh, dit-elle en pleurant, c'est impossible !
Il s'accroupit près d'elle, les bras sur l'accoudoir. Il avait très envie de la toucher.
Le suicide de Meyer était un coup terrible. Il avait persécuté le père de l'enfant assassinée, aveuglé par les souvenirs et l'image de sa sœur violentée. Il n'avait même pas été capable de protéger Valentine. C'était comme si Tiphaine était morte deux fois. La première fois de la lente torture imposée par son père, avec pour seule issue le doux sommeil des barbituriques ; la deuxième fois ce soir, par Valentine agressée, par Bernadette assassinée.
Il avait raison en pensant que Tiphaine revenait l'avertir. Il avait tort en se croyant enfin tout puissant contre son père. Le vieux porc était toujours debout au fond de sa villa de bord de mer sous les dunes. Sa femme l'idolâtrait toujours, religieusement. Elle n'avait jamais cru Tiphaine. Les voisins les saluaient quand ils sortaient pour leur promenade quotidienne. La ravissante Madame Mornay. Lui encore très bien. Les voisins ne savaient pas qu'ils avaient des enfants car aucun des trois fils ne venait jamais les voir. Eh oui, même l'avocat, même le psychiatre. Ne parlons pas du flic, caractériel notoire qui prétendait les avoir rayés de sa mémoire.
- Béatrice, dit-il doucement, comment va Valentine ?
- Oh, elle va bien. Elle dort... Elle n'a rien dit, ajouta-t-elle
- Sandrine a maintenu ses affirmations. Il sera très difficile après ça de ne pas imaginer que Meyer avait séduit Bernadette. Surtout quand on connaît l'ascendant qu'un psychiatre peut avoir sur ses patients.
- Mais pourquoi l'aurait-il tuée ?
- Elle menaçait de le dénoncer.
Elle secoua la tête, découragée :
- Vous l'avez trouvé chez lui ?
- Directement, en sortant d'ici. On a posé Sandrine au commissariat et poursuivi chez Meyer. Il était effondré sur son bureau. Une balle dans la tempe, une arme à la main.
Elle soupira :
- Je sais qu'il avait une arme. Il était relativement fasciné par les armes à feu.
Recroquevillée, les bras autour des genoux, elle frissonna :
- Je m'en veux tellement ! Il est passé me voir, tout à l'heure à mon bureau, et je l'ai pris de haut. Il voulait me dire quelque chose, et je n'ai pas su le laisser parler. Quand je pense que c'est mon métier ! J 'ai été nulle!
Si à nouveau elle versait une larme, il la prenait dans ses bras.
- Je me sens très en colère contre moi-même, dit-elle. C'est une sensation dont j'ai horreur. Vous voyez ?
Il voyait. Si lui, Julien Mornay avait été plus efficace, Meyer serait encore vivant. En taule, mais vivant. Quant au père Labeyrie, ce brave père un peu manipulé par sa fille, il serait bien bon s'il ne le faisait pas casser. Heureusement qu'il n'avait pas eu le temps d'interroger Thérèse !
- Julien, dit-elle
Il sursauta, rougit de sa nervosité et rougit plus encore lorsqu'il se rendit compte qu'elle l'appelait par son prénom.
C'était malin, à peine guéri d'Anne, tomber malade de Béatrice. Tomber malade du témoin. Etre neutre avec le témoin, c'était le minimum exigé. Mais rester neutre dans le maelström de sentiments qui l'agitaient après la mort de Meyer, il n'en était plus capable. Or donc, il était tombé amoureux d'elles, Valentine et Béatrice, et la psychiatre avait dû le percer à jour. Une bouffée de désir le laissa flageolant, presque hébété. Passer à l'acte avec un témoin, il n'avait encore jamais fait.
Pour conjurer le danger, il raconta Tiphaine. C'était la première fois qu'il évoquait sa sœur après toutes ces années : les dimanches à la messe, la jupe plissée bleu marine, les lectures dans le grenier, et puis aussi les trop longues jupes, les tuniques qui masquent le corps, les cheveux gras cachant les yeux. Surtout ne pas être jolie, surtout ne pas être désirable, ne pas commettre ce péché-là, c'est ma faute, tout est ma faute, notre père est honnête, respectable, respecté, c'est moi la coupable. D'ailleurs, Maman le dit, tu es une petite perverse, qu'ai-je fait au ciel pour mériter une enfant aussi mauvaise, Henri qu'allons nous faire, cette enfant dit des choses tellement insensées que je ne saurais les répéter, j'ai honte d'elle.
Les mots coulaient facilement. La psychiatre était bienveillante, c'était son job. La psychiatre était attentive et le considérait avec une sérénité de bon aloi.
En réalité, elle se disait qu'elle avait été à deux doigts de tomber dans les bras de la police, que ce type était craquant, qu'elle était mariée, nom d'un chien, que Valentine dormait à quelques mètres.
Julien s'était tu. Il la regardait, un peu perplexe, étonné de la fluidité de sa confession:
- Vous avez un pouvoir qui fait parler les gens ?
Elle se pencha vers lui, doucement... et se leva :
- Oh, mes méthodes ne sont pas comparables à celles de la police...
Elle mit deux mètres entre eux et ajouta très vite :
- Est-ce que... Est qu'on saura vite pour Jean ? Je veux dire comment il s'est suicidé et tout ça ?
Il soupira : le témoin était bien. Le témoin jouait son rôle, restait à sa place. Oui, l'affaire est peut être close, et pas grâce à moi, c'est le moins que l'on puisse dire ! Je vous appellerai, dès que je pourrai vous donner des informations.
 Elle le raccompagna jusqu'à la porte d'entrée et dit dans un souffle en lui serrant la main :
- Vous n'êtes pas obligé de téléphoner. Vous pouvez aussi passer me le dire.
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Dimanche 12 mars 2006 7 12 /03 /Mars /2006 11:05
Sandrine l'avait joint au commissariat, alors qu'il quittait le bureau de Borelli.
La voix hachée, hoquetante, indiquait l'urgence.
- Il a voulu toucher Valentine, avait-elle fini par hurler au téléphone. C'est un malade, vous entendez ! J'ai bien vu qu'il n'était pas normal! Venez tout de suite, je vous en prie ! 
La rue Saint Louis n'était qu'à quelques minutes du commissariat et la référence à la merveille exotique était un aiguillon particulièrement efficace. Embarquer Rachid avait pris quelques secondes. Ils déboulèrent chez Béatrice comme Starsky et Hutch dans un grand bruit de freins.
Sandrine ouvrit, hystérique et volubile, partagée entre la colère et la terreur. Dans le salon ,Valentine en larmes, sidérée comme une petite statue, fixait sa mère de ses grands yeux de biche mais semblait incapable de prononcer un mot.
Béatrice se tourna vers eux avec une stupéfaction qu'elle ne cherchait même pas à dissimuler:
- Il...il est venu ici,...pour me parler , a-t-il dit. Il a dit qu'il allait m'attendre. Il a rejoint Valentine dans sa chambre pour jouer un peu avec elle. Sandrine dit... Sandrine dit qu'elle l'a vu...
 La voix de Sandrine l'interrompit, suraiguë:
- Il lui mettait la main sous la jupe, je vous dis! J'ai poussé un hurlement, je lui ai dit que c'était un satyre! Il a essayé de le prendre de haut mais je ne me suis pas laissée faire: j'ai crié tout ce que j'ai pu et je lui ai arraché Valentine des mains! J'ai dit que j'allais prévenir la police. On s'est enfermé dans le salon et j'ai appelé l'inspecteur. Après ça, une de ces journalistes a appelé elle aussi! Elle tombait bien! Pour vous insulter encore, c'est sûr! Je lui ai dit qu'elle ferait mieux de courir après ce salaud de Meyer, que je l'avais pris en flagrant délire! Et après ça, vous êtes revenue! Et lui, il avait filé!
Elle s'arrêta, essoufflée, tandis que Valentine pleurait à gros sanglots contre sa mère.
Julien , muet et livide, avait l'impression de tomber dans un puits sans fond. Meyer! Pendant qu'il se prenait la tête avec le père Labeyrie, Meyer posait les mains sur Valentine!
- Est-ce-que...?
Béatrice secoua la tête:
- Si tant est qu'il ait voulu faire quoi que ce soit, Sandrine est arrivée à temps...
- Il posait ses sales pattes sur elle , je vous dis, hein Valentine?
- Ca suffit! dit Béatrice d'une voix étouffée, ça suffit Sandrine. Vous ne voyez pas qu'elle est choquée? Elle est incapable de répondre pour l'instant!
Sandrine, interdite, fondit en larmes à son tour:
- Il avait un regard d'assassin je vous dis. Je sais bien ce que j'ai vu! Je ne suis pas folle! Et puis il a filé comme un lapin! Il serait resté s'il n'avait rien à se reprocher!
Béatrice jeta un œil désespéré sur Julien qui prit les choses en mains:
- Bon, Sandrine, vous allez venir avec nous, faire une déposition, d'accord?
- Vous ne lui courez pas après?
- Ne vous inquiétez pas de ça et venez.
Sandrine hocha pitoyablement la tête, et partit chercher son manteau.
Béatrice berçait sa fille, le regard fixé sur Julien:
- Je ne comprends pas, disaient les yeux noirs. Laissez moi le temps de respirer. Je ne peux pas croire que Meyer ait fait ça!
- Je vais essayer de parler avec Valentine, dit elle.
Sandrine revenait, engoncée dans une doudoune bleu canard. Elle avait l'air tellement malheureux que Béatrice se sentit coupable d'avoir exigé que la pauvre fille supporte la pression des derniers jours:
- Expliquez bien ce qui s'est passé, Sandrine, dit elle d'une voix plus cordiale.
Sans lâcher Valentine, elle les regarda qui quittaient la pièce avant de se retourner vers sa fille:
- Mon joli lutin, veux-tu me raconter ce qui s'est passé?
 
 
Valentine s'était endormie.
Gorgée de sanglots, dévorée de baisers, enveloppée de caresses. Elle avait pris un bain chaud, bu un bol de lait et glissé sous sa langue trois granules homéopathiques qui ne pouvaient lui faire de mal. Maintenant elle dormait, dans le lit de ses parents, coincée entre deux peluches dont l'une était aussi grosse qu'elle.
Elle n'avait strictement rien dit.
De ce qui s'était passé avec Meyer, elle était incapable de parler. Sandrine avait dit que c'était mal.
Oui, mais toi, qu'est-ce-que tu en penses ? Elle ne savait pas. Elle connaissait bien Meyer, même si elle ne l'avait pas vu depuis longtemps et elle avait trouvé naturel de jouer à la bagarre avec lui. Comme avec papa, tu sais.
Avec Papa, elle ne se demandait pas si on pouvait voir sa culotte ! Elle tombait du lit en hurlant de rire, la jupe par-dessus la tête. C'était pas mal, ça ? Qu'est ce qui est mal, Maman? Sandrine, elle a crié mais ce n'est pas ma faute! Je dois pas jouer avec les gens que je connais pas, mais Jean, je le connais, il jouait à la game boy avec moi.
- Mais est ce qu' il a fait quelque chose qu'il n'aurait pas dû faire, à ton avis?
Béatrice avait l'impression d'être un manuel d'information anglo saxon : apprenez aux enfants à dire non, à se méfier de leur père, de leurs oncles, des copains de leurs parents.
- Il ne t'a pas touché Valentine?
Bien sûr que si, il l'avait touchée. Comment tu veux jouer à la bagarre sans ça? J'ai fait quelque chose de mal, Maman? Tu es en colère après moi?
Oui, bien sûr, c'était son job, elle était psychiatre. Mais avec les autres, c'était facile, il suffisait de ne pas s'impliquer.
Ma chérie, maman n'est pas en colère. Tu vas dormir maintenant d'accord ? Maman va rester avec toi jusqu'à ce que tu t'endormes.
Béatrice aussi méritait un lait chaud. Avec un peu de rhum. Le ti punch était loin.
Sandrine avait dû rentrer directement chez elle, après sa déposition. C’était aussi bien. C'était une brave fille qui adorait Valentine, mais ces deux derniers jours, elle était difficile à supporter ! Qu'est ce qu'elle avait vu au juste?
Meyer! Béatrice ne pouvait y croire. C'est vrai qu'il aimait les gamines, qu'il courait désespérément après la jeunesse. C'est normal, se justifiait-il, qui aime les vieux, après tout?
Les crèmes anti ride, les cheveux teints, ça n'était pas pathologique, seulement un peu ridicule. Il préférait les moins de vingt ans peut-être parce qu'elles ont la peau plus douce, mais surtout parce qu'elles étaient plus faciles à affronter que les femmes de son âge et de son niveau intellectuel. Meyer manquait tellement de confiance en lui!
Et puis, tous ces types entre deux âges qui aiment la chair fraîche ne peuvent pas être considérés comme des pervers ! Ils sont légion, et nombreux en plus à avoir la naïveté de croire qu'ils intéressent en retour les jeunes filles.
Meyer devant les gamines, c'était risible et attendrissant.
Elle se méfiait de Sandrine, prompte à voir des pédophiles partout depuis qu'elle avait appris le sens du mot. N'avait-elle pas interprété un geste anodin, à l'aune de l'hystérie populaire des derniers jours ? Béatrice connaissait Meyer: face aux cris et aux gémissements, il prenait fuite. Il était incapable de faire face à une femme en colère. Hystérie, disait-il, Névrose, débilité légère... !
Etait-ce là la clé de l'énigme ? Meyer avait-il paniqué face à Sandrine hors d'elle, et avait-il considéré qu'il perdrait son temps à gérer les affects envahissants de la femme de ménage ?   Sandrine énervée, c'était plus difficile à mater que les Arabes de banlieue sur le ring du club de boxe ; on ne pouvait pas lui mettre un coup de poing.
La sonnerie de l'entrée la fit sursauter. Elle s'était laissée envelopper par la nuit. Dans la pénombre de l'entrée, Julien surgit, pâle et préoccupé.
- Alors, Meyer ? Dit-elle
Il mit beaucoup de temps à répondre. Debout dans le salon, les mains dans les poches, il semblait la proie d'un bouleversement très personnel :
- Meyer est mort, dit-il.
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Mardi 7 mars 2006 2 07 /03 /Mars /2006 20:05

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Elle avait peur.
Pour rien au monde elle ne l'aurait avoué ,mais la peur la tenaillait depuis trois jours. Comme une tumeur, exactement au creux de son ventre, là où, autrefois, s'était nichée Bernadette.
Elle restait debout malgré tout, houspillait Thérèse, veillait à ce que la maison soit bien tenue, accueillait son mari le plus humainement qu'elle le pouvait. Elle n'osait s'arrêter. Continuer était essentiel pour ne pas se mettre à penser.
Ses pensées étaient si dangereuses qu'il fallait les maintenir dans les replis de son cerveau, ne plus s'autoriser à faire autre chose qu'aller, venir, être efficace. Les pensées qui ramenaient à Bernadette étaient les plus terribles de toutes: se pouvait-il qu'elle ait si peu connu sa fille?
Qu'avaient dit l'inspecteur Mornay, puis le légiste? Qu'il n'y avait pas eu viol. Calomnie!
Comment imaginer la prude et douce Bernadette, l'enfant qui jeûnait pour le Rwanda, subissant sans violence l'étreinte d'un homme? Ridicule! Impossible! Comment accepter l'idée qu'elle n'avait pas été forcée? Etait-elle donc si loin de sa mère cette enfant de douze ans? C'était donc cela Bernadette? La dissimulation, le mépris des valeurs enseignées, un goût de luxure précoce? Bien sûr que non! L'enfant n'était qu'une victime, elle le savait! Mais alors, qui?
Attention, ne pas penser.
Les filles n'avaient pas de copain. Leur père ne l'aurait pas toléré. Il aimait qu'elles restent dans le cocon familial. Le dévergondage des préadolescentes lui était insupportable. Elle l'approuvait: il n'était pas question de tout permettre. Heureusement leur père savait se rendre disponible: il les emmenait en montagne, il leur offrait le cinéma, il allait choisir des livres avec elles. Alors, qui?
Ne pas penser.
Elle s'était lancée dans un grand nettoyage de toute la maison. Elle avait aligné les produits ménagers: le mir vaisselle, la poudre ammoniaquée, la cire d'abeille, et décidé qu'il en fallait d'autres, que la désinfection passait par l'emploi de liquides corrosifs dont elle avait fait l'emplette, le matin même, les empilant dans un caddie sous le regard apitoyé de la petite caissière du supermarché.
Ensuite, elle avait retroussé ses manches et s'était mise à racler le plancher à la paille de fer. Les gouttes de sueur lui coulaient dans les yeux, épongées à la va-vite, laissant des traînées brunes sur son front. Son dos lui faisait mal, juste entre les omoplates. Se concentrer sur la douleur. Le plancher lui brûlait la peau. Le corps de Bernadette leur serait rendu tout à l'heure. La maison serait propre pour l'accueillir.
En se redressant pour s'essuyer le front, elle heurta son mari qui s'était glissé derrière elle sans qu'elle l'eût entendu.
Elle poussa un cri terrifié. Avec un hoquet, elle battit en retraite pour la première fois devant lui. Il revenait de l’hôpital où il avait choisi les vêtements que porterait Bernadette. Il était encore vêtu de son imper anglais. L'imperméable dans lequel elle avait découvert les restes du dernier repas que n'avait pas pris Bernadette. Elle n'avait pas voulu fouiller. Simplement, elle s'était dit que pour l'enterrement, il fallait que cet imper soit propre. Elle avait voulu savoir s'il fallait le porter au pressing.
Depuis, elle refusait de réfléchir. Elle avait résisté à la tentation d'interroger Thérèse. D'abord pleurer sa fille.
Ensuite...
Mais pour qu'il y ait un ensuite, il faudrait qu'elle accepte d'affronter des faits qu'elle avait négligés jusque là: les crises d'angoisse de Thérèse, la baisse inexpliquée de ses résultats scolaires, l'indécente joie des deux filles quand elles partaient chez leur grand-mère maternelle, l'anorexie de Bernadette. Qu'avait dit le docteur Cypriani, mon Dieu?
Que Bernadette essayait d'exprimer un mal être, une difficulté à vivre avec son entourage. Il voulait prendre en charge la famille entière. Elle s'était arc-boutée sur ses certitudes. Bernadette était malade. Comme à son habitude elle avait tranché, ne discutant même pas avec son mari qui avait dit: nous ferons comme tu l'entends. Il disait toujours ça de toute façon.
Avec quel soulagement elle avait accueilli les explications simples de Meyer ! Elle avait même accepté de ne pas voir la pauvre petite, pendant quelque temps.
Labeyrie s'assit lourdement dans un fauteuil, hésitant à poser les pieds sur le parquet nu, jetant un œil inquiet sur le tapis roulé.
- J'ai rencontré ce Mornay, dit-il. J'aimerais être sûr qu'il est vraiment compétent. J'en ai touché deux mots à Bernard.
Une vague de désespoir l'envahit. De l'entretien avec Mornay, elle retenait que, sans exprimer le moindre jugement, il avait évoqué un amoureux possible. Un véritable amoureux. Cette idée la berçait doucement, c'était comme une drogue face à l'horreur. Mais son mari avait parlé à Bernard. Etait-il aussi puissant qu'ils l'avaient toujours espéré? L'enquête serait-elle confiée à un rustre qui ricanerait grassement en évoquant le calvaire de son enfant? Elle essaya d'intervenir:
- C'est peut-être un peu prématuré. Il faut lui laisser le temps...
- Ce Hassan court encore! Et ce médecin, Mercier Beaumont, continue à s'occuper de ses malades comme si de rien n'était! Mais Bernard a les choses en main. Tu as vu le journal?
L'idée qu'il avait trouvé la force de lire le journal la révolta un instant. Mais après tout, n'avait-elle pas consacré sa matinée à des tâches autrement plus triviales?
Bernard, garant de la justice! Dans d'autres circonstances, elle aurait éclaté de rire. Et son mari qui martelait ce nom, de manière incantatoire ! Elle se demanda soudain s'il n'était pas en train de lui rappeler, à sa manière à lui, bien lâche, bien veule, qu'ils étaient (qu'elle était!) engagés dans une affaire bien peu reluisante avec Bernard, et que ce n'était pas le moment de faire des vagues.
Elle n'aurait pas pu dire s'il la menaçait. Non, ce n'était pas son genre. Un avertissement, plutôt. Voilà. Il la mettait en garde.
C'était de lui qu'elle avait peur.
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Lundi 6 mars 2006 1 06 /03 /Mars /2006 19:48
Assez peu curieuse de la vie des autres, elle donnait toujours des réponses concises et ne questionnait jamais en retour. Il aurait apprécié qu'elle lui demande comment ça s'était passé pour lui , mais bien entendu elle se contenta de le regarder d'un air indifférent. Heureusement, le silence de son interlocuteur n'avait jamais empêché Meyer de parler de lui.
Il s'étendit longuement sur son entretien avec les deux flics, se donnant au passage un rôle un peu plus reluisant que ne l'autorisait la réalité. Béatrice le connaissait suffisamment pour séparer le bon grain de l'ivraie: sous les "je leur ai bien dit que...ils ont compris qu'avec moi...je ne me suis pas gêné pour...", elle démêla une inquiétude sourde, une demande de réassurance qui l'étonna.
- Et Delmas, tu lui en as parlé? jeta-t-elle alors qu'il s'arrêtait de parler , penché de plus en plus vers elle au fur et à mesure qu'il avait développé, à posteriori , ses arguments contre Mornay.
- Oui, oui. Elle dit qu'il ne faut rien dire, s'abriter derrière le secret médical.
- Eh bien, écoute ce que te dit Delmas: elle est incollable sur tout ce qui concerne la législation.
- Tu l'as vue , toi?
- Delmas? Non.
Incroyable! Elle n'avait pas besoin de Delmas! Pourtant elle était dans la ligne de mire! Le meurtre avait eu lieu dans son service, à lui, mais c'était elle qui avait laissé partir Hassan.
- Tu crois qu'on nous soupçonne?
Il avait posé sa question sans aucun préambule, avec sa brutalité coutumière. Elle resta stupéfaite un instant:
- Qu'on nous soupçonne ..répéta-t-elle machinalement
- Ben oui, ils ne t'ont pas posé de questions sur ton emploi du temps?
- Si, si bien sûr. Mais ils font ça pour tout le monde. Pour tous ceux qui avaient quelque chose à voir avec la petite.
- Euh...oui.
Il se rejeta en arrière dans le fauteuil, pensif. Il semblait sur le point de dire quelque chose, mais à deux reprises, il se ravisa.
- Tu leur as donné des détails sur ta soirée? finit-il par demander
Elle haussa les épaules:
- Tu sais, j'étais de garde. Je n'ai rien fait de bien grisant...Mais on dirait que tu as quelque chose à cacher, ma parole...!
Il rougit:
- Je ne vois pas pourquoi je raconterais tout au sujet de ma vie privée!
Elle sourit intérieurement: encore une élève infirmière?
Meyer prenait toujours une position paranoïaque dès qu'il était question de sa vie privée mais paradoxalement, les bruits qui couraient sur ses conquêtes réelles ou supposées le ravissaient comme un adolescent.
- La petite Rivière? pouffa-t-elle
Il leva les yeux sur elle, ne sachant trop quelle contenance adopter:
- Oh...ça...je leur ai raconté...
- Quoi d'autre alors?
Soudain il s'était buté, renfrogné comme un gosse, certainement parce qu'elle avait ri en avançant le nom de la petite Rivière. Elle avait l'air de lui faire la leçon avec son petit air indulgent. Il grimaça:
- Rien...rien...Finalement, tu ne peux pas m'aider.
Toujours très morale, Mercier Beaumont, il aurait dû s'en souvenir. Il se leva pesamment:
- Allez, j'ai du travail.
Béatrice était psychiatre: l'idée de persécuter quelqu'un qui avait décidé de ne pas parler en l'assaillant de questions ne lui vint même pas à l'esprit. Elle avait laissé partir Meyer sans insister, mais maintenant, en faisant tourner entre ses doigts le verre dont le cristal taillé jetait des éclairs, elle se demandait ce qui préoccupait son collègue. Quelque mois plus tôt, Meyer aurait dévoilé ce qu'il avait sur le cœur.
Elle posa le verre et se plongea dans le manuel d'utilisation du portable dont le français approximatif lui arracha d'abord quelques sourires. Cependant, après trois essais infructueux de mise en place du répertoire, son humeur redevint irritable:
- D'où vient ce manuel débile? C'est destiné à l'exportation ou quoi?
 Elle se leva nerveusement:
- Je vais voir le vendeur . Il va m'entendre!
Sandrine approuva chaleureusement. Finalement, elle préférait être seule qu'avec le docteur déchaîné sur le dos. 
 
- Je me doute , Mornay, que vous avez une excellente raison d'insister auprès de Monsieur Labeyrie.
Borelli prenait soin de garder un ton extrêmement neutre. Assis sur son bureau qui tremblait sur ses bases, il allumait sa troisième clope d'un air négligé.
A part ça, Julien savait exactement ce qu'il voulait dire, même s'il était évident qu'il ne s'exprimerait pas plus clairement. Labeyrie n'était pas le premier venu, il l'avait laissé entendre; il le prouvait.
Julien aurait bien aimé savoir par quel biais il était intervenu: politique? Des connaissances dans l'administration? Le préfet peut-être?
Au fond, peu importait. Borelli, lourd, massif sur son bureau fléchissant, toussant entre deux bouffées, ne lui donnait guère qu'une information. Ce n'était pas son genre de donner des avertissements au gré de la volonté des notables.
- Je crois qu'il faudrait interroger la sœur de la petite, crut bon d'avertir Julien
- Ouais, fit Borelli qui avait parfaitement compris, mais quel rapport avec le meurtre, hein?
- Peut être aucun reconnut Julien. Mais si ce n'est pas Hassan qui l'a violée, ce n'est peut être pas lui qui l'a tuée non plus!
- Vous devriez venir dire ça au préfet, ah, ah! Chaque fois qu'on prononce devant lui le nom de Hassan, ou celui de Mercier Beaumont, on dirait qu'il vient de recevoir un électrochoc! A propos, toujours pas de nouvelles de notre oiseau, hein?
- Madame Mercier Beaumont semble convaincue que ce n'est pas lui.
- Arrêtez vos conneries Mornay, dit Borelli pragmatique. Trouvez moi Hassan. Même s'il n'a pas tué la gamine, on trouvera bien quelque chose à lui reprocher: il a toujours une casserole sur le feu. Et ça calmera un peu tout le monde. Vous avez lu les journaux?
- Euh...oui Monsieur.
- J'aimerais comme titre: le psychopathe enfin arrêté: la police l'interroge.
- Oui monsieur.
Les petits yeux bouffis de graisse le considéraient d'un air perplexe. Avec Julien, Borelli n'exerçait jamais sa férocité à plein régime. Tu es tellement bien élevé que tu l'impressionnes, suggérait Rachid qui sortait toujours du bureau avec le sentiment d'être un incapable chronique doublé d'un débile profond. Julien n'avait pas de réponse: dans l'ensemble, ce qu'il était rendait ses supérieurs plus sadiques que compréhensifs; mais il est vrai que Borelli était l'exception.
- Qu'est ce que vous avez derrière la tête, Mornay?
- C'est cette histoire de relations sexuelles, Monsieur. Elle n'avait que douze ans cette gosse. Je crois qu'il y a un lien entre ça et le meurtre.
- Hassan.
- Il ne l'a pas violée
- Il l'a menacée, et elle a pris peur
- Hassan ne s'intéresse pas aux enfants. Son médecin le dit et nous n'avons jamais eu ce genre de problèmes avec lui. S'il voulait baiser en sortant de l’hôpital, il savait où trouver une pute. Et puis, il n'était resté que douze jours enfermés, pas douze mois!
Douze jours sans faire l'amour, on pouvait tenir, merde!
Hassan était peut-être un primate, mais après tout, même les gorilles ne baisent qu'une fois par an, à la saison des amours. Douze jours! Julien, lui pouvait tenir. Et même douze semaines. Et même, quand on y réfléchissait, Anne avait claqué la porte le douze août dernier. Borelli ricana: douze jours, il pouvait tenir aussi. Sa femme était sujette aux migraines et lui n'ayant pas un physique avenant, les tops models ne se bousculaient pas.
- De toute façon, Bernadette n'était plus vierge. Ce n'étaient pas ses premiers rapports sexuels.
- D'accord, d'accord! Que faisait Labeyrie avant hier entre dix heures et minuit?
- Il était à une réunion politique, vous savez bien que Jalons est toujours en campagne...
La phrase à peine prononcée, Julien la regretta. Mentionner Jalons était une erreur. Il ne connaissait pas les opinions de Borelli mais ce n'était pas la peine de chercher le bâton pour se faire battre.
Pourtant, Borelli ne fit aucun commentaire. Julien eut même l'impression qu'une lueur s'allumait dans les petits yeux:
- Une réunion politique. Un petit meeting en fait. Difficile de dire qui était là ou pas.
Julien attendit:
- Bon on peut fouiller par-là aussi. MAIS-TROUVEZ-MOI-HASSAN. Capito?
à suivre
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Dimanche 5 mars 2006 7 05 /03 /Mars /2006 12:44
- Tu le paieras, salope ! 
Sandrine fondit en larmes. C'était le quatrième appel. Elle reposa le combiné sans raccrocher et se laissa aller à son désarroi, sans tenir compte de Valentine qui sautillait autour d'elle en l'assourdissant de questions :
- Qui c'est ? Sandrine? Sandrine, pourquoi tu pleures? Qui c'était au téléphone? Je peux répondre la prochaine fois?
Avant ça, il y avait eu les journalistes. Ce Puivert avait appelé six fois depuis la veille!
Béatrice était partie s'acheter un portable, mais, même poussée dans ses retranchements, elle avait l'obstination ridicule de refuser de faire changer son numéro. Elle avait simplement interdit à sa fille, prompte à décrocher, de toucher au téléphone.Valentine, ses talents de standardiste muselés, se défoulait par des danses indiennes rituelles autour d'une Sandrine au bord de la crise de nerfs.
- Qui c'est Sandrine? Pourquoi je peux pas répondre?
Demain soir, le docteur était de garde et Sandrine serait seule pour la nuit avec Valentine.
Pour l'instant, elle préférait ne pas y penser. Quoiqu'en dise Madame Mercier Beaumont, elle laisserait le téléphone en permanence décroché. Elle avait dépassé le stade où, frissonnant d'un plaisir malsain, elle se prenait pour l'héroïne d'un feuilleton de la Une.
Béatrice revenait, sourcils froncés, visage de marbre. En passant, elle remit à sa place le combiné du téléphone: nul de ferait la loi dans sa maison. Elle se laissa choir dans un fauteuil, tapotant nerveusement l'accoudoir. Elle regarda autour d'elle. C'était sa maison. Elle avait chiné les meubles, choisi les tableaux, suspendu au-dessus de la cheminée le miroir de Venise de sa grand-mère. Ce fauteuil art déco triomphant, si peu confortable , dans lequel elle se recroquevillait depuis l'enfance, son grand-père l'avait acheté avant la guerre, de même que le tapis dont l'épaisseur avait défié trois générations. Elle s'était quasi ruinée pour le Vander Meulen. Aucun connard armé d'un téléphone ne la ferait bouger de là.
La sonnerie retentit de nouveau , arrachant à Sandrine un petit cri de souris. Béatrice se jeta sur l'appareil:
- Oui! rugit-elle avec tant de rage que Valentine sursauta, et partit prudemment se réfugier dans les jupes de Sandrine.
Mais le visage de sa mère s'éclairait:
- C'est toi? Je suis désolée. Un peu fatiguée. J'allais justement t'appeler. J'ai acheté un portable, pour mes gardes. Je voulais t'en donner le numéro...Mais non, il n'y a pas de problème...Oui, tout va bien. 
- C'est papa! cria Valentine en battant des mains et en sautant. Maman, Maman, je veux lui parler!...
- N'inquiète pas Papa avec nos histoires souffla-t-elle. Il a assez de soucis comme ça.
- D'accord, sourit Valentine qui emporta le téléphone dans sa chambre pour discuter plus à son aise.
Au moins, le quart d'heure suivant serait sans coup de fil!
Béatrice se détendit un peu.
 - Sandrine, pour l'amour du ciel, ne faites pas cette tête. Si on se buvait une petite douceur? Un ti punch maison, ça vous dit?
Il était sans exemple que Sandrine ait refusé un ti punch celui que Madame Mercier Beaumont faisait avec le vrai rhum que son mari rapportait des Antilles. Même si, bien sûr, cela n'avait rien à voir avec le nectar que préparait François Beaumont lui-même et qu'il servait à Sandrine avec son air mi-figue, mi-raisin. François Beaumont l'intimidait: il était grand, impassible, distingué. Le frère de Sandrine trouvait intelligent de l'appeler Mamadou. Il se moquait de sa sœur parce qu'elle faisait la bonniche, comme il disait, et préférait glander avec ses copains en cultivant sa xénophobie.
En tout cas, Monsieur Beaumont était français, ce crétin de David n'avait rien à dire là-dessus. La preuve, il représentait la France aux nations Unies. Ca te défrise, ça hein David? Oui mon vieux, un blackos pour te représenter, à toi! Et en plus lui, il écrit le français sans faute d'orthographe!
Et il n'oubliait jamais Sandrine, quand il revenait de ses destinations exotiques: dans ses mains fleurissaient les tissus ethniques, et prenaient vie les petites statuettes en bois précieux. Ou de New York, il ramenait les luxueuses lunettes, qu'elle ne pourrait jamais s'offrir ici.
Malheureusement il ne serait pas là avant trois semaines. Lui aurait fait entendre raison à sa femme au sujet du téléphone!
Sandrine accepta le ti punch et s'offrit un quart d'heure de répit. Les deux femmes restèrent silencieuses. Dans l'ensemble, elles avaient peu de choses à se dire une fois réglées les questions pratiques concernant Valentine et la tenue de la maison.
Béatrice rêvassait, puisant le réconfort dans la boisson sucrée. La matinée avait été pénible, inaugurée par le directeur et Jalons , clôturée en beauté par Meyer qui s'était pointé de sa démarche dandinante au moment où elle quittait son bureau.
- Je te dérange?
Oui, bien sûr, tu me déranges, mais je suis trop bien élevée pour te le dire.
- Je n'ai pas beaucoup de temps avait-elle fait remarquer.
Il avait bien fallu le faire entrer dans le bureau.
Il tourna un moment, mal à l'aise, avant de jeter son grand corps dans un des fauteuils. Il y avait eu une époque où leurs relations n'étaient pas si mauvaises. Bien sûr, il n'avait jamais su ce qu'elle pensait de lui. Cette femme l'impressionnait. Mais il est vrai aussi que toutes les femmes dignes de ce nom l'impressionnaient. Devant Mercier Beaumont comme devant Delmas, il se sentait en danger. Et tiens, même Madame Dubout, la surveillante qu'il avait héritée de Cypriani lui faisait cet effet-là!
Avec celle-ci heureusement , les choses étaient plus faciles: elle n'était qu'une infirmière après tout et la conscience de sa supériorité intellectuelle et sociale lui permettait de l'affronter sans trop de pusillanimité.
Mais les deux autres! De Delmas, on pouvait ricaner: elle avait soixante ans, se teignait ostensiblement les cheveux et se déguisait en petite fille. Mercier Beaumont le laissait muet. Quelque mois auparavant, grisé par ses faciles succès auprès des élèves infirmières, il s'était laissé aller à lui signifier un peu trop crûment qu'il avait envie d'elle. Car Meyer ne s'embarrassait pas de fioritures: il n'invitait pas les femmes au restaurant, ou au cinéma, mais dans son lit. Il leur faisait l'honneur de son désir, il n'allait pas se prendre la tête avec des fadaises. Béatrice en riait encore, tout en se reprochant son manque de charité. Après tout, elle l'aimait bien ce grand escogriffe et n'avait pas voulu le blesser. Lui avait prudemment repris ses distances et s'était pauvrement vengé en prenant part aux ragots que lançait la Delmas. Il s'était à nouveau consacré aux gamines, qui ne dédaignaient pas de raconter aux copines la partie de jambes en l'air avec le docteur. Ils s'évitaient habilement, et elle l'avait félicité de sa nomination provisoire comme chef de service avec une ironie perceptible, dont il savait, hélas qu'elle avait plus à voir avec son incompétence qu'avec une quelconque jalousie. Avec Mercier Beaumont, on ne pouvait pas sauter aux conclusions rapides.
- Ils t'ont interrogée au sujet de Hassan, je suppose...
- Tu supposes bien.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Vendredi 3 mars 2006 5 03 /03 /Mars /2006 08:13
 
Labeyrie aidait sa fille à transgresser les règles imposées par Meyer. Il l'accompagnait dans sa lutte contre les rondeurs. Le père encourageait cette maigreur consternante que les anorexiques vous jettent à la figure, comme le triomphe de l'esprit sur la chair. Les anorexiques sont prêtes à tout pour ne pas absorber la moindre calorie : elles se font vomir, cachent leur nourriture, prennent des diurétiques, trichent sur la balance.
Quel père Labeyrie était-il donc ? Julien aurait juré que la mère ne savait pas : il revoyait le profil dur, les lèvres serrées. Elle était confite en certitudes. Elle dirigeait sa famille sans leur laisser une parcelle de liberté. Le père et la fille, complices comme deux enfants, trompaient Meyer et Madame Labeyrie.
Julien trouvait malsaine cette union sacrée. 
 
Rachid n'apportait donc pas un scoop.
Il avait harcelé les aide soignantes et l'une d'entre elles avait fini par admettre qu'elles ouvraient la porte au père de la pauvre petite, de temps en temps le soir, après le repas.
- Ca ne change rien à la mort de la gosse, fit remarquer Valois. Le père est reparti à huit heures et demie.
Rachid, qui avait tendance à se sentir mis en cause dès que Valois ouvrait la bouche, haussa les épaules et se tourna vers Julien, l'invitant à abattre ses cartes.
-Rien à sa mort, murmura Julien. Mais le prétendu viol... ?
Claire ne répondit pas. Elle savait, plus intimement que Rachid, que les adolescentes violentées le sont assez souvent par leur père et que l'appartenance à la bourgeoisie catholique ne protège aucune enfant.
Elle savait aussi que rien n'est plus difficile à prouver, que les aveux des petites filles sont honteux et hésitants, qu'une part de leur terrible expérience est indicible, qu'elles mesurent leur culpabilité à l'aune de notre étonnement choqué. Alors elles parlent sans utiliser les mots : leurs performances scolaires s'effondrent, elles agressent ce corps maudit objet d'un désir scandaleux ; elles se droguent, elles se mutilent ; elles refusent de manger, pourquoi pas ?
Elle savait enfin que les pères sont dans le déni complet du calvaire qu'ils imposent, que certains rejettent leur responsabilité sur d'improbables tentatives de séductions menées par des gamines qui dorment encore avec des peluches.
Rachid aussi savait tout cela, bien sûr, mais son approche restait plus que théorique. Et le sentiment qu'il avait à présent que Claire et Julien se comprenaient au-dessus de sa tête l'irritait au plus haut point.
- Ca modifierait la donne, pour Hassan, remarqua Claire au bout d'un moment.
Elle posait sur Julien son regard tranquille, légèrement intimidée parce qu'elle sentait sa bienveillance et qu'elle avait décidé, une bonne fois pour toutes, qu'elle le logerait à la même enseigne que tous les autres.
- Tu peux lui faire ton regard de Kabyle ! ricana intérieurement Rachid, si tu crois que les gouines l'intéressent !
- Ah oui ? Parce que toi, tu la refoules toujours bien ton homosexualité latente? lancèrent les yeux de Claire, sous les sourcils en bataille.
Julien eut l'impression d'entendre le son clair des épées qui résonnent. A ce jeu là, Rachid, bouillonnant comme un macho dont on met la virilité en doute, ne ferait pas le poids devant Claire, entraînée depuis des années à ne plus relever les allusions salaces.
La secrétaire de Meyer renversa la situation.
Elle traversa le couloir, insolemment penchée sur des semelles compensées qui lui donnaient dix centimètres. Le petit chiffon noir qui lui couvrait le corps ne dissimulait à peu près rien de son adorable anatomie et elle gardait, malgré tout, un air remarquable de compétence affairée.
Rachid lui sourit et Claire tressaillit.
La blonde créature se faufila entre eux deux, frôlant Claire avec cette extraordinaire prescience du désir de l'autre qu'ont les petites allumeuses. Elle gratifia Rachid d'une œillade enjôleuse qui aurait fait rougir Julien jusqu'aux yeux mais que le macho accepta sereinement, comme un hommage mérité à son charme levantin.
- Tu sais ce qu'il te dit, le pédé ? suggéra la bouche moqueuse de Rachid tandis que sa collègue détournait la tête.
Mais Julien appréciait trop la jeune femme pour ne pas tenter de lui sauver la mise.Il la prit par le bras et la raccompagna dehors, la remerciant ostensiblement pour son aide :
- Tu es toujours formidable avec les enfants.
Elle frissonna au contact de Julien mais accepta le compliment, qu'elle savait mérité :
- Et l'autre petite, la sœur ? Tu l'as vue ? demanda-t-elle.
IL est fréquent que toutes les filles d'une même fratrie soient concernées. C'est même là souvent que les pères se perdent : ce qu'une adolescente a accepté de subir, elle ne tolère pas que sa petite sœur le connaisse à son tour et c'est à cette occasion qu'elle dénonce. C'est pourquoi Julien comprit très bien ce que sous entendait la question suivante :
- Elle est plus jeune ou plus âgée ?
- Plus âgée de deux ans. Je l'ai rencontrée. C'est une gamine assez éteinte, qui ne s'entendait pas bien avec sa sœur. Elle a l'air de penser que Bernadette était la préférée de son père. Elle a l'air aussi de savoir qui était l'amant de sa sœur. Mais ça ne sera pas facile de l'interroger en dehors de ses parents... Tiens, voilà Labeyrie.
Labeyrie se garait sur le petit parking, en effet. Il fermait la portière de sa voiture, sans la claquer, vérifiait à deux reprises qu'il l'avait correctement verrouillée. Il vint à leur rencontre. L'homme était mince, presque fluet, vêtu d'un complet gris et d'un trench anglais qui le rendaient couleur de muraille. Il avait l'air presque minable, totalement inoffensif. Il leva vers eux un regard désemparé, semblant chercher où il avait déjà rencontré Mornay.
Il fallait débusquer l'homme derrière le regard de noyé : Labeyrie était un des architectes les plus huppés de la ville et il avait négocié des contrats pharaoniques avec le conseil général. Il semblait que la pratique de l'appel d'offre lui fût totalement inconnue. Mais que valait tout cela aujourd'hui, dans ce contexte épouvantable ?
- Avez vous du nouveau, Inspecteur ?
Avant de se donner l'autorisation de poursuivre, Julien dut évoquer le chagrin édifiant du notaire, secoué de sanglots au-dessus de la tombe de Tiphaine.
- Nous avons eu une information que j'aimerais vérifier auprès de vous Monsieur.
- Oui ?
Julien lui offrit la chance de ne pas se laisser prendre en défaut :
- Vous avez vu Bernadette avant hier soir n'est ce pas ?
 Labeyrie recula légèrement, semblant considérer jusqu'à quel point on avait le droit de lui poser la question, mais il choisit de répondre :
- A deux ou trois reprises, les infirmières m'ont laissé rencontrer ma fille dit-il avec douceur. Les consignes du docteur Meyer étaient bien sévères.
Il cherchait son adhésion, les épaules en avant, les mains légèrement ouvertes. Avez-vous des enfants, Inspecteur ? Crut entendre Julien.
- A quelle heure avez vous quitté votre fille Monsieur ?
- Quel est le rapport avec... ce qui s'est passé ensuite ? repartit Labeyrie qui pâlit
Etait-ce la colère ? L'émotion ? La juste indignation ? Julien resta muet. Ses soupçons reposaient sur des intuitions ténues : la réserve de Thérèse, l'irresponsabilité du père face à la maladie de sa fille et plus que tout, il se l'avouait, sur l'écho qu'éveillait en lui, à vingt ans de distance, le couple Labeyrie, sinistre réplique du couple Mornay.
Aucun rapport avec ce qui s'était passé ensuite ? Si ce n'est peut-être, une chance d'innocenter Hassan.
- Et maintenant, veuillez me laisser entrer, dit fermement Labeyrie qui ajouta :
- Je viens chercher des vêtements pour habiller ma fille. Elle avait donné son pull rouge à laver à l’hôpital. C'était son préféré. Nous le lui mettrons pour... demain.
Sa voix s'altéra sur les derniers mots.
Il y avait beaucoup de dignité dans sa manière pudique d'évoquer la petite, dormant dans son pull rouge pour l'éternité.
Claire évita le regard de Julien et s'éclipsa en bredouillant une excuse.
 
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Mercredi 1 mars 2006 3 01 /03 /Mars /2006 14:44
 
Elle s'en croyait, Bernadette, parce que son père avait des ronds, parce qu'elle avait deux ans d'avance à l'école. Plus intelligente que tous les autres, voilà ce qu'elle était ! Elle roulait Meyer et Dubout dans la farine. Elle riait, dans le dos de la surveillante, pinçant les narines, imitant l'air guindé et s'affublant de lourds pendants d'oreilles qui lui donnaient l'air d'une poupée bouddhiste. Ca, c'était plutôt cool ! Surtout que la Dubout, vraiment trop snob, faisait sa bouche en cul de poule devant les Labeyrie. Elle ne voulait pas faire de foin au sujet de Bernadette, mais elle Bénédicte, malgré ses douze ans, elle voyait bien qu'elle s'aplatissait devant les bourgeois.
Mais bon, on ne dit pas du mal des morts.
Cependant, elle pouvait raconter sa nuit : ça, c'était facile, ça ne concernait qu'elle. La lutte contre le sommeil à cause du diurétique. Elle était bien sûre de n'avoir pas dormi : une fois précédente, elle s'était oubliée et les draps mouillés avaient témoigné de sa désobéissance aux préceptes médicaux. Aussi depuis, comptait-elle les heures tant que son corps n'avait pas expulsé tout le vil liquide : contrainte dérisoire au regard de la plénitude matinale, lorsque la balance affichait un kilo de moins.
Elle pouvait aussi les assurer du sommeil de Cécile, grande ronfleuse devant l'Eternel. Bernadette s'était couchée comme elle, vers dix heures, après le sermon de Thérasse. Elle occupait seule une chambre à deux lits et n'avait pas besoin, pour se rendre aux toilettes, de passer devant la chambre de ses deux camarades. Bénédicte l'avait entendue se lever vers onze heures moins le quart.
- Onze moins le quart, tu es sûre ? demanda doucement Valois.
Ses yeux clairs hypnotisaient la fillette qui se sentait délicieusement régresser. Oui, elle était sûre : le carillon de la cathédrale Saint Sauveur sonnait les quarts, elle l'avait entendu peu après. Elle était à peu près certaine d'avoir reconnu le bruit de la porte de Bernadette ; un grincement caractéristique. Et puis ?
Et puis, des bruits de pas. En y réfléchissant, des pieds qui portaient des chaussures. Des chaussures, pas des chaussons. Un bruit de voix étouffées. Il y avait eu une autre personne. Et puis, Bernadette avait ri. De cela, elle était sûre. Un puissant éclat de rire, moqueur, joyeux, triomphant.
Et puis... Rien.
Julien se retint d'intervenir. Dans quelle mesure les brillantes anorexiques sont-elles aussi fabulatrices, cela Mercier Beaumont ne l'avait pas précisé. Il laissa Valois poser et reposer les questions, tourner et retourner le problème avec l'adolescente.
Elle ne s'était pas levée ?
Non. Bernadette avait ses secrets, c'était une solitaire orgueilleuse, qui n'aimait pas qu'on la dérange. Parfois, seule dans sa chambre, elle pleurait, elle parlait à voix haute, elle se faisait des reproches, et puis elle riait.
Non, Bénédicte ne s'était pas levée.
Et puis, elle connaissait bien cette manie qu'avait Bernadette, de toujours se laver. Elle passait sa vie aux lavabos. Elle prenait des douches, elle prenait des bains. Parfois, dans la journée, elle se précipitait à la salle de bains pour un quart d'heure et poussait des cris de colère si on la chambrait un peu à ce sujet. Qu'elle se lève la nuit pour aller aux lavabos, c'était tout ce qu'il y a de banal. Un trouble obsesso compulsif, il appelait ça Meyer !
Avait-elle pensé que Bernadette avait un rendez-vous? Peut-être. Elle ne s'avançait pas. En tout cas, ça ne pouvait pas être avec Cécile qui roupillait tout son soûl.
Avec un des garçons ?
Comment serait-il passé devant l'aquarium où Thérasse lutinait Joëlle ? C'était l'angoisse primordiale de la mère Dubout, que les filles rencontrent les garçons en dehors de la présence des adultes ! Tout le monde respectait scrupuleusement ses consignes de surveillance. Elle avait une frousse bleue des bébés potentiels.
Avec qui alors ? Elle ne savait pas. Bernadette méprisait les garçons du service de toute façon. Elle ne voyait personne, à part son père.
Julien tressaillit :
- Son père venait la voir souvent ?
L'adolescente rougit de s'être laissée aller si facilement. Les visites du père étaient un secret. Meyer n'était pas au courant : il avait interdit qu'on vienne voir Bernadette en dehors des jours planifiés.
Valois lui fit cracher le morceau, doucement, sans avoir l'air d'y toucher. Elle appelait un irrésistible besoin de confession. Comment le père de la fillette pouvait-il lui rendre visite à l'insu de tout le service ?
Ben justement, on ne pouvait pas dire que le personnel du service ignorait la chose : les infirmiers et les aides soignants fermaient les yeux. C'était leur manière un peu lâche de s'opposer passivement aux principes américains de Meyer, soutenu par Josiane Dubout. Les adolescentes avaient parfaitement perçu l'enjeu d'une telle insubordination et en avaient usé : Meyer et Dubout, les deux méchants contre le gentil personnel qui laissait entrer le père si désolé dans la chambre de sa fille. "Ce n'était pas comme ça du temps du docteur Cypriani !" Telle était leur justification et les gamines, qui ne l'avaient pas connu, cultivaient l'image d'un Cypriani débonnaire qui autorisait tous les laxismes.
- Il est venu, avant hier, le père de Bernadette ?
Bénédicte hocha la tête silencieusement. Elle s'était flattée de mener les deux flics en bateau mais finalement, dire la vérité était plus facile: Elle était si fatiguée !   L'image de sa compagne assassinée était définitivement imprimée sur sa rétine et ses défenses s'effondraient. Elle se laissa submerger par une douce douleur dans les bras accueillants de Claire. Ses parents, ses crétins de paysans de parents ne s'étaient pas dérangés. Ils avaient vaguement vérifié que tout allait bien par téléphone. Elle était sûre qu'ils auraient préféré que ce soit elle, au lieu de Bernadette... Finies les interrogations perplexes sur cette mioche trop intelligente qui leur menait la vie si dure.
Julien demanda une ultime précision :
- Vers quelle heure est-il venu ?
- Après le repas, vers sept heures et demie. Dubout et Meyer ne sont plus dans le service à ce moment-là
- Quand est-il reparti ?
- Vers huit heures et demie.
- Il emportait le repas dans ses poches ?
- Oui ! souffla-t-elle.
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Mardi 28 février 2006 2 28 /02 /Fév /2006 08:14
Valois les attendait dans la salle d'attente. Bien entendu, elle n'avait pas flâné dans l’hôpital, elle. Et même si elle venait d'arriver, ce qui était probablement le cas, elle prendrait l'air excédé de celle qui patiente depuis des heures. Difficile de pénétrer les pensées de Valois : son athlétique et réfrigérante silhouette était comme un virulent reproche aux lubriques ruminations de Rachid sur la secrétaire de Meyer. Mais, bon, malgré les efforts qu'elle faisait pour nier cet état de fait, Valois était une femme, et c'est aidé d'une femme qu'il convenait d'interroger les deux gamines, enfin déclarées aptes par Meyer à subir les pressions policières et dûment autorisées par leurs parents.
- Viens avec moi, Claire, dit tout de suite Julien. Bensaïd va se charger des aides soignantes.
Il n'aimait pas les avoir tous les deux sur les bras. Leur animosité réciproque emplissait l'air d'électricité et Julien soupçonnait que leur goût commun pour les blondes acidulées n'était pas étranger à l'affaire. Heureusement, il modulait particulièrement bien le doux prénom de l'inspecteur Valois, qu'il jugeait parfaitement adapté à un magnifique regard d'eau limpide, même si elle tentait de le faire oublier en fronçant quasi férocement des sourcils non épilés. Dans l'ensemble, les enfants ne s'y trompaient pas, non plus que les adolescentes fugueuses ou violentées qui s'épanchaient sans hésiter entre ses bras de nageuse.
Claire Valois, qui percevait l'amical intérêt de Julien le suivit sans commentaire, de sa démarche élastique et efficace, négligeant le regard amusé de Rachid. Aussi bien, ce hâbleur méditerranéen tirerait quelque chose des femmes de ménages. Les bonniches, c'était tout à fait son genre !
Bénédicte était dans la salle d'activités sous la bienveillante garde de Josiane Dubout qui la rassura de son mieux. Attentive, maternelle, la surveillante avait indiqué au téléphone à Julien que les parents de l'adolescente n'avaient pas jugé bon de se déplacer. Bien qu'elle soit restée très neutre dans sa formulation, le ton légèrement scandalisé reflétait sa désapprobation. Cependant, Bénédicte ne semblait pas effondrée outre mesure. C'était une minuscule créature que sa maigreur rendait pathétique. Les os de son visage se découpaient sous la peau sèche et les longs cheveux qui pendaient le long des joues accentuaient cette apparence de momie. Les avant-bras fluets surgissaient des manches d'une sorte de djellaba impuissante à camoufler les kilos envolés. Les poignets paraissaient énormes. En aucun cas cette enfant famélique n'aurait eu la force nécessaire pour attenter à la vie de sa compagne d'infortune. Si maigre qu'elle ait été, Bernadette avait été beaucoup plus grande et plus solide que Bénédicte. Seul un adulte avait pu serrer le cou gracile jusqu'à ce que mort s'ensuive. Bénédicte, absoute de par sa faiblesse physique, n'était qu'un témoin privilégié.
Heureusement, les yeux pétillaient d'intelligence et Julien se rappela la remarque de Mercier Beaumont : les anorexiques sont souvent brillantes. Madame Dubout s'éclipsa discrètement tandis que les deux autres prenaient place autour de la table. Ils décidèrent tacitement de jouer la carte de l'intelligence et Julien ne s'embarrassa pas de circonlocutions pour demander :
- Tu sais ce qui est arrivé à Bernadette ? Nous comptons sur ton aide, si tu le peux, pour retrouver celui ou celle qui a fait ça.
Bénédicte apprécia : depuis la veille, on la traitait comme un enfant au berceau. Il était agréable de se sentir considéré.
- Tu sais que tes parents nous ont donné l'autorisation de parler avec toi.
Un sourire de mépris éclaira fugitivement le visage de l'adolescente. Elle plongea son regard dans celui de Julien:
- Vous pouvez m'interroger dit-elle.
La femme-flic avait l'air bien. Pas une de ces folles de maquillage, avec des mines, comme ces infirmières obscènes. Quant à lui, il lui rappelait tous ces médecins auxquels elle avait eu affaire, avant d'échouer dans le service de Meyer : ils avaient l'air sérieux, bienveillants, lui parlaient comme à une adulte. Mais elle n'était pas dupe : venait le moment où ils se dévoilaient, nommant l'ennemi ; le poids à reprendre. Elle utilisait la seule arme à sa disposition, la séduction de son intelligence, qui luttait pied à pied, éventait les pièges, déjouait les ruses. Et Meyer qui croyait, ce pauvre débile, qu'il suffit d'enfermer les oiseaux.
Pour l'instant, ça allait, le flic ne la prenait pas pour une imbécile, mais elle se surveillait. Elle savait déjà qu'on ne dit pas du mal des morts. Aussi, ne livrerait-elle pas l'image de la vraie Bernadette, celle qu'elle avait connue : petite pécore, petite frimeuse, petite friquée.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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