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Cinq leçons sur le crime et l'hystérie
Editions du Seuil, 
9 octobre 2008

 

 

 

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  Qui-est-l-auteur.jpg De la littérature, du polar, des cours d'éditage, des avis sur tout, des conseils à ne pas suivre...

 

ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton

Lundi 6 mars 2006 1 06 /03 /Mars /2006 19:48
Assez peu curieuse de la vie des autres, elle donnait toujours des réponses concises et ne questionnait jamais en retour. Il aurait apprécié qu'elle lui demande comment ça s'était passé pour lui , mais bien entendu elle se contenta de le regarder d'un air indifférent. Heureusement, le silence de son interlocuteur n'avait jamais empêché Meyer de parler de lui.
Il s'étendit longuement sur son entretien avec les deux flics, se donnant au passage un rôle un peu plus reluisant que ne l'autorisait la réalité. Béatrice le connaissait suffisamment pour séparer le bon grain de l'ivraie: sous les "je leur ai bien dit que...ils ont compris qu'avec moi...je ne me suis pas gêné pour...", elle démêla une inquiétude sourde, une demande de réassurance qui l'étonna.
- Et Delmas, tu lui en as parlé? jeta-t-elle alors qu'il s'arrêtait de parler , penché de plus en plus vers elle au fur et à mesure qu'il avait développé, à posteriori , ses arguments contre Mornay.
- Oui, oui. Elle dit qu'il ne faut rien dire, s'abriter derrière le secret médical.
- Eh bien, écoute ce que te dit Delmas: elle est incollable sur tout ce qui concerne la législation.
- Tu l'as vue , toi?
- Delmas? Non.
Incroyable! Elle n'avait pas besoin de Delmas! Pourtant elle était dans la ligne de mire! Le meurtre avait eu lieu dans son service, à lui, mais c'était elle qui avait laissé partir Hassan.
- Tu crois qu'on nous soupçonne?
Il avait posé sa question sans aucun préambule, avec sa brutalité coutumière. Elle resta stupéfaite un instant:
- Qu'on nous soupçonne ..répéta-t-elle machinalement
- Ben oui, ils ne t'ont pas posé de questions sur ton emploi du temps?
- Si, si bien sûr. Mais ils font ça pour tout le monde. Pour tous ceux qui avaient quelque chose à voir avec la petite.
- Euh...oui.
Il se rejeta en arrière dans le fauteuil, pensif. Il semblait sur le point de dire quelque chose, mais à deux reprises, il se ravisa.
- Tu leur as donné des détails sur ta soirée? finit-il par demander
Elle haussa les épaules:
- Tu sais, j'étais de garde. Je n'ai rien fait de bien grisant...Mais on dirait que tu as quelque chose à cacher, ma parole...!
Il rougit:
- Je ne vois pas pourquoi je raconterais tout au sujet de ma vie privée!
Elle sourit intérieurement: encore une élève infirmière?
Meyer prenait toujours une position paranoïaque dès qu'il était question de sa vie privée mais paradoxalement, les bruits qui couraient sur ses conquêtes réelles ou supposées le ravissaient comme un adolescent.
- La petite Rivière? pouffa-t-elle
Il leva les yeux sur elle, ne sachant trop quelle contenance adopter:
- Oh...ça...je leur ai raconté...
- Quoi d'autre alors?
Soudain il s'était buté, renfrogné comme un gosse, certainement parce qu'elle avait ri en avançant le nom de la petite Rivière. Elle avait l'air de lui faire la leçon avec son petit air indulgent. Il grimaça:
- Rien...rien...Finalement, tu ne peux pas m'aider.
Toujours très morale, Mercier Beaumont, il aurait dû s'en souvenir. Il se leva pesamment:
- Allez, j'ai du travail.
Béatrice était psychiatre: l'idée de persécuter quelqu'un qui avait décidé de ne pas parler en l'assaillant de questions ne lui vint même pas à l'esprit. Elle avait laissé partir Meyer sans insister, mais maintenant, en faisant tourner entre ses doigts le verre dont le cristal taillé jetait des éclairs, elle se demandait ce qui préoccupait son collègue. Quelque mois plus tôt, Meyer aurait dévoilé ce qu'il avait sur le cœur.
Elle posa le verre et se plongea dans le manuel d'utilisation du portable dont le français approximatif lui arracha d'abord quelques sourires. Cependant, après trois essais infructueux de mise en place du répertoire, son humeur redevint irritable:
- D'où vient ce manuel débile? C'est destiné à l'exportation ou quoi?
 Elle se leva nerveusement:
- Je vais voir le vendeur . Il va m'entendre!
Sandrine approuva chaleureusement. Finalement, elle préférait être seule qu'avec le docteur déchaîné sur le dos. 
 
- Je me doute , Mornay, que vous avez une excellente raison d'insister auprès de Monsieur Labeyrie.
Borelli prenait soin de garder un ton extrêmement neutre. Assis sur son bureau qui tremblait sur ses bases, il allumait sa troisième clope d'un air négligé.
A part ça, Julien savait exactement ce qu'il voulait dire, même s'il était évident qu'il ne s'exprimerait pas plus clairement. Labeyrie n'était pas le premier venu, il l'avait laissé entendre; il le prouvait.
Julien aurait bien aimé savoir par quel biais il était intervenu: politique? Des connaissances dans l'administration? Le préfet peut-être?
Au fond, peu importait. Borelli, lourd, massif sur son bureau fléchissant, toussant entre deux bouffées, ne lui donnait guère qu'une information. Ce n'était pas son genre de donner des avertissements au gré de la volonté des notables.
- Je crois qu'il faudrait interroger la sœur de la petite, crut bon d'avertir Julien
- Ouais, fit Borelli qui avait parfaitement compris, mais quel rapport avec le meurtre, hein?
- Peut être aucun reconnut Julien. Mais si ce n'est pas Hassan qui l'a violée, ce n'est peut être pas lui qui l'a tuée non plus!
- Vous devriez venir dire ça au préfet, ah, ah! Chaque fois qu'on prononce devant lui le nom de Hassan, ou celui de Mercier Beaumont, on dirait qu'il vient de recevoir un électrochoc! A propos, toujours pas de nouvelles de notre oiseau, hein?
- Madame Mercier Beaumont semble convaincue que ce n'est pas lui.
- Arrêtez vos conneries Mornay, dit Borelli pragmatique. Trouvez moi Hassan. Même s'il n'a pas tué la gamine, on trouvera bien quelque chose à lui reprocher: il a toujours une casserole sur le feu. Et ça calmera un peu tout le monde. Vous avez lu les journaux?
- Euh...oui Monsieur.
- J'aimerais comme titre: le psychopathe enfin arrêté: la police l'interroge.
- Oui monsieur.
Les petits yeux bouffis de graisse le considéraient d'un air perplexe. Avec Julien, Borelli n'exerçait jamais sa férocité à plein régime. Tu es tellement bien élevé que tu l'impressionnes, suggérait Rachid qui sortait toujours du bureau avec le sentiment d'être un incapable chronique doublé d'un débile profond. Julien n'avait pas de réponse: dans l'ensemble, ce qu'il était rendait ses supérieurs plus sadiques que compréhensifs; mais il est vrai que Borelli était l'exception.
- Qu'est ce que vous avez derrière la tête, Mornay?
- C'est cette histoire de relations sexuelles, Monsieur. Elle n'avait que douze ans cette gosse. Je crois qu'il y a un lien entre ça et le meurtre.
- Hassan.
- Il ne l'a pas violée
- Il l'a menacée, et elle a pris peur
- Hassan ne s'intéresse pas aux enfants. Son médecin le dit et nous n'avons jamais eu ce genre de problèmes avec lui. S'il voulait baiser en sortant de l’hôpital, il savait où trouver une pute. Et puis, il n'était resté que douze jours enfermés, pas douze mois!
Douze jours sans faire l'amour, on pouvait tenir, merde!
Hassan était peut-être un primate, mais après tout, même les gorilles ne baisent qu'une fois par an, à la saison des amours. Douze jours! Julien, lui pouvait tenir. Et même douze semaines. Et même, quand on y réfléchissait, Anne avait claqué la porte le douze août dernier. Borelli ricana: douze jours, il pouvait tenir aussi. Sa femme était sujette aux migraines et lui n'ayant pas un physique avenant, les tops models ne se bousculaient pas.
- De toute façon, Bernadette n'était plus vierge. Ce n'étaient pas ses premiers rapports sexuels.
- D'accord, d'accord! Que faisait Labeyrie avant hier entre dix heures et minuit?
- Il était à une réunion politique, vous savez bien que Jalons est toujours en campagne...
La phrase à peine prononcée, Julien la regretta. Mentionner Jalons était une erreur. Il ne connaissait pas les opinions de Borelli mais ce n'était pas la peine de chercher le bâton pour se faire battre.
Pourtant, Borelli ne fit aucun commentaire. Julien eut même l'impression qu'une lueur s'allumait dans les petits yeux:
- Une réunion politique. Un petit meeting en fait. Difficile de dire qui était là ou pas.
Julien attendit:
- Bon on peut fouiller par-là aussi. MAIS-TROUVEZ-MOI-HASSAN. Capito?
à suivre
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Dimanche 5 mars 2006 7 05 /03 /Mars /2006 12:44
- Tu le paieras, salope ! 
Sandrine fondit en larmes. C'était le quatrième appel. Elle reposa le combiné sans raccrocher et se laissa aller à son désarroi, sans tenir compte de Valentine qui sautillait autour d'elle en l'assourdissant de questions :
- Qui c'est ? Sandrine? Sandrine, pourquoi tu pleures? Qui c'était au téléphone? Je peux répondre la prochaine fois?
Avant ça, il y avait eu les journalistes. Ce Puivert avait appelé six fois depuis la veille!
Béatrice était partie s'acheter un portable, mais, même poussée dans ses retranchements, elle avait l'obstination ridicule de refuser de faire changer son numéro. Elle avait simplement interdit à sa fille, prompte à décrocher, de toucher au téléphone.Valentine, ses talents de standardiste muselés, se défoulait par des danses indiennes rituelles autour d'une Sandrine au bord de la crise de nerfs.
- Qui c'est Sandrine? Pourquoi je peux pas répondre?
Demain soir, le docteur était de garde et Sandrine serait seule pour la nuit avec Valentine.
Pour l'instant, elle préférait ne pas y penser. Quoiqu'en dise Madame Mercier Beaumont, elle laisserait le téléphone en permanence décroché. Elle avait dépassé le stade où, frissonnant d'un plaisir malsain, elle se prenait pour l'héroïne d'un feuilleton de la Une.
Béatrice revenait, sourcils froncés, visage de marbre. En passant, elle remit à sa place le combiné du téléphone: nul de ferait la loi dans sa maison. Elle se laissa choir dans un fauteuil, tapotant nerveusement l'accoudoir. Elle regarda autour d'elle. C'était sa maison. Elle avait chiné les meubles, choisi les tableaux, suspendu au-dessus de la cheminée le miroir de Venise de sa grand-mère. Ce fauteuil art déco triomphant, si peu confortable , dans lequel elle se recroquevillait depuis l'enfance, son grand-père l'avait acheté avant la guerre, de même que le tapis dont l'épaisseur avait défié trois générations. Elle s'était quasi ruinée pour le Vander Meulen. Aucun connard armé d'un téléphone ne la ferait bouger de là.
La sonnerie retentit de nouveau , arrachant à Sandrine un petit cri de souris. Béatrice se jeta sur l'appareil:
- Oui! rugit-elle avec tant de rage que Valentine sursauta, et partit prudemment se réfugier dans les jupes de Sandrine.
Mais le visage de sa mère s'éclairait:
- C'est toi? Je suis désolée. Un peu fatiguée. J'allais justement t'appeler. J'ai acheté un portable, pour mes gardes. Je voulais t'en donner le numéro...Mais non, il n'y a pas de problème...Oui, tout va bien. 
- C'est papa! cria Valentine en battant des mains et en sautant. Maman, Maman, je veux lui parler!...
- N'inquiète pas Papa avec nos histoires souffla-t-elle. Il a assez de soucis comme ça.
- D'accord, sourit Valentine qui emporta le téléphone dans sa chambre pour discuter plus à son aise.
Au moins, le quart d'heure suivant serait sans coup de fil!
Béatrice se détendit un peu.
 - Sandrine, pour l'amour du ciel, ne faites pas cette tête. Si on se buvait une petite douceur? Un ti punch maison, ça vous dit?
Il était sans exemple que Sandrine ait refusé un ti punch celui que Madame Mercier Beaumont faisait avec le vrai rhum que son mari rapportait des Antilles. Même si, bien sûr, cela n'avait rien à voir avec le nectar que préparait François Beaumont lui-même et qu'il servait à Sandrine avec son air mi-figue, mi-raisin. François Beaumont l'intimidait: il était grand, impassible, distingué. Le frère de Sandrine trouvait intelligent de l'appeler Mamadou. Il se moquait de sa sœur parce qu'elle faisait la bonniche, comme il disait, et préférait glander avec ses copains en cultivant sa xénophobie.
En tout cas, Monsieur Beaumont était français, ce crétin de David n'avait rien à dire là-dessus. La preuve, il représentait la France aux nations Unies. Ca te défrise, ça hein David? Oui mon vieux, un blackos pour te représenter, à toi! Et en plus lui, il écrit le français sans faute d'orthographe!
Et il n'oubliait jamais Sandrine, quand il revenait de ses destinations exotiques: dans ses mains fleurissaient les tissus ethniques, et prenaient vie les petites statuettes en bois précieux. Ou de New York, il ramenait les luxueuses lunettes, qu'elle ne pourrait jamais s'offrir ici.
Malheureusement il ne serait pas là avant trois semaines. Lui aurait fait entendre raison à sa femme au sujet du téléphone!
Sandrine accepta le ti punch et s'offrit un quart d'heure de répit. Les deux femmes restèrent silencieuses. Dans l'ensemble, elles avaient peu de choses à se dire une fois réglées les questions pratiques concernant Valentine et la tenue de la maison.
Béatrice rêvassait, puisant le réconfort dans la boisson sucrée. La matinée avait été pénible, inaugurée par le directeur et Jalons , clôturée en beauté par Meyer qui s'était pointé de sa démarche dandinante au moment où elle quittait son bureau.
- Je te dérange?
Oui, bien sûr, tu me déranges, mais je suis trop bien élevée pour te le dire.
- Je n'ai pas beaucoup de temps avait-elle fait remarquer.
Il avait bien fallu le faire entrer dans le bureau.
Il tourna un moment, mal à l'aise, avant de jeter son grand corps dans un des fauteuils. Il y avait eu une époque où leurs relations n'étaient pas si mauvaises. Bien sûr, il n'avait jamais su ce qu'elle pensait de lui. Cette femme l'impressionnait. Mais il est vrai aussi que toutes les femmes dignes de ce nom l'impressionnaient. Devant Mercier Beaumont comme devant Delmas, il se sentait en danger. Et tiens, même Madame Dubout, la surveillante qu'il avait héritée de Cypriani lui faisait cet effet-là!
Avec celle-ci heureusement , les choses étaient plus faciles: elle n'était qu'une infirmière après tout et la conscience de sa supériorité intellectuelle et sociale lui permettait de l'affronter sans trop de pusillanimité.
Mais les deux autres! De Delmas, on pouvait ricaner: elle avait soixante ans, se teignait ostensiblement les cheveux et se déguisait en petite fille. Mercier Beaumont le laissait muet. Quelque mois auparavant, grisé par ses faciles succès auprès des élèves infirmières, il s'était laissé aller à lui signifier un peu trop crûment qu'il avait envie d'elle. Car Meyer ne s'embarrassait pas de fioritures: il n'invitait pas les femmes au restaurant, ou au cinéma, mais dans son lit. Il leur faisait l'honneur de son désir, il n'allait pas se prendre la tête avec des fadaises. Béatrice en riait encore, tout en se reprochant son manque de charité. Après tout, elle l'aimait bien ce grand escogriffe et n'avait pas voulu le blesser. Lui avait prudemment repris ses distances et s'était pauvrement vengé en prenant part aux ragots que lançait la Delmas. Il s'était à nouveau consacré aux gamines, qui ne dédaignaient pas de raconter aux copines la partie de jambes en l'air avec le docteur. Ils s'évitaient habilement, et elle l'avait félicité de sa nomination provisoire comme chef de service avec une ironie perceptible, dont il savait, hélas qu'elle avait plus à voir avec son incompétence qu'avec une quelconque jalousie. Avec Mercier Beaumont, on ne pouvait pas sauter aux conclusions rapides.
- Ils t'ont interrogée au sujet de Hassan, je suppose...
- Tu supposes bien.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Vendredi 3 mars 2006 5 03 /03 /Mars /2006 08:13
 
Labeyrie aidait sa fille à transgresser les règles imposées par Meyer. Il l'accompagnait dans sa lutte contre les rondeurs. Le père encourageait cette maigreur consternante que les anorexiques vous jettent à la figure, comme le triomphe de l'esprit sur la chair. Les anorexiques sont prêtes à tout pour ne pas absorber la moindre calorie : elles se font vomir, cachent leur nourriture, prennent des diurétiques, trichent sur la balance.
Quel père Labeyrie était-il donc ? Julien aurait juré que la mère ne savait pas : il revoyait le profil dur, les lèvres serrées. Elle était confite en certitudes. Elle dirigeait sa famille sans leur laisser une parcelle de liberté. Le père et la fille, complices comme deux enfants, trompaient Meyer et Madame Labeyrie.
Julien trouvait malsaine cette union sacrée. 
 
Rachid n'apportait donc pas un scoop.
Il avait harcelé les aide soignantes et l'une d'entre elles avait fini par admettre qu'elles ouvraient la porte au père de la pauvre petite, de temps en temps le soir, après le repas.
- Ca ne change rien à la mort de la gosse, fit remarquer Valois. Le père est reparti à huit heures et demie.
Rachid, qui avait tendance à se sentir mis en cause dès que Valois ouvrait la bouche, haussa les épaules et se tourna vers Julien, l'invitant à abattre ses cartes.
-Rien à sa mort, murmura Julien. Mais le prétendu viol... ?
Claire ne répondit pas. Elle savait, plus intimement que Rachid, que les adolescentes violentées le sont assez souvent par leur père et que l'appartenance à la bourgeoisie catholique ne protège aucune enfant.
Elle savait aussi que rien n'est plus difficile à prouver, que les aveux des petites filles sont honteux et hésitants, qu'une part de leur terrible expérience est indicible, qu'elles mesurent leur culpabilité à l'aune de notre étonnement choqué. Alors elles parlent sans utiliser les mots : leurs performances scolaires s'effondrent, elles agressent ce corps maudit objet d'un désir scandaleux ; elles se droguent, elles se mutilent ; elles refusent de manger, pourquoi pas ?
Elle savait enfin que les pères sont dans le déni complet du calvaire qu'ils imposent, que certains rejettent leur responsabilité sur d'improbables tentatives de séductions menées par des gamines qui dorment encore avec des peluches.
Rachid aussi savait tout cela, bien sûr, mais son approche restait plus que théorique. Et le sentiment qu'il avait à présent que Claire et Julien se comprenaient au-dessus de sa tête l'irritait au plus haut point.
- Ca modifierait la donne, pour Hassan, remarqua Claire au bout d'un moment.
Elle posait sur Julien son regard tranquille, légèrement intimidée parce qu'elle sentait sa bienveillance et qu'elle avait décidé, une bonne fois pour toutes, qu'elle le logerait à la même enseigne que tous les autres.
- Tu peux lui faire ton regard de Kabyle ! ricana intérieurement Rachid, si tu crois que les gouines l'intéressent !
- Ah oui ? Parce que toi, tu la refoules toujours bien ton homosexualité latente? lancèrent les yeux de Claire, sous les sourcils en bataille.
Julien eut l'impression d'entendre le son clair des épées qui résonnent. A ce jeu là, Rachid, bouillonnant comme un macho dont on met la virilité en doute, ne ferait pas le poids devant Claire, entraînée depuis des années à ne plus relever les allusions salaces.
La secrétaire de Meyer renversa la situation.
Elle traversa le couloir, insolemment penchée sur des semelles compensées qui lui donnaient dix centimètres. Le petit chiffon noir qui lui couvrait le corps ne dissimulait à peu près rien de son adorable anatomie et elle gardait, malgré tout, un air remarquable de compétence affairée.
Rachid lui sourit et Claire tressaillit.
La blonde créature se faufila entre eux deux, frôlant Claire avec cette extraordinaire prescience du désir de l'autre qu'ont les petites allumeuses. Elle gratifia Rachid d'une œillade enjôleuse qui aurait fait rougir Julien jusqu'aux yeux mais que le macho accepta sereinement, comme un hommage mérité à son charme levantin.
- Tu sais ce qu'il te dit, le pédé ? suggéra la bouche moqueuse de Rachid tandis que sa collègue détournait la tête.
Mais Julien appréciait trop la jeune femme pour ne pas tenter de lui sauver la mise.Il la prit par le bras et la raccompagna dehors, la remerciant ostensiblement pour son aide :
- Tu es toujours formidable avec les enfants.
Elle frissonna au contact de Julien mais accepta le compliment, qu'elle savait mérité :
- Et l'autre petite, la sœur ? Tu l'as vue ? demanda-t-elle.
IL est fréquent que toutes les filles d'une même fratrie soient concernées. C'est même là souvent que les pères se perdent : ce qu'une adolescente a accepté de subir, elle ne tolère pas que sa petite sœur le connaisse à son tour et c'est à cette occasion qu'elle dénonce. C'est pourquoi Julien comprit très bien ce que sous entendait la question suivante :
- Elle est plus jeune ou plus âgée ?
- Plus âgée de deux ans. Je l'ai rencontrée. C'est une gamine assez éteinte, qui ne s'entendait pas bien avec sa sœur. Elle a l'air de penser que Bernadette était la préférée de son père. Elle a l'air aussi de savoir qui était l'amant de sa sœur. Mais ça ne sera pas facile de l'interroger en dehors de ses parents... Tiens, voilà Labeyrie.
Labeyrie se garait sur le petit parking, en effet. Il fermait la portière de sa voiture, sans la claquer, vérifiait à deux reprises qu'il l'avait correctement verrouillée. Il vint à leur rencontre. L'homme était mince, presque fluet, vêtu d'un complet gris et d'un trench anglais qui le rendaient couleur de muraille. Il avait l'air presque minable, totalement inoffensif. Il leva vers eux un regard désemparé, semblant chercher où il avait déjà rencontré Mornay.
Il fallait débusquer l'homme derrière le regard de noyé : Labeyrie était un des architectes les plus huppés de la ville et il avait négocié des contrats pharaoniques avec le conseil général. Il semblait que la pratique de l'appel d'offre lui fût totalement inconnue. Mais que valait tout cela aujourd'hui, dans ce contexte épouvantable ?
- Avez vous du nouveau, Inspecteur ?
Avant de se donner l'autorisation de poursuivre, Julien dut évoquer le chagrin édifiant du notaire, secoué de sanglots au-dessus de la tombe de Tiphaine.
- Nous avons eu une information que j'aimerais vérifier auprès de vous Monsieur.
- Oui ?
Julien lui offrit la chance de ne pas se laisser prendre en défaut :
- Vous avez vu Bernadette avant hier soir n'est ce pas ?
 Labeyrie recula légèrement, semblant considérer jusqu'à quel point on avait le droit de lui poser la question, mais il choisit de répondre :
- A deux ou trois reprises, les infirmières m'ont laissé rencontrer ma fille dit-il avec douceur. Les consignes du docteur Meyer étaient bien sévères.
Il cherchait son adhésion, les épaules en avant, les mains légèrement ouvertes. Avez-vous des enfants, Inspecteur ? Crut entendre Julien.
- A quelle heure avez vous quitté votre fille Monsieur ?
- Quel est le rapport avec... ce qui s'est passé ensuite ? repartit Labeyrie qui pâlit
Etait-ce la colère ? L'émotion ? La juste indignation ? Julien resta muet. Ses soupçons reposaient sur des intuitions ténues : la réserve de Thérèse, l'irresponsabilité du père face à la maladie de sa fille et plus que tout, il se l'avouait, sur l'écho qu'éveillait en lui, à vingt ans de distance, le couple Labeyrie, sinistre réplique du couple Mornay.
Aucun rapport avec ce qui s'était passé ensuite ? Si ce n'est peut-être, une chance d'innocenter Hassan.
- Et maintenant, veuillez me laisser entrer, dit fermement Labeyrie qui ajouta :
- Je viens chercher des vêtements pour habiller ma fille. Elle avait donné son pull rouge à laver à l’hôpital. C'était son préféré. Nous le lui mettrons pour... demain.
Sa voix s'altéra sur les derniers mots.
Il y avait beaucoup de dignité dans sa manière pudique d'évoquer la petite, dormant dans son pull rouge pour l'éternité.
Claire évita le regard de Julien et s'éclipsa en bredouillant une excuse.
 
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Mercredi 1 mars 2006 3 01 /03 /Mars /2006 14:44
 
Elle s'en croyait, Bernadette, parce que son père avait des ronds, parce qu'elle avait deux ans d'avance à l'école. Plus intelligente que tous les autres, voilà ce qu'elle était ! Elle roulait Meyer et Dubout dans la farine. Elle riait, dans le dos de la surveillante, pinçant les narines, imitant l'air guindé et s'affublant de lourds pendants d'oreilles qui lui donnaient l'air d'une poupée bouddhiste. Ca, c'était plutôt cool ! Surtout que la Dubout, vraiment trop snob, faisait sa bouche en cul de poule devant les Labeyrie. Elle ne voulait pas faire de foin au sujet de Bernadette, mais elle Bénédicte, malgré ses douze ans, elle voyait bien qu'elle s'aplatissait devant les bourgeois.
Mais bon, on ne dit pas du mal des morts.
Cependant, elle pouvait raconter sa nuit : ça, c'était facile, ça ne concernait qu'elle. La lutte contre le sommeil à cause du diurétique. Elle était bien sûre de n'avoir pas dormi : une fois précédente, elle s'était oubliée et les draps mouillés avaient témoigné de sa désobéissance aux préceptes médicaux. Aussi depuis, comptait-elle les heures tant que son corps n'avait pas expulsé tout le vil liquide : contrainte dérisoire au regard de la plénitude matinale, lorsque la balance affichait un kilo de moins.
Elle pouvait aussi les assurer du sommeil de Cécile, grande ronfleuse devant l'Eternel. Bernadette s'était couchée comme elle, vers dix heures, après le sermon de Thérasse. Elle occupait seule une chambre à deux lits et n'avait pas besoin, pour se rendre aux toilettes, de passer devant la chambre de ses deux camarades. Bénédicte l'avait entendue se lever vers onze heures moins le quart.
- Onze moins le quart, tu es sûre ? demanda doucement Valois.
Ses yeux clairs hypnotisaient la fillette qui se sentait délicieusement régresser. Oui, elle était sûre : le carillon de la cathédrale Saint Sauveur sonnait les quarts, elle l'avait entendu peu après. Elle était à peu près certaine d'avoir reconnu le bruit de la porte de Bernadette ; un grincement caractéristique. Et puis ?
Et puis, des bruits de pas. En y réfléchissant, des pieds qui portaient des chaussures. Des chaussures, pas des chaussons. Un bruit de voix étouffées. Il y avait eu une autre personne. Et puis, Bernadette avait ri. De cela, elle était sûre. Un puissant éclat de rire, moqueur, joyeux, triomphant.
Et puis... Rien.
Julien se retint d'intervenir. Dans quelle mesure les brillantes anorexiques sont-elles aussi fabulatrices, cela Mercier Beaumont ne l'avait pas précisé. Il laissa Valois poser et reposer les questions, tourner et retourner le problème avec l'adolescente.
Elle ne s'était pas levée ?
Non. Bernadette avait ses secrets, c'était une solitaire orgueilleuse, qui n'aimait pas qu'on la dérange. Parfois, seule dans sa chambre, elle pleurait, elle parlait à voix haute, elle se faisait des reproches, et puis elle riait.
Non, Bénédicte ne s'était pas levée.
Et puis, elle connaissait bien cette manie qu'avait Bernadette, de toujours se laver. Elle passait sa vie aux lavabos. Elle prenait des douches, elle prenait des bains. Parfois, dans la journée, elle se précipitait à la salle de bains pour un quart d'heure et poussait des cris de colère si on la chambrait un peu à ce sujet. Qu'elle se lève la nuit pour aller aux lavabos, c'était tout ce qu'il y a de banal. Un trouble obsesso compulsif, il appelait ça Meyer !
Avait-elle pensé que Bernadette avait un rendez-vous? Peut-être. Elle ne s'avançait pas. En tout cas, ça ne pouvait pas être avec Cécile qui roupillait tout son soûl.
Avec un des garçons ?
Comment serait-il passé devant l'aquarium où Thérasse lutinait Joëlle ? C'était l'angoisse primordiale de la mère Dubout, que les filles rencontrent les garçons en dehors de la présence des adultes ! Tout le monde respectait scrupuleusement ses consignes de surveillance. Elle avait une frousse bleue des bébés potentiels.
Avec qui alors ? Elle ne savait pas. Bernadette méprisait les garçons du service de toute façon. Elle ne voyait personne, à part son père.
Julien tressaillit :
- Son père venait la voir souvent ?
L'adolescente rougit de s'être laissée aller si facilement. Les visites du père étaient un secret. Meyer n'était pas au courant : il avait interdit qu'on vienne voir Bernadette en dehors des jours planifiés.
Valois lui fit cracher le morceau, doucement, sans avoir l'air d'y toucher. Elle appelait un irrésistible besoin de confession. Comment le père de la fillette pouvait-il lui rendre visite à l'insu de tout le service ?
Ben justement, on ne pouvait pas dire que le personnel du service ignorait la chose : les infirmiers et les aides soignants fermaient les yeux. C'était leur manière un peu lâche de s'opposer passivement aux principes américains de Meyer, soutenu par Josiane Dubout. Les adolescentes avaient parfaitement perçu l'enjeu d'une telle insubordination et en avaient usé : Meyer et Dubout, les deux méchants contre le gentil personnel qui laissait entrer le père si désolé dans la chambre de sa fille. "Ce n'était pas comme ça du temps du docteur Cypriani !" Telle était leur justification et les gamines, qui ne l'avaient pas connu, cultivaient l'image d'un Cypriani débonnaire qui autorisait tous les laxismes.
- Il est venu, avant hier, le père de Bernadette ?
Bénédicte hocha la tête silencieusement. Elle s'était flattée de mener les deux flics en bateau mais finalement, dire la vérité était plus facile: Elle était si fatiguée !   L'image de sa compagne assassinée était définitivement imprimée sur sa rétine et ses défenses s'effondraient. Elle se laissa submerger par une douce douleur dans les bras accueillants de Claire. Ses parents, ses crétins de paysans de parents ne s'étaient pas dérangés. Ils avaient vaguement vérifié que tout allait bien par téléphone. Elle était sûre qu'ils auraient préféré que ce soit elle, au lieu de Bernadette... Finies les interrogations perplexes sur cette mioche trop intelligente qui leur menait la vie si dure.
Julien demanda une ultime précision :
- Vers quelle heure est-il venu ?
- Après le repas, vers sept heures et demie. Dubout et Meyer ne sont plus dans le service à ce moment-là
- Quand est-il reparti ?
- Vers huit heures et demie.
- Il emportait le repas dans ses poches ?
- Oui ! souffla-t-elle.
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Mardi 28 février 2006 2 28 /02 /Fév /2006 08:14
Valois les attendait dans la salle d'attente. Bien entendu, elle n'avait pas flâné dans l’hôpital, elle. Et même si elle venait d'arriver, ce qui était probablement le cas, elle prendrait l'air excédé de celle qui patiente depuis des heures. Difficile de pénétrer les pensées de Valois : son athlétique et réfrigérante silhouette était comme un virulent reproche aux lubriques ruminations de Rachid sur la secrétaire de Meyer. Mais, bon, malgré les efforts qu'elle faisait pour nier cet état de fait, Valois était une femme, et c'est aidé d'une femme qu'il convenait d'interroger les deux gamines, enfin déclarées aptes par Meyer à subir les pressions policières et dûment autorisées par leurs parents.
- Viens avec moi, Claire, dit tout de suite Julien. Bensaïd va se charger des aides soignantes.
Il n'aimait pas les avoir tous les deux sur les bras. Leur animosité réciproque emplissait l'air d'électricité et Julien soupçonnait que leur goût commun pour les blondes acidulées n'était pas étranger à l'affaire. Heureusement, il modulait particulièrement bien le doux prénom de l'inspecteur Valois, qu'il jugeait parfaitement adapté à un magnifique regard d'eau limpide, même si elle tentait de le faire oublier en fronçant quasi férocement des sourcils non épilés. Dans l'ensemble, les enfants ne s'y trompaient pas, non plus que les adolescentes fugueuses ou violentées qui s'épanchaient sans hésiter entre ses bras de nageuse.
Claire Valois, qui percevait l'amical intérêt de Julien le suivit sans commentaire, de sa démarche élastique et efficace, négligeant le regard amusé de Rachid. Aussi bien, ce hâbleur méditerranéen tirerait quelque chose des femmes de ménages. Les bonniches, c'était tout à fait son genre !
Bénédicte était dans la salle d'activités sous la bienveillante garde de Josiane Dubout qui la rassura de son mieux. Attentive, maternelle, la surveillante avait indiqué au téléphone à Julien que les parents de l'adolescente n'avaient pas jugé bon de se déplacer. Bien qu'elle soit restée très neutre dans sa formulation, le ton légèrement scandalisé reflétait sa désapprobation. Cependant, Bénédicte ne semblait pas effondrée outre mesure. C'était une minuscule créature que sa maigreur rendait pathétique. Les os de son visage se découpaient sous la peau sèche et les longs cheveux qui pendaient le long des joues accentuaient cette apparence de momie. Les avant-bras fluets surgissaient des manches d'une sorte de djellaba impuissante à camoufler les kilos envolés. Les poignets paraissaient énormes. En aucun cas cette enfant famélique n'aurait eu la force nécessaire pour attenter à la vie de sa compagne d'infortune. Si maigre qu'elle ait été, Bernadette avait été beaucoup plus grande et plus solide que Bénédicte. Seul un adulte avait pu serrer le cou gracile jusqu'à ce que mort s'ensuive. Bénédicte, absoute de par sa faiblesse physique, n'était qu'un témoin privilégié.
Heureusement, les yeux pétillaient d'intelligence et Julien se rappela la remarque de Mercier Beaumont : les anorexiques sont souvent brillantes. Madame Dubout s'éclipsa discrètement tandis que les deux autres prenaient place autour de la table. Ils décidèrent tacitement de jouer la carte de l'intelligence et Julien ne s'embarrassa pas de circonlocutions pour demander :
- Tu sais ce qui est arrivé à Bernadette ? Nous comptons sur ton aide, si tu le peux, pour retrouver celui ou celle qui a fait ça.
Bénédicte apprécia : depuis la veille, on la traitait comme un enfant au berceau. Il était agréable de se sentir considéré.
- Tu sais que tes parents nous ont donné l'autorisation de parler avec toi.
Un sourire de mépris éclaira fugitivement le visage de l'adolescente. Elle plongea son regard dans celui de Julien:
- Vous pouvez m'interroger dit-elle.
La femme-flic avait l'air bien. Pas une de ces folles de maquillage, avec des mines, comme ces infirmières obscènes. Quant à lui, il lui rappelait tous ces médecins auxquels elle avait eu affaire, avant d'échouer dans le service de Meyer : ils avaient l'air sérieux, bienveillants, lui parlaient comme à une adulte. Mais elle n'était pas dupe : venait le moment où ils se dévoilaient, nommant l'ennemi ; le poids à reprendre. Elle utilisait la seule arme à sa disposition, la séduction de son intelligence, qui luttait pied à pied, éventait les pièges, déjouait les ruses. Et Meyer qui croyait, ce pauvre débile, qu'il suffit d'enfermer les oiseaux.
Pour l'instant, ça allait, le flic ne la prenait pas pour une imbécile, mais elle se surveillait. Elle savait déjà qu'on ne dit pas du mal des morts. Aussi, ne livrerait-elle pas l'image de la vraie Bernadette, celle qu'elle avait connue : petite pécore, petite frimeuse, petite friquée.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Lundi 27 février 2006 1 27 /02 /Fév /2006 18:47
Ils étaient étrangers dans l’hôpital.
Les silhouettes glissaient, blanches et bleues, les croisaient sans les voir. Ce sentiment de transparence était particulièrement pénible : c'était comme si, dans ce lieu privilégié, la loi et le droit n'étaient pas ceux que respectent les simples mortels. Les hommes avaient autre chose à faire que s'abaisser à se préoccuper d'un meurtre. La mort leur était habituelle ; ils étaient là pour maintenir la vie, pour conserver l'esprit vivant et ils ne se laisseraient pas distraire de cette mission par le rappel trivial de leur faillibilité. Les deux plantons posés à l'entrée ne provoquaient qu'indifférence.
Armés du plan remis par le concierge, Julien et Rachid déchiffraient au fur et à mesure le nom des pavillons éparpillés dans le parc : Esquirol, d'où s'était enfui Hassan, Charcot où Mercier Beaumont avait fait une intervention en début de soirée l'avant veille, Bayle, Janet... Le creuset des aliénistes célèbres (et français!) semblait inépuisable. De temps à autre émergeait le nom d'un fou célèbre, faisant honneur à la culture des baptiseurs : ils passèrent ainsi devant Claudel (Camille), Nerval, Hölderlin. Contrairement à l'aliéniste, l'aliéné s'autorisait à venir d'ailleurs. Sous les plaques qui nommaient les pavillons, déambulaient les patients à qui ces patronymes étranges ne disaient rien.
Julien laissa, sans piper mot, son acolyte décortiquer Höl-der-lin, attendant un commentaire, peut-être une question. Mais l'autre resta de marbre, comme si les préromantiques allemands étaient sa lecture de chevet. Dans le texte ! De toute façon Julien n'avait pas besoin de ramener sa culture : tous des braques, psychiatres compris ! La preuve, Meyer !
Dans la journée, la plupart des malades étaient libres de leurs allées et venues, d'un pavillon à l'autre, des salles de sports à la cafétéria. Mercier Beaumont avait rappelé à Julien que moins de dix pour cent des patients sont hospitalisés contre leur gré. Après dix neuf heures, tout était fermé. Tous les soignants, tous les médecins possédaient le trousseau clinquant qui permettait l’accès à chacune des petites forteresses. Depuis la veille, on vérifiait l'emploi du temps des quarante quatre infirmiers présents sur les lieux au moment du meurtre. Ils allaient tous par deux, comme les hirondelles, pour des raisons de sécurité.
Mais les propriétaires de clés qui étaient seuls au moment crucial étaient nombreux : Meyer était revenu plus tôt qu'il ne l'avait dit de son combat de boxe ; Madame Dubout avait transmis le fax à onze heures moins vingt et était tranquillement revenue à pied vers la barrière, passant deux fois devant le pavillon des enfants ; Mercier Beaumont était à la chambre de garde, mais n'avait pas besoin de passer devant le concierge pour revenir chez les enfants en traversant le parc uniquement éclairé par la lune. Le directeur logeait dans une maison prêtée par l’hôpital, dont le jardin donnait directement sur le parc. Sans parler de Madame Delmas, qui se couchait pieusement à dix heures pendant que son mari jouait au bridge chez des amis et qui était seule chez elle à l'heure dite. Jalons aussi avait une clé ! Mais il participait ce soir-là à une réunion politique, et vingt personnes témoigneraient de sa présence. Restaient les cent deux infirmiers qui n'étaient pas de service ce soir-là.
Julien ne se faisait aucune illusion sur les affirmations du concierge qui soutenait que personne n'était entré à part Madame Dubout à vingt deux heures trente. De même, selon lui, personne n'était sorti à part elle, une demi-heure plus tard. L'air demeuré de l'énergumène, qui se collait devant la télé jusqu'à l'extinction des programmes, ne parlait pas en sa faveur. N'importe qui pouvait passer pendant qu'il était aux toilettes, et vu la quantité de bière qu'il ingurgitait, c'était probablement fréquent. Julien était prêt à parier que c'est par-là que Hassan s'était faufilé : benoîtement, par la grande entrée, en se glissant sous la barrière métallique qui empêchait le passage des voitures, pendant que l'autre s'excitait sur un jeu télévisé idiot avec des filles à moitié nues.
 Il y avait bien un portail à fermeture électrique, en deçà des barrières. Le concierge le fermait vers vingt et une heures trente, après la sortie des derniers infirmiers qui ne faisaient pas partie des équipes de nuit. Il n'était pas très haut, aisément franchissable par un psychopathe motivé. Et si Hassan avait bien fugué à neuf heures, comme le pensait Mercier Beaumont, profitant de la confusion créée par le changement d'équipe, il avait trouvé le portail encore ouvert.
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Dimanche 26 février 2006 7 26 /02 /Fév /2006 12:49
 
Ils étaient quatre. Ils sortaient le dimanche avec leur mère. Les deux aînés marchaient devant, descendant la rue comme de gracieux petits soldats, graves, l'air réservé. Derrière eux, Tiphaine et Julien ne pouvaient s'empêcher de piétiner, de sauter, de caracoler comme des recrues mal dégrossies. Ils mouraient d'envie d'échapper à la procession mais les coups d'oeil impérieux de leur mère les ramenaient invariablement à cette attitude misérable, les yeux baissés sur les chaussures vernies.
- Ne vous faites pas remarquer.
Les trois garçons étaient vêtus de manière identique : de longs bermudas de flanelle leur battaient les genoux et ils portaient une casquette, solide couvre chef en velours côtelé qu’ils ôteraient en entrant dans l'église. L'hiver, ils avaient froid aux jambes, malgré les hautes chaussettes à motifs écossais mais leur père et leurs grands-pères avaient eu froid avant eux et ils n'en étaient pas morts.
La petite fille virevoltait pour faire voler sa jupe plissée. Elle allait chez les bonnes sœurs, une semaine en gris, une semaine en bleu marine et rêvait en secret d'une orgie de rouges et de jaunes criards, peut-être même d'une robe à motifs orangés, comme celle que portait Lydie, la petite fille de Nanou qui s'occupait du ménage et des courses.
La mère était ravissante - la ravissante madame Mornay - sobrement vêtue, avec élégance. C'était une fille Saint Amans et elle portait ce nom comme une grâce, avec une certitude d'être bien née qui faisait oublier le front têtu et la bouche veule.
Le père ne les accompagnait pas à la messe. Il laissait à la famille le soin de le représenter, les considérant avec indulgence lorsque le cortège s'ébranlait. Il était d'une beauté peu banale, le regard très clair, la peau hâlée, les épaules carrées, d'une perfection presque désespérante. Sa femme lui vouait une admiration excessive et semblait se fondre dans l'aura extraordinaire qui émanait de lui, en venant même à oublier, que fille Saint Amans, on lui devait des égards.
Bertrand et Henri-Pierre luttaient pour être à la hauteur. Mais tout était joué. Henri-Pierre avait beau se passionner pour les chevaux, il ne serait jamais un cavalier émérite, comme son père. Quant à Bertrand, le violon tant aimé était pour lui devenu un supplice : Maître Mornay le reprenait avec une compassion mesurée, avant de saisir l'instrument, discrètement excédé, pour une de ces démonstrations profondément humiliantes qui faisaient se pâmer leur mère.
Grâce au ciel, ils se maintenaient en classe dûment vissés par les jésuites qui en étaient à leur quatrième génération Mornay. On en ferait quelque chose.
Tiphaine était rebelle. Sa jupe dansait dans le soleil et elle n'avait pas le souci de dissimuler sa culotte blanche. Heureusement, ce n'était qu'une fille et ses excentricités étaient accueillies par des haussements d'épaules agacés.
Julien aimait Tiphaine. Il l'admirait. Il était dépendant d'elle.
Plus jeune qu'elle de deux ans, il l'avait toujours vue, penchée sur lui, le regard impérieux, la bouche sévère : Julien, nous allons faire ceci; Julien, nous allons là-bas; Julien, écoute ce que je te dis !
Elle le récompensait de son allégeance en lui ouvrant la porte de ses jeux. Tiphaine n'était jamais là, en face de vous, dans la grisaille parentale : elle vivait avec des êtres mystérieux dont elle connaissait les secrets, elle écoutait le chant des arbres, elle se parait de couronnes de feuilles. Elle souriait peu mais ses éclats de rire le ravissaient, laissant voir les dents blanches, avec un mouvement de l'épaule qu'il avait à jamais gravé dans son esprit. C'est curieux comme il se rappelait ce geste délicieux qui provoquait son propre rire, alors que les traits de Tiphaine s'étaient pratiquement effacés de sa mémoire.
Au gré de l'imagination de sa sœur, il était tour à tour l'esclave, le chevalier, le félon. Elle était avant tout une princesse délicate dont les jupes s'arrondissaient en corolle, laissant voir dans un éclair des jambes graciles aux genoux écorchés.
Bertrand s'était mis au piano. Henri-Pierre avait plaqué les chevaux pour occuper le grenier où il ne se nourrissait que de livres. Tiphaine avait douze ans. Elle avait dit en pouffant : "maintenant, je ne suis plus une petite fille, mais tu peux pas comprendre". Des années plus tard, Julien pouvait encore évoquer la terreur qui l'avait envahi, lui qui se sentait alors désespérément petit garçon.
C'était un jour d'été, chez les cousins Saint Amans, après une merveilleuse bagarre dans la grange. Etait-ce l'année où on avait trouvé Anne-Laure et Bertrand ?
Plus jamais elle n'avait ri.
Il comprenait qu'il était devenu trop petit pour elle, et il l'avait regardée grandir, pénétré du sentiment de son inutilité. Il était misérable, étranger à Tiphaine. Elle l'avait écarté d'elle avec détermination, se réfugiant dans de longues rêveries solitaires, les épaules voûtées, les mains autour des genoux désormais dissimulés par les jupes qui battaient les chevilles. Elle avait porté des pulls informes. Elle n'avait plus coiffé ses cheveux soyeux, longtemps séparés en deux nattes parfaites.
Julien avait cru que le monde s'effondrait, si malheureux, qu'avec l'égoïsme féroce des enfants, il n'avait pas imaginé que sa sœur pût souffrir.
Aujourd'hui encore, s'il lui arrivait de s'émouvoir parfois du merveilleux cadeau que lui avait fait la vie en lui donnant Tiphaine, c'était la rage et la colère qui le submergeaient quand il pensait à cette période maudite où elle avait crié sa douleur, minute après minute, à eux qui se bouchaient les oreilles.
 
 
 
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Samedi 25 février 2006 6 25 /02 /Fév /2006 18:28
 
Ils avaient rendez-vous dans la foulée avec les deux principaux représentants du personnel : une petite noiraude et mal coiffée à qui il rêvait d'imposer un brushing et un splendide gaillard à l'oeil bleu, capable de séduire une porte, et proche du mètre quatre vingt dix. Pour celui-là, il fallait rester assis. De toutes façons, les syndicalistes ne seraient pas seuls. Ils semblaient incapables de se déplacer autrement qu'en bande, surtout le gaillard qui aimait éprouver ses effets oratoires sur une demi-douzaine d’aficionados.
Il n'écouta même pas les discours préliminaires, qu'il connaissait par cœur : trop de travail pas assez de postes, service public bradé, manque de personnel... S'il y avait eu plus d'infirmiers ce soir là, le malheur eut pu être évité... En conclusion, nous demandons la création de quarante postes supplémentaires...
Il pensait à Mercier Beaumont. La petite psychiatre ne se laissait pas faire. Elle était plutôt séduisante cette femme. Bon, les talons plats étaient une faute de goût. Les jambes, ravissantes, méritaient mieux.
Il se pencha vers le géant, qu'il avait acculé à se poser sur un fauteuil très bas :
- Et Hassan, entre nous, qu'en pensez-vous, Bertoumieu ?
Bertoumieu, pris de court, en eut le souffle coupé . Il avait horreur de sortir des rails. Séduisait-il ses conquêtes (qui étaient nombreuses) avec la romanesque litanie : manque de personnel, trop de travail?
Les représentants du personnel se consultèrent du regard :
- Allons dit le directeur, vous le connaissez, Hassan. Vous êtes sur le terrain!
- Eh bien, ce serait plutôt au médecin de parler, hasarda Bertoumieu.
- Oui, oui... Mais votre avis d'infirmier... Ca ne sortira pas d'ici.
Bertoumieu jeta un œil sur ses camarades. Du groupe, ramassé sur lui-même, fusa un : "BMB, elle ne se trompe pas souvent !" que personne ne revendiqua plus avant.
Le directeur sourit, satisfait : il savait bien que, pour l'instant il n'était pas opportun de s'attaquer à Mercier Beaumont, qui avait refusé d'incriminer la surveillance infirmière dans l'évasion de Hassan. Elle assumait si bien la responsabilité de son diagnostic que tout le monde oubliait que l'erreur initiale avait été de laisser fuguer le psychopathe: les infirmiers avaient beau invoquer le manque d'effectifs, ils devaient être dans leurs petits souliers.
Finalement, c'était plus facile que prévu : ils savaient que leur marge de manœuvre était faible. Ils ne lui feraient pas, cette fois-ci, le coup du sit in devant le bureau avec menace d'occupation des locaux ad vitam aeternam ! Il les enveloppa de longues phrases sirupeuses, qui faisaient appel à leur sens de l'éthique et du devoir, ne doutant pas d'eux dans cette situation difficile. Jalons, piétiné sur son propre terrain, ne pipa mot. Cependant, ils s'étaient tous compris sans qu'il soit besoin de mettre les points sur les i. Ils ne feraient certes rien pour envenimer les choses, mais, de même que Hassan faisait un coupable idéal, Mercier Beaumont serait un bouc émissaire parfait.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Vendredi 24 février 2006 5 24 /02 /Fév /2006 10:47
 
- C'est à la police de prouver que Hassan est coupable. Et, s'il l'est, croyez bien que je me remettrai en question. Mais pour l'instant, vous vous contentez de reprendre ce qui est écrit dans les journaux de ce matin. Je ne suis pas un personnage public : je me contrefiche de l'opinion de la foule, qu'elle soit spontanée ou qu'on la lui souffle !
De la foule! De la plèbe! C'est ce qu'elle pensait cette bourge intello ! Lui aussi faisait partie du vulgaire, du commun ! Tout juste si elle ne truffait pas sa sortie de citations latines pour mieux l'humilier ! Elle lui avait déjà fait le coup. Et bien sûr, elle ne jugeait jamais utile de traduire ! Il fallait prendre un air entendu alors qu'elle vous abreuvait peut-être d'insultes!
- Madame, j'ai quelques appuis au ministère... jeta-t-il la voix sifflante.
Elle ne se donna pas la peine de répondre, se tournant vers le directeur :
- Vous ne comptez pas que je modifierai un diagnostic, et que je chargerai un malheureux, uniquement pour ne pas ternir l'image de l’hôpital dans l'opinion ?
C'était l'écueil avec Mercier Beaumont : elle manquait totalement de diplomatie. Elle vous assenait brutalement les choses et attendait sévère comme un juge, que l'autre en face prenne ses responsabilités. Autant dire qu'elle était souvent déçue ! Pas étonnant qu'elle ne soit pas chef de service: les autres n'étaient pas assez bêtes pour élire cette punaise !
Le directeur ébouriffa sa crête : malgré les talons plats provocateurs, il avait un faible pour elle :
- Madame, il est vrai que la situation est délicate (c'était la vingt sixième fois qu'il prononçait le mot depuis la veille) : le public comprend mal que l'on puisse laisser sortir des patients supposés dangereux, et même si la loi le permet. Vous savez bien comment l'homme de la rue réagit : tous les internements sont abusifs, jusqu'au jour où l'un des patients dont il réclamait la liberté à grands cris commet un acte répréhensible. Et vous savez bien aussi que l’hôpital entier pâtit d'une situation comme celle-ci.
- J'avais cru noter, au contraire, que j'étais considérée comme la responsable principale...
A la fin de l'envoi, je touche...
Le directeur ne put qu’acquiescer :
- Pour l'instant en effet, je le reconnais...
Il hésita un instant avant de lâcher :
- Bien entendu, vous êtes maître de votre diagnostic. La direction ne fera aucun commentaire, je vous en donne l'assurance.
Jalons manquait s'étouffer tandis que Béatrice ne cachait pas son soulagement. Ce n'était peut-être qu'un répit de quelques jours mais d'ici-là, la police aurait peut-être mis la main sur Hassan. Mornay était peut-être moins nul que les autres.
Pendant qu'elle se replongeait dans les dossiers de ses malades, Jalons laissait éclater son indignation :
- Cette femme est caractérielle ! Elle nous coule dans l'opinion !
- Cher ami... dit le directeur en joignant les mains.
Il s'emplissait la bouche du "cher ami" que l'autre lui servait régulièrement pour faire passer les couleuvres.
- Cher ami, on ne peut forcer un médecin à revenir sur son diagnostic.
- Mais c'est n'importe quoi ! Tout le monde sait que Hassan est coupable ! D'un meurtre pédophile, en plus ! Vous imaginez ! Et par la voix d'un de ses médecins, l’hôpital prend le parti de ce monstre !
L’Hôpital prenait un H majuscule.
- L’Hôpital n'a pas d'opinion, cher ami. Il ne fait pas de commentaire.
(- Et Il n'a pas d'électeur, ajouta le directeur in petto.)
- Je ferai casser cette folle ! J'ai des appuis !
Le directeur haussa les épaules avec agacement : déplacer un praticien hospitalier est à peu près aussi simple que déplacer un juge. Jalons pouvait se griser de ses dîners mondains avec le chef de cabinet du ministre, Mercier Beaumont n'en avait cure!
Il préférait sa méthode : du tact, de la mesure. Si la situation empirait dans les jours à venir, Mercier Beaumont, qui n'était pas idiote, parviendrait elle-même à la conclusion qu'un peu de repos serait profitable à tout le monde.
- Ce n'est pas elle qui va se faire les syndicats, grinça Jalons en désespoir de cause.
Mais le directeur refusa de s'apitoyer. Les manœuvres de Jalons avec les représentants syndicaux l'exaspéraient suffisamment en temps ordinaire pour qu'il n'éprouve pas une joie mauvaise à voir Jalons les affronter sans rien dans sa besace.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Mardi 21 février 2006 2 21 /02 /Fév /2006 10:29
 
Le directeur de l’hôpital était quasiment nain. Sa petite taille était à l'origine d'une colère inextinguible, qui ne l'avait pas quitté depuis son adolescence. Une grande partie de sa vie quotidienne était gâchée par les artifices qu'il tentait de mettre en œuvre pour faire oublier à ses interlocuteurs cet état de fait. Il se tenait droit à l'excès, le menton agressif, une mèche volumineuse, à la limite de la crête étirant tant bien que mal la silhouette. Du fait de la rage irrépressible qu'on lisait dans son œil, nul n'aurait osé parier sur la présence vraisemblable de talonnettes à l'intérieur des chaussures sur mesure. De toute manière, il affectionnait la position assise qui limitait les comparaisons, son fauteuil étant légèrement surélevé.
C'est pourquoi, le fait de venir jusqu'au bureau de Mercier Beaumont, qui le dépassait de dix bons centimètres même en talons plats, l'agaçait prodigieusement. Il ne pourrait s'asseoir qu'elle ne l'y invite et il était sûr qu'elle ferait volontairement durer le plaisir : ces fichus psychiatres perçoivent toutes vos faiblesses.
Pour couronner le tout, il lui faudrait supporter Jalons, cauteleux et gras, dont le manque de subtilité lui donnait des sueurs froides.
Oui, la situation était délicate, oui les syndicats allaient en profiter pour réclamer de nouveaux postes, mais était-il nécessaire de se mettre en plus à dos le corps médical en incriminant l'un des siens !
Jalons avait beau représenter que Mercier Beaumont n'était pas soutenue par ses collègues, il n'était qu'un bleu ! Le directeur connaissait bien leur esprit de corps. Dès qu'ils attaqueraient la jeune femme, la Delmas en personne monterait au créneau. Jalons croyait que tout se règle dans la brutalité maquignonne ; il y avait longtemps que le directeur avait pris son parti des relations ambivalentes que développent entre eux les médecins hospitaliers. Delmas ne défendrait pas Mercier Beaumont, mais l'idée qu'elle se faisait de la médecine. Accessoirement, elle se protégerait pour une prochaine fois. Faire comprendre cela à Jalons relevait de la mission impossible. Il fallait le voir pour le croire, mais ce type était capable de vous faire un clin d'oeil en pleine réunion, en manière de complicité !
Malheureusement, le directeur ne pouvait se passer des politiques : il avait besoin, pour faire voter ses budgets, d'un président de C A qui lui soit favorable. Dans sa longue carrière administrative, il avait appris à manipuler ces notables provinciaux et il n'avait pas la naïveté de prendre pour argent comptant la jovialité bon enfant et les claques dans le dos. Il acceptait le deal qui prévoyait que Jalons se servait pour faire campagne de la vitrine de l’hôpital, y négociant avec les syndicats des avantages qui aggravaient régulièrement son ulcère, et d'autant qu'au niveau national, Jalons défendait sans état d'âme la politique inverse.
En traversant l’hôpital, Jalons serrerait trente mains, surtout celles des femmes de ménage et des intérimaires : Un employé satisfait, c'est trois électeurs potentiels. Il ne se jetait plus sur la paluche des schizophrènes depuis qu'un conseiller lui avait fait remarquer que nombre d'entre eux étant sous tutelle, ils n'ont plus le droit de vote.
Par contre, mais c'était là le seul avantage, on pouvait marcher aux côtés du président : Jalons était si rond qu'il en paraissait petit.
 
Mercier Beaumont portait ces mocassins à talons plats, signe d'une notable indifférence à la conception directoriale de la féminité en talons aiguille, et provocation pour les hommes de petite taille. Heureusement, elle avait l'air fatiguée et semblait moins scandaleusement sûre d'elle que d'habitude.
Jalons ne tenta point le clin d'oeil de rigueur : il y avait beau temps qu'il avait classé la psychiatre dans la catégorie des emmerdeuses ; elles réfléchissent, raisonnent, ont le culot d'argumenter, et en prime, se foutent de vous ! Celle-là avait de surcroît l'ironie mordante, avec son air de ne pas y toucher. Son mari ne devait pas rigoler tous les jours ! C'est pour cela qu'il avait choisi de travailler pour l'UNESCO, ah, ah! Il évitait sa femme et avait peut-être une femme dans chaque port. On sait bien que les Noirs sont chauds !
En attendant, si Madame pouvait prendre quelques jours de congé, le temps que les esprits s'apaisent...
- Vous affronteriez les médias tout seul ? dit Béatrice sarcastique.
Et voilà ! Tout de suite agressive ! Et touchant où il le fallait. Il n'y avait pourtant pas de quoi la ramener avec cette histoire de Hassan ! Un Arabe, en plus ! Ca obligeait à marcher sur des œufs : ne blesser personne, prendre garde à la communauté de Maghrébins-travailleurs-qui-se-tiennent-tranquilles, compatir discrètement aux préoccupations des Français-de-souche-travailleurs-qui-se-tiennent-tranquilles, réfuter les accusations de racisme, réfuter les accusations de laxisme... Bien sûr, pour elle, c'était facile, avec son mari...
- Je vous demande pardon ?
Elle l'avait cueilli au vol, alors qu'il se délectait de sa langue de bois habituelle.
- Enfin, bien sûr, Docteur, vous m'avez mal compris, ce n'est pas ce que je voulais dire...
Elle le laissait s'empêtrer. Que voulait-il dire? Qu'elle favorisait un Arabe parce que son mari était noir ? Débrouille-toi donc imbécile ! Parmi les suaves coups de fil reçus la veille, certains faisaient allusion, en effet, au fait qu'elle aimait les bronzés.
Les circonlocutions de Jalons la faisaient rire et elle constata avec étonnement le même amusement dans l'oeil du directeur.
- Enfin, Docteur ! finit par exploser Jalons, ce serait quand même plus simple si vous nous laissiez régler tout ça. Tant que Hassan n'est pas retrouvé, nous serons sur la sellette. Il serait préférable que nous parlions d'une seule voix !
Elle haussa les épaules :
- Je ne m'intéresse à Hassan que dans la mesure où il est mon patient : je ne reviendrai pas sur ce que j'ai écrit.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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