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Cinq leçons sur le crime et l'hystérie
Editions du Seuil, 
9 octobre 2008

 

 

 

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  Qui-est-l-auteur.jpg De la littérature, du polar, des cours d'éditage, des avis sur tout, des conseils à ne pas suivre...

 

ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton

Mardi 7 mars 2006 2 07 /03 /2006 20:05

Episode 1

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Elle avait peur.
Pour rien au monde elle ne l'aurait avoué ,mais la peur la tenaillait depuis trois jours. Comme une tumeur, exactement au creux de son ventre, là où, autrefois, s'était nichée Bernadette.
Elle restait debout malgré tout, houspillait Thérèse, veillait à ce que la maison soit bien tenue, accueillait son mari le plus humainement qu'elle le pouvait. Elle n'osait s'arrêter. Continuer était essentiel pour ne pas se mettre à penser.
Ses pensées étaient si dangereuses qu'il fallait les maintenir dans les replis de son cerveau, ne plus s'autoriser à faire autre chose qu'aller, venir, être efficace. Les pensées qui ramenaient à Bernadette étaient les plus terribles de toutes: se pouvait-il qu'elle ait si peu connu sa fille?
Qu'avaient dit l'inspecteur Mornay, puis le légiste? Qu'il n'y avait pas eu viol. Calomnie!
Comment imaginer la prude et douce Bernadette, l'enfant qui jeûnait pour le Rwanda, subissant sans violence l'étreinte d'un homme? Ridicule! Impossible! Comment accepter l'idée qu'elle n'avait pas été forcée? Etait-elle donc si loin de sa mère cette enfant de douze ans? C'était donc cela Bernadette? La dissimulation, le mépris des valeurs enseignées, un goût de luxure précoce? Bien sûr que non! L'enfant n'était qu'une victime, elle le savait! Mais alors, qui?
Attention, ne pas penser.
Les filles n'avaient pas de copain. Leur père ne l'aurait pas toléré. Il aimait qu'elles restent dans le cocon familial. Le dévergondage des préadolescentes lui était insupportable. Elle l'approuvait: il n'était pas question de tout permettre. Heureusement leur père savait se rendre disponible: il les emmenait en montagne, il leur offrait le cinéma, il allait choisir des livres avec elles. Alors, qui?
Ne pas penser.
Elle s'était lancée dans un grand nettoyage de toute la maison. Elle avait aligné les produits ménagers: le mir vaisselle, la poudre ammoniaquée, la cire d'abeille, et décidé qu'il en fallait d'autres, que la désinfection passait par l'emploi de liquides corrosifs dont elle avait fait l'emplette, le matin même, les empilant dans un caddie sous le regard apitoyé de la petite caissière du supermarché.
Ensuite, elle avait retroussé ses manches et s'était mise à racler le plancher à la paille de fer. Les gouttes de sueur lui coulaient dans les yeux, épongées à la va-vite, laissant des traînées brunes sur son front. Son dos lui faisait mal, juste entre les omoplates. Se concentrer sur la douleur. Le plancher lui brûlait la peau. Le corps de Bernadette leur serait rendu tout à l'heure. La maison serait propre pour l'accueillir.
En se redressant pour s'essuyer le front, elle heurta son mari qui s'était glissé derrière elle sans qu'elle l'eût entendu.
Elle poussa un cri terrifié. Avec un hoquet, elle battit en retraite pour la première fois devant lui. Il revenait de l’hôpital où il avait choisi les vêtements que porterait Bernadette. Il était encore vêtu de son imper anglais. L'imperméable dans lequel elle avait découvert les restes du dernier repas que n'avait pas pris Bernadette. Elle n'avait pas voulu fouiller. Simplement, elle s'était dit que pour l'enterrement, il fallait que cet imper soit propre. Elle avait voulu savoir s'il fallait le porter au pressing.
Depuis, elle refusait de réfléchir. Elle avait résisté à la tentation d'interroger Thérèse. D'abord pleurer sa fille.
Ensuite...
Mais pour qu'il y ait un ensuite, il faudrait qu'elle accepte d'affronter des faits qu'elle avait négligés jusque là: les crises d'angoisse de Thérèse, la baisse inexpliquée de ses résultats scolaires, l'indécente joie des deux filles quand elles partaient chez leur grand-mère maternelle, l'anorexie de Bernadette. Qu'avait dit le docteur Cypriani, mon Dieu?
Que Bernadette essayait d'exprimer un mal être, une difficulté à vivre avec son entourage. Il voulait prendre en charge la famille entière. Elle s'était arc-boutée sur ses certitudes. Bernadette était malade. Comme à son habitude elle avait tranché, ne discutant même pas avec son mari qui avait dit: nous ferons comme tu l'entends. Il disait toujours ça de toute façon.
Avec quel soulagement elle avait accueilli les explications simples de Meyer ! Elle avait même accepté de ne pas voir la pauvre petite, pendant quelque temps.
Labeyrie s'assit lourdement dans un fauteuil, hésitant à poser les pieds sur le parquet nu, jetant un œil inquiet sur le tapis roulé.
- J'ai rencontré ce Mornay, dit-il. J'aimerais être sûr qu'il est vraiment compétent. J'en ai touché deux mots à Bernard.
Une vague de désespoir l'envahit. De l'entretien avec Mornay, elle retenait que, sans exprimer le moindre jugement, il avait évoqué un amoureux possible. Un véritable amoureux. Cette idée la berçait doucement, c'était comme une drogue face à l'horreur. Mais son mari avait parlé à Bernard. Etait-il aussi puissant qu'ils l'avaient toujours espéré? L'enquête serait-elle confiée à un rustre qui ricanerait grassement en évoquant le calvaire de son enfant? Elle essaya d'intervenir:
- C'est peut-être un peu prématuré. Il faut lui laisser le temps...
- Ce Hassan court encore! Et ce médecin, Mercier Beaumont, continue à s'occuper de ses malades comme si de rien n'était! Mais Bernard a les choses en main. Tu as vu le journal?
L'idée qu'il avait trouvé la force de lire le journal la révolta un instant. Mais après tout, n'avait-elle pas consacré sa matinée à des tâches autrement plus triviales?
Bernard, garant de la justice! Dans d'autres circonstances, elle aurait éclaté de rire. Et son mari qui martelait ce nom, de manière incantatoire ! Elle se demanda soudain s'il n'était pas en train de lui rappeler, à sa manière à lui, bien lâche, bien veule, qu'ils étaient (qu'elle était!) engagés dans une affaire bien peu reluisante avec Bernard, et que ce n'était pas le moment de faire des vagues.
Elle n'aurait pas pu dire s'il la menaçait. Non, ce n'était pas son genre. Un avertissement, plutôt. Voilà. Il la mettait en garde.
C'était de lui qu'elle avait peur.
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Dimanche 12 mars 2006 7 12 /03 /2006 11:05
Sandrine l'avait joint au commissariat, alors qu'il quittait le bureau de Borelli.
La voix hachée, hoquetante, indiquait l'urgence.
- Il a voulu toucher Valentine, avait-elle fini par hurler au téléphone. C'est un malade, vous entendez ! J'ai bien vu qu'il n'était pas normal! Venez tout de suite, je vous en prie ! 
La rue Saint Louis n'était qu'à quelques minutes du commissariat et la référence à la merveille exotique était un aiguillon particulièrement efficace. Embarquer Rachid avait pris quelques secondes. Ils déboulèrent chez Béatrice comme Starsky et Hutch dans un grand bruit de freins.
Sandrine ouvrit, hystérique et volubile, partagée entre la colère et la terreur. Dans le salon ,Valentine en larmes, sidérée comme une petite statue, fixait sa mère de ses grands yeux de biche mais semblait incapable de prononcer un mot.
Béatrice se tourna vers eux avec une stupéfaction qu'elle ne cherchait même pas à dissimuler:
- Il...il est venu ici,...pour me parler , a-t-il dit. Il a dit qu'il allait m'attendre. Il a rejoint Valentine dans sa chambre pour jouer un peu avec elle. Sandrine dit... Sandrine dit qu'elle l'a vu...
 La voix de Sandrine l'interrompit, suraiguë:
- Il lui mettait la main sous la jupe, je vous dis! J'ai poussé un hurlement, je lui ai dit que c'était un satyre! Il a essayé de le prendre de haut mais je ne me suis pas laissée faire: j'ai crié tout ce que j'ai pu et je lui ai arraché Valentine des mains! J'ai dit que j'allais prévenir la police. On s'est enfermé dans le salon et j'ai appelé l'inspecteur. Après ça, une de ces journalistes a appelé elle aussi! Elle tombait bien! Pour vous insulter encore, c'est sûr! Je lui ai dit qu'elle ferait mieux de courir après ce salaud de Meyer, que je l'avais pris en flagrant délire! Et après ça, vous êtes revenue! Et lui, il avait filé!
Elle s'arrêta, essoufflée, tandis que Valentine pleurait à gros sanglots contre sa mère.
Julien , muet et livide, avait l'impression de tomber dans un puits sans fond. Meyer! Pendant qu'il se prenait la tête avec le père Labeyrie, Meyer posait les mains sur Valentine!
- Est-ce-que...?
Béatrice secoua la tête:
- Si tant est qu'il ait voulu faire quoi que ce soit, Sandrine est arrivée à temps...
- Il posait ses sales pattes sur elle , je vous dis, hein Valentine?
- Ca suffit! dit Béatrice d'une voix étouffée, ça suffit Sandrine. Vous ne voyez pas qu'elle est choquée? Elle est incapable de répondre pour l'instant!
Sandrine, interdite, fondit en larmes à son tour:
- Il avait un regard d'assassin je vous dis. Je sais bien ce que j'ai vu! Je ne suis pas folle! Et puis il a filé comme un lapin! Il serait resté s'il n'avait rien à se reprocher!
Béatrice jeta un œil désespéré sur Julien qui prit les choses en mains:
- Bon, Sandrine, vous allez venir avec nous, faire une déposition, d'accord?
- Vous ne lui courez pas après?
- Ne vous inquiétez pas de ça et venez.
Sandrine hocha pitoyablement la tête, et partit chercher son manteau.
Béatrice berçait sa fille, le regard fixé sur Julien:
- Je ne comprends pas, disaient les yeux noirs. Laissez moi le temps de respirer. Je ne peux pas croire que Meyer ait fait ça!
- Je vais essayer de parler avec Valentine, dit elle.
Sandrine revenait, engoncée dans une doudoune bleu canard. Elle avait l'air tellement malheureux que Béatrice se sentit coupable d'avoir exigé que la pauvre fille supporte la pression des derniers jours:
- Expliquez bien ce qui s'est passé, Sandrine, dit elle d'une voix plus cordiale.
Sans lâcher Valentine, elle les regarda qui quittaient la pièce avant de se retourner vers sa fille:
- Mon joli lutin, veux-tu me raconter ce qui s'est passé?
 
 
Valentine s'était endormie.
Gorgée de sanglots, dévorée de baisers, enveloppée de caresses. Elle avait pris un bain chaud, bu un bol de lait et glissé sous sa langue trois granules homéopathiques qui ne pouvaient lui faire de mal. Maintenant elle dormait, dans le lit de ses parents, coincée entre deux peluches dont l'une était aussi grosse qu'elle.
Elle n'avait strictement rien dit.
De ce qui s'était passé avec Meyer, elle était incapable de parler. Sandrine avait dit que c'était mal.
Oui, mais toi, qu'est-ce-que tu en penses ? Elle ne savait pas. Elle connaissait bien Meyer, même si elle ne l'avait pas vu depuis longtemps et elle avait trouvé naturel de jouer à la bagarre avec lui. Comme avec papa, tu sais.
Avec Papa, elle ne se demandait pas si on pouvait voir sa culotte ! Elle tombait du lit en hurlant de rire, la jupe par-dessus la tête. C'était pas mal, ça ? Qu'est ce qui est mal, Maman? Sandrine, elle a crié mais ce n'est pas ma faute! Je dois pas jouer avec les gens que je connais pas, mais Jean, je le connais, il jouait à la game boy avec moi.
- Mais est ce qu' il a fait quelque chose qu'il n'aurait pas dû faire, à ton avis?
Béatrice avait l'impression d'être un manuel d'information anglo saxon : apprenez aux enfants à dire non, à se méfier de leur père, de leurs oncles, des copains de leurs parents.
- Il ne t'a pas touché Valentine?
Bien sûr que si, il l'avait touchée. Comment tu veux jouer à la bagarre sans ça? J'ai fait quelque chose de mal, Maman? Tu es en colère après moi?
Oui, bien sûr, c'était son job, elle était psychiatre. Mais avec les autres, c'était facile, il suffisait de ne pas s'impliquer.
Ma chérie, maman n'est pas en colère. Tu vas dormir maintenant d'accord ? Maman va rester avec toi jusqu'à ce que tu t'endormes.
Béatrice aussi méritait un lait chaud. Avec un peu de rhum. Le ti punch était loin.
Sandrine avait dû rentrer directement chez elle, après sa déposition. C’était aussi bien. C'était une brave fille qui adorait Valentine, mais ces deux derniers jours, elle était difficile à supporter ! Qu'est ce qu'elle avait vu au juste?
Meyer! Béatrice ne pouvait y croire. C'est vrai qu'il aimait les gamines, qu'il courait désespérément après la jeunesse. C'est normal, se justifiait-il, qui aime les vieux, après tout?
Les crèmes anti ride, les cheveux teints, ça n'était pas pathologique, seulement un peu ridicule. Il préférait les moins de vingt ans peut-être parce qu'elles ont la peau plus douce, mais surtout parce qu'elles étaient plus faciles à affronter que les femmes de son âge et de son niveau intellectuel. Meyer manquait tellement de confiance en lui!
Et puis, tous ces types entre deux âges qui aiment la chair fraîche ne peuvent pas être considérés comme des pervers ! Ils sont légion, et nombreux en plus à avoir la naïveté de croire qu'ils intéressent en retour les jeunes filles.
Meyer devant les gamines, c'était risible et attendrissant.
Elle se méfiait de Sandrine, prompte à voir des pédophiles partout depuis qu'elle avait appris le sens du mot. N'avait-elle pas interprété un geste anodin, à l'aune de l'hystérie populaire des derniers jours ? Béatrice connaissait Meyer: face aux cris et aux gémissements, il prenait fuite. Il était incapable de faire face à une femme en colère. Hystérie, disait-il, Névrose, débilité légère... !
Etait-ce là la clé de l'énigme ? Meyer avait-il paniqué face à Sandrine hors d'elle, et avait-il considéré qu'il perdrait son temps à gérer les affects envahissants de la femme de ménage ?   Sandrine énervée, c'était plus difficile à mater que les Arabes de banlieue sur le ring du club de boxe ; on ne pouvait pas lui mettre un coup de poing.
La sonnerie de l'entrée la fit sursauter. Elle s'était laissée envelopper par la nuit. Dans la pénombre de l'entrée, Julien surgit, pâle et préoccupé.
- Alors, Meyer ? Dit-elle
Il mit beaucoup de temps à répondre. Debout dans le salon, les mains dans les poches, il semblait la proie d'un bouleversement très personnel :
- Meyer est mort, dit-il.
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Lundi 13 mars 2006 1 13 /03 /2006 20:27

Episode 1

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- Quoi ?
- Mort ! répéta-t-il avec lassitude. Bien mort. Une balle dans la tempe.
- Il s'est suicidé ? murmura Béatrice horrifiée
- On ne sait pas encore.
Elle se cala dans le fauteuil, pensive, le regardant à la dérobée :
- Est-ce que ça voudrait dire que... Enfin, il n'a pas laissé de lettre ?
- Non
- Est-ce que...vous pensez que c'est lui, pour Bernadette ?
Elle était stupéfaite et, de manière curieuse, presque agacée par les événements qui ne s’emboîtaient pas selon sa logique à elle. Tout était invraisemblable. Elle détestait n'y voir pas clair. Elle aimait savoir à quoi s'en tenir avec la vie.    Elle s'entêtait à vouloir faire face. Toujours faire face.   Elle eut l'impression de perdre pied. 
- Oh, dit-elle en pleurant, c'est impossible !
Il s'accroupit près d'elle, les bras sur l'accoudoir. Il avait très envie de la toucher.
Le suicide de Meyer était un coup terrible. Il avait persécuté le père de l'enfant assassinée, aveuglé par les souvenirs et l'image de sa sœur violentée. Il n'avait même pas été capable de protéger Valentine. C'était comme si Tiphaine était morte deux fois. La première fois de la lente torture imposée par son père, avec pour seule issue le doux sommeil des barbituriques ; la deuxième fois ce soir, par Valentine agressée, par Bernadette assassinée.
Il avait raison en pensant que Tiphaine revenait l'avertir. Il avait tort en se croyant enfin tout puissant contre son père. Le vieux porc était toujours debout au fond de sa villa de bord de mer sous les dunes. Sa femme l'idolâtrait toujours, religieusement. Elle n'avait jamais cru Tiphaine. Les voisins les saluaient quand ils sortaient pour leur promenade quotidienne. La ravissante Madame Mornay. Lui encore très bien. Les voisins ne savaient pas qu'ils avaient des enfants car aucun des trois fils ne venait jamais les voir. Eh oui, même l'avocat, même le psychiatre. Ne parlons pas du flic, caractériel notoire qui prétendait les avoir rayés de sa mémoire.
- Béatrice, dit-il doucement, comment va Valentine ?
- Oh, elle va bien. Elle dort... Elle n'a rien dit, ajouta-t-elle
- Sandrine a maintenu ses affirmations. Il sera très difficile après ça de ne pas imaginer que Meyer avait séduit Bernadette. Surtout quand on connaît l'ascendant qu'un psychiatre peut avoir sur ses patients.
- Mais pourquoi l'aurait-il tuée ?
- Elle menaçait de le dénoncer.
Elle secoua la tête, découragée :
- Vous l'avez trouvé chez lui ?
- Directement, en sortant d'ici. On a posé Sandrine au commissariat et poursuivi chez Meyer. Il était effondré sur son bureau. Une balle dans la tempe, une arme à la main.
Elle soupira :
- Je sais qu'il avait une arme. Il était relativement fasciné par les armes à feu.
Recroquevillée, les bras autour des genoux, elle frissonna :
- Je m'en veux tellement ! Il est passé me voir, tout à l'heure à mon bureau, et je l'ai pris de haut. Il voulait me dire quelque chose, et je n'ai pas su le laisser parler. Quand je pense que c'est mon métier ! J 'ai été nulle!
Si à nouveau elle versait une larme, il la prenait dans ses bras.
- Je me sens très en colère contre moi-même, dit-elle. C'est une sensation dont j'ai horreur. Vous voyez ?
Il voyait. Si lui, Julien Mornay avait été plus efficace, Meyer serait encore vivant. En taule, mais vivant. Quant au père Labeyrie, ce brave père un peu manipulé par sa fille, il serait bien bon s'il ne le faisait pas casser. Heureusement qu'il n'avait pas eu le temps d'interroger Thérèse !
- Julien, dit-elle
Il sursauta, rougit de sa nervosité et rougit plus encore lorsqu'il se rendit compte qu'elle l'appelait par son prénom.
C'était malin, à peine guéri d'Anne, tomber malade de Béatrice. Tomber malade du témoin. Etre neutre avec le témoin, c'était le minimum exigé. Mais rester neutre dans le maelström de sentiments qui l'agitaient après la mort de Meyer, il n'en était plus capable. Or donc, il était tombé amoureux d'elles, Valentine et Béatrice, et la psychiatre avait dû le percer à jour. Une bouffée de désir le laissa flageolant, presque hébété. Passer à l'acte avec un témoin, il n'avait encore jamais fait.
Pour conjurer le danger, il raconta Tiphaine. C'était la première fois qu'il évoquait sa sœur après toutes ces années : les dimanches à la messe, la jupe plissée bleu marine, les lectures dans le grenier, et puis aussi les trop longues jupes, les tuniques qui masquent le corps, les cheveux gras cachant les yeux. Surtout ne pas être jolie, surtout ne pas être désirable, ne pas commettre ce péché-là, c'est ma faute, tout est ma faute, notre père est honnête, respectable, respecté, c'est moi la coupable. D'ailleurs, Maman le dit, tu es une petite perverse, qu'ai-je fait au ciel pour mériter une enfant aussi mauvaise, Henri qu'allons nous faire, cette enfant dit des choses tellement insensées que je ne saurais les répéter, j'ai honte d'elle.
Les mots coulaient facilement. La psychiatre était bienveillante, c'était son job. La psychiatre était attentive et le considérait avec une sérénité de bon aloi.
En réalité, elle se disait qu'elle avait été à deux doigts de tomber dans les bras de la police, que ce type était craquant, qu'elle était mariée, nom d'un chien, que Valentine dormait à quelques mètres.
Julien s'était tu. Il la regardait, un peu perplexe, étonné de la fluidité de sa confession:
- Vous avez un pouvoir qui fait parler les gens ?
Elle se pencha vers lui, doucement... et se leva :
- Oh, mes méthodes ne sont pas comparables à celles de la police...
Elle mit deux mètres entre eux et ajouta très vite :
- Est-ce que... Est qu'on saura vite pour Jean ? Je veux dire comment il s'est suicidé et tout ça ?
Il soupira : le témoin était bien. Le témoin jouait son rôle, restait à sa place. Oui, l'affaire est peut être close, et pas grâce à moi, c'est le moins que l'on puisse dire ! Je vous appellerai, dès que je pourrai vous donner des informations.
 Elle le raccompagna jusqu'à la porte d'entrée et dit dans un souffle en lui serrant la main :
- Vous n'êtes pas obligé de téléphoner. Vous pouvez aussi passer me le dire.
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Jeudi 16 mars 2006 4 16 /03 /2006 07:59
Josiane Dubout pleurait sans discontinuer depuis le matin. Le coup de téléphone les avait cueillis au petit déjeuner, un coup de fil gêné, le directeur embarrassé, qui croyait bon de prévenir son mari : le docteur Meyer était mort, probablement suicidé. Il était prudent de ne pas tirer de conclusions hâtives mais il était évident que l’Hôpital (avec un H majuscule), n'assumerait pas les conséquences des errements éventuels de l'un de ses praticiens. Ç’avait été un véritable effondrement. Son mari avait été impuissant à la calmer.
- Tu te rends compte, c'est Meyer qui a fait le coup !
- Tais-toi ! Tu dis n'importe quoi ! Il doit y avoir autre chose. Je le connais, moi ! Jamais il n'aurait fait une chose pareille !
Elle était tellement bouleversée qu'elle avait quitté la cuisine blanche, éclairée de vastes baies où ils prenaient leur café tous les matins. Elle l'avait laissé là, avec la vaisselle à faire, alors qu'il ne savait même pas où était le savon. De la fenêtre de la salle de bains où elle s'était réfugiée, elle avait contemplé les alentours de sa maison. Elle trouvait toujours un apaisement à prendre la mesure de ce qu'elle possédait.
Le pavillon des Dubout était situé un peu en dehors de la ville, dans une banlieue coquette : ils n'appartenaient pas au premier cercle. Pourtant, il y avait un jardin avec des arbres fruitiers, une piscine, une tonnelle qui l'été se couvrait de glycines. Les pièces étaient spacieuses, les meubles étaient de bonnes copies. Madame Dubout, qui se flattait d'avoir le sens artistique encombrait les murs de marines et d'aquarelles et disposait élégamment les bibelots rapportés de leurs voyages dans des contrées lointaines.
Ils partaient chaque année. L'Egypte, le Maroc, la Grèce... le pourtour de la Méditerranée. Ils organisaient des soirées diapos : le Viet Nam, la Birmanie arrachaient à leurs amis des exclamations enthousiastes, immédiatement tempérées par un "ça me rappelle quand nous avons fait le Mexique, hein Ginette ?",
Madame Dubout aimait ces soirées où elle recevait, réfléchissant à la disposition de la table, à la vaisselle qu'elle allait sortir, imaginant à l'avance les compliments sur sa cuisine, sur l'agencement de sa maison. "Et il y a une piscine, quelle chance vous avez ! On y avait pensé nous aussi, mais finalement, c'est bien du tracas, il faut la nettoyer tous les jours, vous êtes bien courageux !"
Lorsqu'elle regardait d'où elle était partie, elle avait le vertige. La petite aide soignante tâcheronne, dont les parents étaient quasiment des cas sociaux, était devenue cette bourgeoise élégante qui vivait dans un luxe discret et s'offrait le meilleur. Son mari était de la même race qu'elle, un travailleur acharné qu'elle avait rencontré alors qu'elle venait de passer son diplôme et qui l'avait entraînée dans un tour de France rageur, grimpant la hiérarchie au fur et à mesure des mutations pour finir enfin où il avait commencé, infirmier général dans la ville de son enfance, côtoyant désormais le gratin. Il portait des polos de marque, nouait voluptueusement ses cravates de soie, et ne tolérait que les chaussures anglaises. Il vouvoyait ses anciens congénères et parlait de sa femme en disant "mon épouse" : c'était là sa conception de la distinction.
Il pouvait être odieux avec ses subordonnés qu'il écrasait d'un mépris perceptible. Elle était moins agressive, plus accommodante et en réalité plus fragile. Plus intelligente aussi, elle percevait certaines subtilités : elle savait bien qu'au fond tous leurs amis étaient comme eux, des découvreurs de Maroc en conserve. Elle souffrait de ce qu'elle considérait comme un manque de culture, avec le sentiment que jamais elle ne rattraperait le temps perdu, pas de leçons de piano, de visites dans les musées, les civilisations inconnues, les plaisanteries un peu lourdes de Lucien, les rires aigus de Ginette qui trouvait ça impayable. " Ce Lucien est impayable, hein Josiane ?"
Elle avait recherché une connivence avec les médecins . Longtemps elle avait espéré que son fils unique ferait sa médecine, mais le niveau du cher petit, un peu trop couvé, hésitant et velléitaire, ne lui avait pas permis d'atteindre ce qu'au fond, même si elle s'en défendait, elle considérait comme le sommet. Il était infirmier, comme Papa et Maman, mais sans leur rage de réussite et se contentait assez mollement de sa situation. Elle était sûre que les deux filles de Madame Delmas qui terminaient leur internat, avaient été pistonnées. D'ailleurs, tout le monde le sait, c 'est comme ça que ça se passe. Ils réservent les places pour leurs enfants.
Madame Delmas était cruelle : elle donnait l'impression aux gens qu'ils étaient proches d'elle, elle les mettait dans la lumière, s'affichait avec eux, faisait semblant de prendre leurs avis et puis, quand ils se croyaient intouchables, elle les lâchait sadiquement, sous le regard ironique des courtisans obséquieux.
Et Mercier Beaumont, la bourgeoise gauchiste qui prônait l'Europe sociale sous son Vander Meulen ! Pour rien au monde, elle ne condescendrait à venir prendre l'apéritif au bord de la piscine, il fallait se faire une raison.
Cypriani n'était pas méprisant, mais tellement anarchiste que l'imaginer sirotant un gin au bord de l'eau ou admirant le tapis acheté à Djerba relevait de la fiction la plus débridée.
Il n'y avait que Meyer. Meyer aimait la compétence. Seuls les actes comptaient pour lui. Il n'avait pas ces préjugés d'un autre âge. La seule chose qu'il ne supportait pas c'était la bêtise. Il ne tolérait pas non plus l'étalage d'affects sirupeux. Avec elle, il était tranquille : elle s'était tellement maîtrisé dans sa vie, les surveillantes perverses, les médecins mégalomanes... Elle était efficace.Meyer adorait ça. Et puis elle avait quinze ans de plus que lui et il ne dédaignait pas de tenir compte de ses opinions. Elle se flattait de l'avoir fait changer d'avis à plusieurs reprises.
Le coup de téléphone les avait cueillis au petit déjeuner. Elle hoquetait doucement, se remémorant les derniers jours, tiens ce matin où il lui avait parlé des nouvelles théories sur l'anorexie, parce qu'elle seule dans le service était à même de comprendre l'intérêt de nouvelles thérapeutiques. Et tiens, la fois où ils avaient pris le café, avant toute cette horreur, installés dans son bureau à elle qui lui en avait fait les honneurs.
Inutile de partager ces précieux souvenirs avec Lucien, c'était à elle, à elle, dans un coin chéri de ses pensées, inaccessible à la vulgarité ambiante, là où les bijoux de Djerba étaient de lourds bracelets antiques, les statues rapportées du Mexique des obsidiennes aux lignes pures, où la piscine n'avait pas ce pourtour de mosaïque pseudo romaine.
Elle décida malgré tout de faire face, d'aller travailler, ne serait-ce que pour les empêcher de raconter n'importe quoi, ils seraient trop contents de salir la mémoire de Meyer, mais elle serait là, elle veillerait à ce que tout le monde reste digne et respectueux.
à suivre

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à suivre

Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Dimanche 19 mars 2006 7 19 /03 /2006 11:23

Episode 1

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Jalons sortit son portable, et réfléchit longuement. Dieu sait qu'il avait l'habitude de parler à mots couverts, mais au téléphone, il se méfiait encore plus. Il utilisait toujours son portable pour les coups de fil confidentiels car il était persuadé que c'était là le moyen d'échapper aux écoutes.
Le numéro était en mémoire. Il l'avait beaucoup composé ces derniers temps. La voix à l'autre bout du fil était cauteleuse, avec une légère note sarcastique qui lui faisait toujours froid dans le dos : il se disait régulièrement que ce type, malgré tout ce qu'il lui devait, finirait par lui exploser à la gueule. Oui, un jour il serait incontrôlable.
- Allô ?
- Allô, dit-il brutalement
- Mon cher mécène! répondit l'autre. Du nouveau ?
- Meyer est mort. Il s'est suicidé après avoir agressé la petite Beaumont.
Un léger sifflement se fit entendre.
- Inattendu !
Au bout de quelques minutes, un petit rire :
- Est-on sûr qu'il s'est suicidé ?
Jalons tapa du pied, comme si l'autre pouvait le voir :
- Ca simplifie les choses en tout cas, jeta-t-il, il avait facilement accès à la chambre de la petite Labeyrie.
- Le psychiatre qui séduit ses patientes, hein ? Un lot d'hystériques va venir le dénoncer à posteriori, je suppose. Mais vous n'avez pas répondu à ma question ?
- Je ne vois pas...
- Est-on sûr qu'il s'est suicidé ? répéta l'autre, détachant les syllabes.
On pouvait faire confiance à ce type pour fouiner où il le fallait.
- La police a des doutes, concéda Jalons
- Des doutes ! Ils sont sûrs du contraire, c'est ce que vous voulez dire !
Il était temps de reprendre les choses en main :
- Ecoutez, dit Jalons, pour l'instant, ça peut suffire à tout le monde. Changez votre fusil d'épaule et chargez Meyer. Tant que la police n'a pas de certitude, ils ne donneront pas d'information supplémentaire. La culpabilité de Meyer arrange tout le monde, y compris le préfet qui a la presse et le public sur le dos à propos de Hassan.
- On lâche Mercier Beaumont alors ?
- Oui, dit Jalons à regret.
Il raccrocha. Il savait que Puivert ferait bien son boulot.
Le coup de fil remontait aux dernières heures de la nuit, avant que les journaux ne mettent sous presse. Il avait déjà vu le résultat dans l'édition du matin. L'habileté de Puivert à suggérer sans porter d'accusation précise était sans égale. Il y avait quelques rappels intéressants sur les dernières statistiques américaines en matière d'abus sexuels par des médecins surtout psychiatres ou psychanalystes ; la note scientifique. Puivert était très bon pour ça ; il donnait au lecteur l'impression d'être cultivé et intelligent.
Il baissa la vitre de sa voiture, pour laisser l'air lui fouetter un peu le visage. Il roulait plutôt vite, la voiture était puissante. Il avait pris celle de sa femme, pour passer inaperçu. L'idée de rencontrer Labeyrie ne l'enchantait guère. Il lui avait fixé rendez-vous dans un hôtel un peu isolé, à quelques kilomètres de la ville, où il avait par ailleurs d'autres habitudes. Il aurait préféré régler ça par téléphone, mais Labeyrie avait insisté : il avait explosé d'une colère inattendue lorsque Jalons, toujours sur le portable, on ne sait jamais, lui avait annoncé la mort et la culpabilité probable de Meyer :
- Qu'est ce que c'est que ces conneries ? Meyer aurait touché ma fille ?Je ne tolérerai pas qu'on répande ce genre de conneries, tu entends, je veux te voir !
- Tu sais bien qu'en ce moment, le moins on se voit, le mieux c'est...
- J'en ai marre de tes histoires. C'est de ma fille qu'il s'agit. Meyer ne l'a pas touchée je te dis ! Et je veux te voir ! Et arrête de croire que le monde entier a les yeux fixés sur toi. Tu peux t'éclipser un moment sans qu'on s'en aperçoive. Que je sache, tu te débrouilles mieux lorsqu'il s'agit de sauter ta secrétaire !
Jalons avait obtempéré : il ne manquait plus que Labeyrie se mette à le menacer! Il le trouva déjà installé au fond du bar. Il n'y avait personne et de toute façon les gens ne venaient pas ici pour être vus. Labeyrie était méconnaissable. Il semblait n'avoir pas dormi depuis plusieurs jours. De temps en temps un tic nerveux plissait sa joue droite. Jalons le regarda d'un air embarrassé: on enterrait sa fille tout à l'heure. Il avait l'habitude des condoléances machinales mais il sentait qu'ici ce serait malvenu.
L'enterrement aurait lieu dans la plus stricte intimité. Madame Labeyrie avait fait dire que   la présence de la famille, même proche, n'était pas souhaitée. L'heure n'avait pas été annoncée pour éviter les journalistes, mais il était probable qu'un ou deux campaient devant la maison et verrait la levée du corps.
La douleur de Labeyrie lui était étrangère; Il n'avait pas d'enfant, au grand regret de sa femme, mais c'était aussi bien.
- Qu'est ce que c'est que cette histoire ? demanda Labeyrie, poursuivant sans transition leur conversation téléphonique
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Mercredi 22 mars 2006 3 22 /03 /2006 20:03

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- Je te l'ai dit. Meyer a agressé la petite Beaumont. Il a été découvert par la femme de ménage de la gamine qui a appelé les flics. Quand ils sont arrivés chez lui, il s'était suicidé.
- Et alors ?
- Comment ça : et alors ? On peut penser que Meyer n'en était pas à son coup d'essai. Il est probable que la même chose s'est produite avec...
Il hésitait à nommer l'enfant, prévoyant le sursaut douloureux de son père.
- Meyer n'a pas touché ma fille dit Labeyrie la voix blanche, les lèvres serrées.
- Hugues, dit Jalons le plus doucement possible, sur le ton que l'on met à gronder un enfant turbulent, Hugues, mon cher, sois raisonnable, je comprends ta douleur mais... Ca expliquerait en tout cas qu'il n'y ait pas eu de violence. Meyer a pu abuser de son innocence.
- C'est impossible ! siffla Labeyrie J'ai rencontré Meyer, c'était un type correct. Jamais il n'aurait eu une relation suivie avec ma fille ! Je ne veux pas que l'on dise une chose pareille! Ma fille m'en aurait parlé ! Elle me disait tout ! Ma fille est une victime ! C'est l'autre, cet Arabe, qui l'a violée. Je me battrai pour que la vérité éclate ! Et toi, je ne te laisserai pas dire n'importe quoi !
Il haussait dangereusement la voix et Jalons dut le ramener à plus de mesure.
- Ecoute, tu sais bien que les psychiatres ont une relation privilégiée avec leurs patientes : il est plus facile pour eux de les influencer...
- Dis tout de suite que ma fille était une putain ! Qu'elle s'est laissée faire sans rien dire !
- Enfin, Hugues !
- Ca suffit rugit presque Labeyrie. J'ai voulu te voir pour que tu comprennes bien une chose : je ferai arrêter ce type, le salaud qui a osé porter la main sur elle. Ils savent tous que c'est lui mais personne n'ose aller dans cette cité pourrie. Si ce n'était pas un Arabe, il y a longtemps que l'affaire serait réglée, mais on sait comment ça se passe : ils ne veulent pas qu'il y ait de vagues, pas de conflits raciaux. Je sais à qui m'adresser, tu peux me croire !
Jalons était consterné : il s'appliquait à naviguer habilement sur les berges de l'extrême droite, tout en jurant la main sur le cœur à ses électeurs qu'il n'était pas question de fréquenter ces gens-là.
La douleur égarait Labeyrie. Il savait bien que certaines choses ne doivent pas être criées sur les toits. 
- Et tu as intérêt à te débrouiller pour que ce flic pourri soit dessaisi. Il est capable de fouiner n'importe où. Il se prend pour le grand nettoyeur ma parole. Et son collègue est arabe, en plus, tu parles d'une impartialité !
Jalons l'avait toujours soupçonné d'avoir des sympathies inavouables. Et maintenant voilà qu'il entonnait le refrain du grand complot ! Jalons n'admettait qu'un seul complot : celui qui l'empêchait d'accéder à la mairie. Il était prudent de museler Labeyrie :
- Hugues, essaie d'être patient, tu sais bien ce qui est en jeu...
Allez donc être brutal avec un père désespéré ! Car Labeyrie était au bout du rouleau, c'était certain. En même temps, il était bon qu'il se rappelle qu'ils avaient des intérêts communs. Des intérêts.
Labeyrie tiqua, et le regarda d'un air égaré. Un instant, Jalons crut qu'il allait se mettre à pleurer, ce qui l'aurait mis au comble du malaise. Mais non, Labeyrie se ressaisit. Il se serra dans son imperméable et frissonna:
- Aujourd'hui, c'est le jour de Bernadette dit-il. Nous en resterons là. Mais je ne te donne pas plus de huit jours. Tu entends, Bernard ? Si dans huit jours ce type n'est pas arrêté, je balance tout. Je n'en ai plus rien à foutre.
- Allons, allons, murmura Jalons sans pouvoir dissimuler son énervement et sa terreur.
- Ma fille n'était pas une putain ! répéta Labeyrie avec une violence contenue.
La joue droite se plissa, découvrant en partie les dents.
- Eh merde ! dit Jalons
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Lundi 27 mars 2006 1 27 /03 /2006 19:31

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Episode 1

Béatrice avait quand même pris sa garde. L’hôpital ne bruissait que de la mort de Meyer. Cette sotte de Sandrine s'était laissée interviewer, cueillie au saut du lit par un coup de fil racoleur et l'article de Puivert sautait aux conclusions sans plus ample informé.
Heureusement, tous la connaissaient bien, et personne ne s'était risqué à encourir ses foudres en l'interrogeant sur ce qui était arrivé à Valentine. L'enfant se portait comme un charme, et avant qu'elle ne devienne la cible de quelques allumés de l'information, elle avait dûment été expédiée avec armes et bagages chez la mère de François Beaumont. La grand-mère habitait à quelques kilomètres dans un castel déglingué qui prenait des allures de camp retranché. Depuis son mariage de grande bourgeoise quelque quarante ans plus tôt avec un jeune étudiant africain qui pour être prometteur n'en était pas moins noir, elle avait acquis une capacité hors normes à envoyer les gêneurs sur les roses et à dire clairement leur fait à ceux qui ne comprenaient pas du premier coup. C'est là que la police irait interroger Valentine si elle le jugeait nécessaire, sous l'oeil féroce et patricien de Madame Mère. Béatrice souhaita bien du plaisir au malheureux que le sort désignerait pour affronter le commandeur : à part Mornay, elle ne voyait pas qui pourrait s'en tirer sans vouloir reprendre la Bastille à l'issue de l'entretien.
A l’hôpital, la journée s'était étirée dans l'attente et la perplexité. Le personnel était sidéré. Même les plus féroces ennemis de Meyer avaient du mal à se joindre au chœur des accusateurs. Meyer, séducteur inoffensif et un peu ridicule, certes. Meyer suborneur de gamine et assassin, non.
Le docteur Delmas avait convoqué la Commission médicale en urgence. Il avait fallu subir les grimaces habituelles et les salamalecs embarrassés, mais elle avait on ne peut plus clairement exprimé sa colère et son indignation : elle ne laisserait pas salir ainsi le corps médical de l'établissement. Il en allait de leur honneur à tous. Leur devoir était de déclarer publiquement leur soutien posthume à Meyer, leur confrère injustement accusé.
Tout de même, elle en jetait, Madame Delmas, quand elle partait en croisade, il fallait lui rendre cette justice. Elle se faisait une haute idée de l'exercice de son métier. Elle irait jusqu'à protéger le pire des malandrins s'il était médecin pour que l'image du corps tout entier ne soit pas ternie. A son évident soulagement, Béatrice s'était montrée modérée, et n'avait pas joué les passionarias assoiffées de vengeance. Cette Mercier Beaumont était imprévisible mais capable de raison quand il le fallait. Elle avait dit, fort justement, qu'elle ne voyait pas l'intérêt de charger Meyer tant que l'enquête de la police n'était pas terminée, et que sa fille pour l'instant, n'avait rien à dire. Bien sûr elle avait ajouté, de son petit air impertinent, qu'il faudrait que la vérité passe, mais qu'elle souhaitait la vérité, justement et non pas n'importe quoi.
- Mais cet article odieux, dans le journal de ce matin... avait commencé Madame Delmas d'un air accusateur
- Vous pensiez que c'était moi ? ironisa Béatrice. Vous n'avez peut-être pas noté que c'est le même individu qui hier encore réclamait ma tête et menaçait ma fille. Je ne connais pas ce Puivert.
Personne autour de la table ne connaissait le journaliste qui semblait sorti du néant.
- C'est seulement le journal local, fit remarquer Béatrice
- Mais vous savez bien qu'ici, on ne lit que le journal local! La troisième guerre mondiale peut éclater, tout ce qui les intéresse c'est le résultat du match de rugby entre deux villages de deux mille habitants !
C'était certainement là-dessus que comptait Puivert.
- Je verrai, dit Madame Delmas, je consulterai certaines personnes...
Les autres s'étaient maîtrisés pour ne pas sourire : même dans les circonstances les plus tragiques, elle trouvait le moyen de laisser entendre qu'elle avait des relations qui lui permettraient d'en savoir plus que les autres.
- En tout cas, ce type est très bien renseigné, fit remarquer Suresnes, le collègue de Béatrice, qui cultivait le genre barbu soixante huitard avec toute la panoplie, pipe et velours côtelé. Il décrit les événements comme s'il y avait assisté, ma parole. Vous avez lu le compte rendu ?
- Ce sont des préoccupations morbides dit Madame Delmas qui n'aimait pas perdre le contrôle de la réunion
Suresnes mordilla le tuyau de sa pipe éteinte :  
 - Je répète que la description de Meyer est tout à fait intéressante : affalé sur son bureau, une arme à la main, une balle dans la tempe droite...
- Où voulez-vous en venir ? demanda sèchement Madame Delmas 
- Une balle dans la tempe droite ? dit Béatrice stupéfaite.
- Oui, ma chère. Tu l'as lu cet article ?
--Oh en diagonale. Je... J'avais déjà des informations ajouta Béatrice en rougissant
Mais Mornay n'avait pas donné ce genre de précision.
Un murmure se fit autour de la table : la plupart des autres médecins qui exerçaient d'autres spécialités, connaissaient peu Meyer, mais tous avaient quelque chose à dire sur sa fichue...
-... écriture de gaucher ! grogna Suresnes. Voilà pourquoi, Monsieur, votre fille est muette, ajouta-t-il à l'intention de Madame Delmas qui semblait proche de l'apoplexie.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Samedi 1 avril 2006 6 01 /04 /2006 09:23

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- Mais alors... mais alors...
Il lui fallut un verre d'eau. Elle reprit sa respiration et posa dramatiquement la main sur sa poitrine :
- La police doit être prévenue, dit-elle, péremptoire, comme si la découverte lui appartenait
- Certes, dit Suresnes. Je suis assez tranquille. Tout le monde a lu le journal, dans l’hôpital : ils recevront bien un appel anonyme.
- J'avertirai personnellement l'inspecteur Mornay, dit Madame Delmas
- Il est possible, risqua Suresnes que ce Puivert ait enjolivé des informations qui n'étaient que partielles.
- Ca vaut le coup de vérifier dit Béatrice. Si Jean ne s'est pas suicidé, tout est remis en question. On ne peut pas, comme cela lui faire porter le chapeau dans l'assassinat de Bernadette.
- Mais pour hier soir... ? hasarda Suresnes
- Ah ! Je ne sais que penser, avoua Béatrice. Tu sais, ce n'était pas la première fois que Jean était seul avec ma fille et jamais il n'avait porté la main sur elle. Je crois que Sandrine a mal interprété un geste anodin. Tu vois un peu l'ambiance, ces jours-ci. Un type qui joue au ballon avec des mômes dans un jardin public est en passe de se faire lyncher!
- Mais il ne s'est pas défendu !
- Allons, tu connais Jean ! Tu l'as déjà vu faire face à une brave fille qui s'énerve ? Il a pris la fuite en se disant que ça allait se tasser !
- C'est malheureusement tout à fait Jean : un type qui prenait la fuite, commenta Suresnes en guise d'oraison funèbre.
 
Les deux plantons étaient toujours là, montant ostensiblement la garde à l'entrée de l’hôpital. Delmas avait même précisé à la fin de la réunion que la police avait maintenu les mesures de sécurité à son expresse demande, ce qui avait amusé tout le monde. Elle jugeait que c'était suffisant : il est vrai que, ne faisant plus de garde du fait de son grand âge, elle ne courait pas le risque de se trouver seule dans le parc, sous la lune.
Béatrice s'était installée à la chambre de garde, après avoir soigneusement verrouillé la porte du petit studio. Pour accéder à l'étage, où il se trouvait, on montait un escalier raide, qui donnait dans une petite entrée. Là, nouvelle porte qui donnait sur le parc. Béatrice l'avait également verrouillée : trop de précautions ne peuvent nuire. C'est cette dernière serrure qui avait été changée six mois auparavant après le vol d'un trousseau de clés à l'école d'infirmières. A l'époque, Josiane Dubout s'était beaucoup gaussée de Mercier Beaumont qui avait exigé en Commission médicale qu'une nouvelle serrure soit mise en place, mais Béatrice avait tenu bon : la chambre de garde était totalement isolée. Dissimulé à l'ombre des arbres, l 'endroit était sombre en plein jour. Le psychiatre de garde y était seul, relié au reste de l’hôpital par son seul téléphone.
De jour, l'émission d'hypothèses sur le faux suicide de Meyer avait quelque chose d'excitant. De nuit c'était carrément épouvantable. Béatrice avait regardé tomber le jour avec une appréhension grandissante. Elle s'était distraite en téléphonant à la merveille qui lui chanta une vieille chanson que sa grand-mère venait de lui apprendre .
Elle avait hésité à vérifier si Mornay savait que Meyer était gaucher. Elle avait même, à tout hasard regardé sur le Minitel pour savoir s'il était sur liste rouge. Il y était.
Elle avait commis l'erreur d'emporter un polar américain avec serial killer en goguette qui lui mit les nerfs à fleur de peau. Quand le téléphone sonna, elle était en train de se chercher un prétexte pour se rendre dans un des services boire un café avec les infirmiers.
- Docteur Mercier Beaumont.
- Bonsoir Madame, Bertoumieu à l'appareil.
- Oh bonsoir, qu'est ce qui se passe ?
- Eh bien, je suis au pavillon Gérard de Nerval. Un des patients me pose un problème : Monsieur Saint Germain, vous le connaissez peut-être ?
- Non, je ne vois pas qui c'est. Qu'est ce qu'il a ?
- Eh bien, c'est difficile à dire. Il ne me parait pas comme d'habitude.
- Il a de la fièvre ? Les constantes sont modifiées ?
- Pas vraiment...
Béatrice poussa un soupir. Ca ne ressemblait pas à Bertoumieu ces à peu près.
- Mais que se passe-t-il ? Vous avez ses constantes ?
- Euh... Le pouls et la tension ont l'air normaux. Ecoutez, j'aimerais vraiment avoir votre avis. J'ai un vrai problème avec ce patient.
- J'arrive... Mais c'est bien parce que c'est vous !
Sortir dans le parc. La nuit était tombée. Elle avait dit en plaisantant qu'elle ne quitterait pas son refuge à moins d'un infarctus : il arrivait que des infirmiers anxieux dérangent le médecin pour de petites choses qu'elle s'appliquait à résoudre au téléphone. Mais Bertoumieu ne mangeait pas de ce pain là. Ce type avait un grand sens clinique, elle le savait; c'était un excellent infirmier, prompt à prendre des initiatives et ne cherchant jamais à se dérober. S'il avait l'impression que le patient n'était pas très bien, il valait mieux y aller. Elle courut jusqu'à la voiture, se traitant mentalement de débile et de froussarde.
Le pavillon Gérard de Nerval était un service de géronto psychiatrie. Deux ans auparavant, devant la pénurie de maisons de retraite spécialisées, l’hôpital avait proposé de prendre en charge les patients atteints de démence sénile et de maladie d'Alzeihmer. Le service avait été totalement rénové et s'était rempli avant même la fin des travaux. Un jeune gérontologue donnait ses soins aux patients mais le service était sous la responsabilité de madame Delmas qui l'avait d'ailleurs confié quelque temps à Meyer. Béatrice ne s'y rendait que lorsqu'elle était de garde et ne connaissait pas les patients.
Bertoumieu l'attendait à la porte pour lui éviter de perdre du temps à chercher la serrure dans le noir : la porte était fermée à clé passé dix neuf heures et souvent plus tôt dans la journée car il s'agissait de patients désorientés, susceptibles de s'égarer dans le parc.
Il était flanqué de Castel, son acolyte habituel, un gaillard dans son genre, assuré et gouailleur.
- Bonsoir madame, dirent-ils tous deux très poliment
Elle avait de bonnes relations avec eux. Castel, grand dragueur devant l’éternel, se permettait même quelques compliments discrets.
Les patients dormaient pour la plupart et le service semblait vide. Le long du couloir qui menait aux chambres il n'y avait que des veilleuses et Béatrice fut plutôt contente d'être encadrée par les deux hommes. Monsieur Saint Germain était dans une de ces chambres où on avait gardé, pour maintenir les patients dans leur milieu habituel, quelques meubles personnels. Ici, la commode Louis XV à dessus de marbre et la table de nuit en marqueterie formaient un contraste étonnant avec le lit médicalisé qui permettait aux infirmiers de manipuler le malade plus aisément. C'était un vieil homme que sa démence vieillissait plus encore. Il jeta sur Béatrice un regard égaré.
- Bonjour Monsieur, je suis le docteur
- Il ne parle plus, murmura Bertoumieu, c'est tout juste s'il gémit de temps en temps.
Le vieil homme demeurait robuste et il ne fut pas facile de le faire asseoir pour l'ausculter car il n'était plus capable de comprendre les consignes.
- Mais enfin, tout est normal ! dit Béatrice. Que lui trouvez-vous, à ce patient ?
- Vous pourriez peut-être regarder son dossier, suggéra Castel, vous comprendriez mieux ce qui nous pose un problème.
Elle tenta de converser avec Monsieur Saint Germain, lui demandant s'il avait mal, s'il était souffrant, mais l'esprit du vieillard n'était plus accessible. 
Elle se tourna vers les deux compères :
- Bon, allons voir ce dossier.
Le dossier était prêt, dans la salle des infirmiers, posé sur le bureau. En l'ouvrant machinalement, Béatrice se surprit à lire attentivement la liste des patients affichée au mur.
Qu'avait dit Mornay ? Le grand-père de Bernadette était peut-être hospitalisé à Saint Sauveur. Ici, à Gérard de Nerval ? Pas de Labeyrie sur la liste. Et s'il s'agissait du grand-père maternel, elle n'avait pas les moyens de connaître son nom. A moins que... Bertoumieu savait beaucoup de choses. Une fois ce dossier consulté, elle essaierait de tâter le terrain.
- Saint Germain, Alban, Soixante treize ans... Pathologie cardiaque bénigne... Antécédents d'ulcère gastro duodénal... Alzeihmer diagnostiqué il y a trois ans. Hospitalisé à Saint Sauveur il y a deux ans et demi... Il n'y a rien de notable sur ce dossier.
Elle se campa devant Bertoumieu :
- Ecoutez, il n'a rien votre patient ! Alzeihmer mis à part, il se porte comme un charme. Il vivra encore plusieurs années le malheureux !
- Oh ça, oui... dit Bertoumieu
- Mais qu'est ce que c'est que cette histoire ?
- Vous n'avez pas lu tout le dossier, madame, dit doucement Castel
Il lui prit la main, sans aucune équivoque, et la posa sur la page de garde. Béatrice le fixa avec étonnement, puis, comme il regardait les premières lignes avec insistance, elle se décida à lire l'état civil du patient qu'elle avait négligé de consulter.
- Saint Germain... Veuf... ancien notaire... Ah oui, la table en marqueterie... Deux filles, il n'y a pas leurs noms... Personne à prévenir...
Ce n'est pas par hasard qu'ils l'avaient appelée, à elle, et elle ne les déçut pas. A moitié page, elle comprit ce qu'ils voulaient qu'elle lise:
- Pas de tutelle ? Ce type qui ne connaît même plus son nom n'est pas sous tutelle ?
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Mardi 4 avril 2006 2 04 /04 /2006 20:24

Episode 1

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Les deux infirmiers échangèrent un regard. Voilà madame.
- Un ancien notaire, poursuivait Béatrice en compulsant fébrilement le dossier, C'est une plaisanterie ! Qui administre les biens de cet homme ?
Bertoumieu s'assit en face d'elle :
- Ecoutez, Madame Mercier Beaumont, il nous manque des informations qu'il vous serait plus facile d'obtenir.
- Auprès de son médecin, par exemple ?
Silence respectueux en face
- Qui est son médecin ?
Elle jeta un œil sur l'observation d'entrée :
- Delmas, et puis Meyer...
Elle prit sa tête entre ses mains et resta un long moment à réfléchir :
- Bertoumieu, dit-elle enfin, vous ne m'avez pas tout dit. Qui est ce type, Saint Germain ?
Bertoumieu hésita un instant : il n'aimait pas abattre toutes ses cartes. Et puis le désir de vérité l'emporta. C'était au fond un type d'une grande honnêteté et même lorsqu'il maniait sa dialectique à l'usage des patrons, il avait la faiblesse d'y croire.
- On voulait vous remercier, Madame, de ne pas avoir chargé les infirmiers pour la fugue de Hassan.
Béatrice haussa les épaules :
- Oh ça ! Hassan passerait par le chas d'une aiguille !
- Quand même, sachez que nous avons apprécié...
Elle rit :
- D'accord pour le deal, Bertoumieu, dites-moi qui est ce type et vous ne me devez plus rien.
- On n'était pas non plus d'accord pour qu'ils vous fassent porter le chapeau. C'est vrai que depuis ce matin les attaques ont changé de cible. Faut dire que c'est plus simple, puisqu'il est mort...
- Vous voulez parler de Meyer ?
- Oui, ricana Castel, le gaucher contorsionniste...
Suresnes avait raison, la police serait rapidement prévenue, si elle ne l'était pas déjà.
Elle ne dit plus rien et attendit.
- Je peux vous dire le nom d'une de ses deux filles, dit Bertoumieu. Vous comprenez, elle s'est mariée et a changé de nom...
- Labeyrie ? dit Béatrice
- Eh ! dit Castel en ouvrant les bras.
 
 Il n'est pas très compliqué, à condition bien sûr de s'assurer des complicités nécessaires, d'user abusivement de la fortune d'un parent psychiquement détérioré : il suffit que le dit parent ait signé, en temps voulu, toutes les procurations utiles. Par la suite, lorsque le cher malade est trop fatigué pour donner un avis, placez-le dans une institution au prix de journée le plus bas possible, de manière à ce que son entretien ne vienne pas réduire à néant tous vos efforts d'économie. Puis servez-vous largement sur le compte du parent bienveillant pour financer vos vacances aux Maldives .
Bien sûr, le médecin du vieillard, empêcheur de flamber en rond est là pour signaler au juge des tutelles que son patient n'est plus en état d'assurer la gestion de ses biens et qu'un tuteur doit être officiellement nommé. Le tuteur peut d'ailleurs faire partie de la famille, mais il doit rendre des comptes au juge et, pour acheter le voilier, il attendra donc, légalement et sans impatience indécente, que son parent soit décédé.
Protéger ses patients de la cupidité de familles entreprenantes est un des devoirs du médecin . A plusieurs reprises déjà, Béatrice avait rédigé ce genre de certificat qui déclenche une enquête du tribunal. Evidemment, les familles vivaient très mal ce qu'elles considéraient comme une ingérence. Mais Béatrice restait ferme : dément ou pas, le cher parent était en droit d'attendre que son argent serve à autre chose qu'à payer les traites de la maison de campagne de celui de ses enfants qui possédait la procuration sur le compte. Parfois sans en informer ses frères et sœurs qui découvriraient le pot aux roses en revenant du cimetière.
Tout portait donc à croire que dans le cas Saint Germain, ancien notaire non dépourvu de biens, les docteurs Delmas et Meyer avaient manqué de fermeté.
Béatrice parlait à voix haute dans sa voiture en revenant vers la chambre de garde. Qu'y avait-il derrière tout ça, bon Dieu ? Que savait la gamine de toute cette histoire ? Une petite intelligente, fouineuse, féroce, qui n'ignorait pas que son grand-père était hospitalisé. A qui en avait-elle parlé? Qui avait-elle inquiété, ou menacé ? Meyer était son médecin après avoir été celui de son grand-père. L'avait-elle découvert et avait-elle trouvé malin de le provoquer avec ça ? Dans le secret de la consultation, n'importe quoi peut être dit. Elle se rappelait Bernadette, la fois où elle s'était rendue au pavillon des enfants pour régler son différend avec Cécile. L'enfant était tout sauf charitable. Son agressivité perçait dans la moindre de ses paroles :
- Vous êtes comme ce con de Meyer, avait-elle jeté à Béatrice, il comprend rien de toute façon. S'il savait tout ce que je sais sur lui, il ferait moins le frimeur.
Béatrice avait négligé la menace implicite. Séparer les deux gamines qui en venaient aux mains était plus urgent:
- T'es qu'une pauvre tâche, Cécile hurlait Bernadette, et moi je sais plein de choses, mais je les garderai pour moi.
Béatrice avait tendance à penser qu'une bonne gifle calme éventuellement les enfants insolents et Bernadette avait fini par le lire dans son regard. Elle avait réintégré sa chambre avec un ricanement de mépris, et n'avait plus rien ajouté. Béatrice avait considéré que l'incident était clos.
Mais Meyer ? Qu'avait-il fait devant les allusions transparentes ? Il s'affolait si facilement! Son attitude de la veille, sa fuite devant Sandrine, étaient significatives. Avait-il fui devant sa patiente, s'était-il réfugié dans le giron somptueux de Madame Delmas ? Meyer pédophile, non, mais Meyer le veau sous la mère, bien sûr ! Voilà qui collait mieux avec l'idée qu'elle avait de son collègue, entraîné par son aînée dans une combine peu nette, et cherchant ensuite protection près d'elle. Mais ensuite, ensuite ?
- Il me manque un maillon, dit-elle en claquant la portière de sa voiture.
Elle marcha vers l'entrée du pavillon de garde, concentrée sur sa réflexion. L'attaque la prit par surprise. Elle fut enveloppée par deux bras qui la prirent en tenaille, et sentit sur son cou la lame froide d'un couteau.
Le hurlement de terreur resta dans sa gorge.
Une voix saccadée, un souffle court :
- Taisez-vous, taisez-vous, je vous dis !

Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Jeudi 6 avril 2006 4 06 /04 /2006 00:00

Episode 1

Episode précédent

Elle reconnut l'accent traînant des banlieues, le timbre rauque, et le soulagement la submergea :
- Nordine !
Hassan était tendu, se contenait difficilement :
- On monte jusque là haut, allez. Allez, montez, j'ai des choses à dire ! J'ai des choses à dire, je vous dis ! Montez !
- Nordine, arrêtez, je vais vous écouter si vous êtes calme !
Elle le connaissait, ou croyait le connaître. Jamais encore il ne l'avait agressée. Elle essaya de se tourner vers lui pour voir son visage, mais il la força à monter l'escalier sans regarder en arrière. A nouveau, l'angoisse l'envahit : était-il possible qu'il soit dangereux, réellement dangereux ?
Ils entrèrent dans le studio dont Béatrice avait ouvert la porte sous la menace du couteau. Avait-il pris quelque chose ? Il n'était pas toxicomane, mais elle savait qu'il consommait de temps en temps ces produits illicites dont personne ne connaît au juste la composition. Dans ce cas, ses réactions n'étaient pas prévisibles.
Il la poussa sans ménagement contre le mur et elle put enfin lui faire face. Il était couvert de transpiration, pâle malgré son teint olivâtre et ses traits exprimaient un mélange complexe de colère, de désespoir et d'incrédulité. Il était désemparé et son extrême jeunesse le faisait ressembler à un enfant affolé. Il brandit le couteau en silence. Elle s'appliqua à ne pas broncher : elle savait que, plus que tout, il craignait la peur des autres et qu'une manifestation de peur de sa part à elle, risquait de le plonger dans une angoisse si intolérable qu'il ne verrait pas d'autre solution que de frapper pour se calmer.
- C'est pas moi, je suis pas un pointeur ! hurla Nordine sans préambule
- Je sais dit-elle. C'est ce que j'ai écrit au préfet.
- Vous voulez m'enfoncer. Vous êtes une bande d'enculés. Le préfet c'est un enculé. Je vais le buter ce connard! C'est pas moi !
- Je sais, Nordine que ce n'est pas vous. Je l'ai dit à la police aussi.
Le couteau s'abaissa d'une ligne :
- Je vous crois pas ! Vous êtes avec eux, vous êtes une bourge de toute façon. Enculés !
Elle respira profondément. Après tout c'était un exercice qu'elle connaissait: maîtriser l'agitation, soulager par la parole. Nordine armé d'une lame, c'était de toute manière préférable à l'assassin de Meyer et de Bernadette.
- Je la connais pas cette meuf, reprit Nordine, pourquoi je serais allé la voir. Je la connais pas je vous dis. Et puis elle a douze ans, pour qui ils me prennent ces enculés ? Putain ! Moi je veux des vraies meufs ! Elle est plus petite que ma sœur !
Elle approuva de la tête : c'est ce qu'elle avait pensé, dès le début. Nordine était capable de bien des exactions, mais les gamines ne l'émouvaient pas. Dieu sait qu'il avait un grain, mais au moins, sa sexualité était classique.
- Alors dites-leur. Dites-lui à cet enculé de préfet.
Nordine avait deux cents mots dans son vocabulaire, avec une préférence nette pour celui-là. Même quand il n'était pas énervé, il surgissait de manière incongrue au détour d'une phrase qui se voulait fleurie. Ca le faisait rire. Excusez-moi, Madame, je parle mal ! Il en rajoutait, avec son accent caractéristique. Ce soir, sa voix montait dans les aigus à chaque fois qu'il le prononçait.
- Bon ça suffit Nordine dit soudain Béatrice, arrêtez de me menacer.
- Je vous menace pas ! hurla Nordine en brandissant sa lame
C'était un peu le problème avec Hassan : pour lui, menacer et frapper avaient exactement le même sens.
- J'en ai assez dit Béatrice fermement. Si vous voulez que je vous aide, conduisez-vous correctement avec moi.
A nouveau le couteau fut dirigé vers le sol :
- Qu'est ce qui me prouve que vous le ferez ?
- Et pourquoi croyez-vous que j'ai le préfet sur le dos, cria-t-elle. Si j'avais écrit que c'était vous, ils auraient trouvé ça plus simple !
- Attendez, attendez, m'embrouillez pas, putain !
Hassan n'avait jamais pu trier qu'une information à la fois. S'il soupçonnait l'autre de penser plus vite que lui, il s'énervait. Il fallait toujours s'appliquer à lui faire percevoir qu'on ne raisonnait pas à ses dépens.
- Je ne vous embrouille pas. Je vous dis que j'ai fait un certificat, disant que ce n'est pas vous, d'accord?
- Pourquoi ils me cherchent alors?
- Mais vous avez fugué de l’hôpital, nom d'un chien ! Vous étiez en hospitalisation d'office je vous rappelle ! Ce n'est pas la première fois que la police vous recherche !
Hassan resta silencieux un moment. Il avait les bras le long du corps, la lame du couteau à la verticale. Béatrice se rassurait peu à peu. De toute évidence, Hassan était venu parce qu'il attendait quelque chose d'elle.
- Pourquoi êtes vous venu ? demanda-t-elle
- Dites leur que c'est pas moi, dit-il. Ils vous croiront à vous.
- Je l'ai déjà fait et je le ferai à nouveau, je vous le promets.
Elle aurait aimé lui dire que le plus simple était encore de se rendre à la police, mais elle-même n'en était pas très sûre. Il eut un grognement d'approbation.
- Comment avez vous fait pour entrer ? poursuivit-elle. Il y a des policiers, non ?
Il rit en haussant les épaules.
- Par où je suis sorti l'autre soir. 
- A quelle heure êtes vous parti ?
- Je sais pas, dit Nordine avec indifférence. Après la relève. Je vous ai vue, mais vous je vous en veux pas, vous êtes cool. C'est pas comme les autres. Delmas, je la plante, et l'autre aussi, la vieille avec ses cheveux rouges... Et ce connard de Meyer... Pour qui il se prend, l'autre !
- Nordine ! dit-elle stupéfaite.
- Je me tire, docteur.
Il avait rengainé son arme.
- Ne faites pas de bêtises. Surtout n'agressez personne. Allez à la police dit-elle enfin. Il faut leur dire que ce n'est pas vous.
- Non, vous. Vous, allez-y, répondit-il. Et leur dites pas que vous m'avez vu. C'est le secret médical.
- Il a bon dos le secret médical ! Je n'ai pas à leur dire quelle est votre maladie, mais si vous me tombez dessus avec un couteau, je ne vois pas pourquoi je me tairais. Je suis une citoyenne comme les autres !
Il ouvrit les bras, perplexe :
- Ah bon? Ah bon ?
Avant d'ajouter, comme un gosse :
- C'est nul, putain !
Il quitta la pièce en courant et elle l'entendit qui dévalait l'escalier. Ses jambes refusèrent soudain de la porter et elle se laissa tomber sur le lit. Son cœur battait la chamade.
Nordine avait disparu, dissous dans les ténèbres. Nordine avait toujours cultivé une invisibilité déroutante
Elle était seule dans l'obscurité. Une nouvelle vague de terreur la balaya. Elle se leva comme un diable sort de sa boite, et courut à la porte qu'elle verrouilla à double tour. Ca suffisait pour ce soir.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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