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Cinq leçons sur le crime et l'hystérie
Editions du Seuil, 
9 octobre 2008

 

 

 

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  Qui-est-l-auteur.jpg De la littérature, du polar, des cours d'éditage, des avis sur tout, des conseils à ne pas suivre...

 

ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton

Lundi 27 février 2006 1 27 /02 /Fév /2006 18:47
Ils étaient étrangers dans l’hôpital.
Les silhouettes glissaient, blanches et bleues, les croisaient sans les voir. Ce sentiment de transparence était particulièrement pénible : c'était comme si, dans ce lieu privilégié, la loi et le droit n'étaient pas ceux que respectent les simples mortels. Les hommes avaient autre chose à faire que s'abaisser à se préoccuper d'un meurtre. La mort leur était habituelle ; ils étaient là pour maintenir la vie, pour conserver l'esprit vivant et ils ne se laisseraient pas distraire de cette mission par le rappel trivial de leur faillibilité. Les deux plantons posés à l'entrée ne provoquaient qu'indifférence.
Armés du plan remis par le concierge, Julien et Rachid déchiffraient au fur et à mesure le nom des pavillons éparpillés dans le parc : Esquirol, d'où s'était enfui Hassan, Charcot où Mercier Beaumont avait fait une intervention en début de soirée l'avant veille, Bayle, Janet... Le creuset des aliénistes célèbres (et français!) semblait inépuisable. De temps à autre émergeait le nom d'un fou célèbre, faisant honneur à la culture des baptiseurs : ils passèrent ainsi devant Claudel (Camille), Nerval, Hölderlin. Contrairement à l'aliéniste, l'aliéné s'autorisait à venir d'ailleurs. Sous les plaques qui nommaient les pavillons, déambulaient les patients à qui ces patronymes étranges ne disaient rien.
Julien laissa, sans piper mot, son acolyte décortiquer Höl-der-lin, attendant un commentaire, peut-être une question. Mais l'autre resta de marbre, comme si les préromantiques allemands étaient sa lecture de chevet. Dans le texte ! De toute façon Julien n'avait pas besoin de ramener sa culture : tous des braques, psychiatres compris ! La preuve, Meyer !
Dans la journée, la plupart des malades étaient libres de leurs allées et venues, d'un pavillon à l'autre, des salles de sports à la cafétéria. Mercier Beaumont avait rappelé à Julien que moins de dix pour cent des patients sont hospitalisés contre leur gré. Après dix neuf heures, tout était fermé. Tous les soignants, tous les médecins possédaient le trousseau clinquant qui permettait l’accès à chacune des petites forteresses. Depuis la veille, on vérifiait l'emploi du temps des quarante quatre infirmiers présents sur les lieux au moment du meurtre. Ils allaient tous par deux, comme les hirondelles, pour des raisons de sécurité.
Mais les propriétaires de clés qui étaient seuls au moment crucial étaient nombreux : Meyer était revenu plus tôt qu'il ne l'avait dit de son combat de boxe ; Madame Dubout avait transmis le fax à onze heures moins vingt et était tranquillement revenue à pied vers la barrière, passant deux fois devant le pavillon des enfants ; Mercier Beaumont était à la chambre de garde, mais n'avait pas besoin de passer devant le concierge pour revenir chez les enfants en traversant le parc uniquement éclairé par la lune. Le directeur logeait dans une maison prêtée par l’hôpital, dont le jardin donnait directement sur le parc. Sans parler de Madame Delmas, qui se couchait pieusement à dix heures pendant que son mari jouait au bridge chez des amis et qui était seule chez elle à l'heure dite. Jalons aussi avait une clé ! Mais il participait ce soir-là à une réunion politique, et vingt personnes témoigneraient de sa présence. Restaient les cent deux infirmiers qui n'étaient pas de service ce soir-là.
Julien ne se faisait aucune illusion sur les affirmations du concierge qui soutenait que personne n'était entré à part Madame Dubout à vingt deux heures trente. De même, selon lui, personne n'était sorti à part elle, une demi-heure plus tard. L'air demeuré de l'énergumène, qui se collait devant la télé jusqu'à l'extinction des programmes, ne parlait pas en sa faveur. N'importe qui pouvait passer pendant qu'il était aux toilettes, et vu la quantité de bière qu'il ingurgitait, c'était probablement fréquent. Julien était prêt à parier que c'est par-là que Hassan s'était faufilé : benoîtement, par la grande entrée, en se glissant sous la barrière métallique qui empêchait le passage des voitures, pendant que l'autre s'excitait sur un jeu télévisé idiot avec des filles à moitié nues.
 Il y avait bien un portail à fermeture électrique, en deçà des barrières. Le concierge le fermait vers vingt et une heures trente, après la sortie des derniers infirmiers qui ne faisaient pas partie des équipes de nuit. Il n'était pas très haut, aisément franchissable par un psychopathe motivé. Et si Hassan avait bien fugué à neuf heures, comme le pensait Mercier Beaumont, profitant de la confusion créée par le changement d'équipe, il avait trouvé le portail encore ouvert.
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Dimanche 26 février 2006 7 26 /02 /Fév /2006 12:49
 
Ils étaient quatre. Ils sortaient le dimanche avec leur mère. Les deux aînés marchaient devant, descendant la rue comme de gracieux petits soldats, graves, l'air réservé. Derrière eux, Tiphaine et Julien ne pouvaient s'empêcher de piétiner, de sauter, de caracoler comme des recrues mal dégrossies. Ils mouraient d'envie d'échapper à la procession mais les coups d'oeil impérieux de leur mère les ramenaient invariablement à cette attitude misérable, les yeux baissés sur les chaussures vernies.
- Ne vous faites pas remarquer.
Les trois garçons étaient vêtus de manière identique : de longs bermudas de flanelle leur battaient les genoux et ils portaient une casquette, solide couvre chef en velours côtelé qu’ils ôteraient en entrant dans l'église. L'hiver, ils avaient froid aux jambes, malgré les hautes chaussettes à motifs écossais mais leur père et leurs grands-pères avaient eu froid avant eux et ils n'en étaient pas morts.
La petite fille virevoltait pour faire voler sa jupe plissée. Elle allait chez les bonnes sœurs, une semaine en gris, une semaine en bleu marine et rêvait en secret d'une orgie de rouges et de jaunes criards, peut-être même d'une robe à motifs orangés, comme celle que portait Lydie, la petite fille de Nanou qui s'occupait du ménage et des courses.
La mère était ravissante - la ravissante madame Mornay - sobrement vêtue, avec élégance. C'était une fille Saint Amans et elle portait ce nom comme une grâce, avec une certitude d'être bien née qui faisait oublier le front têtu et la bouche veule.
Le père ne les accompagnait pas à la messe. Il laissait à la famille le soin de le représenter, les considérant avec indulgence lorsque le cortège s'ébranlait. Il était d'une beauté peu banale, le regard très clair, la peau hâlée, les épaules carrées, d'une perfection presque désespérante. Sa femme lui vouait une admiration excessive et semblait se fondre dans l'aura extraordinaire qui émanait de lui, en venant même à oublier, que fille Saint Amans, on lui devait des égards.
Bertrand et Henri-Pierre luttaient pour être à la hauteur. Mais tout était joué. Henri-Pierre avait beau se passionner pour les chevaux, il ne serait jamais un cavalier émérite, comme son père. Quant à Bertrand, le violon tant aimé était pour lui devenu un supplice : Maître Mornay le reprenait avec une compassion mesurée, avant de saisir l'instrument, discrètement excédé, pour une de ces démonstrations profondément humiliantes qui faisaient se pâmer leur mère.
Grâce au ciel, ils se maintenaient en classe dûment vissés par les jésuites qui en étaient à leur quatrième génération Mornay. On en ferait quelque chose.
Tiphaine était rebelle. Sa jupe dansait dans le soleil et elle n'avait pas le souci de dissimuler sa culotte blanche. Heureusement, ce n'était qu'une fille et ses excentricités étaient accueillies par des haussements d'épaules agacés.
Julien aimait Tiphaine. Il l'admirait. Il était dépendant d'elle.
Plus jeune qu'elle de deux ans, il l'avait toujours vue, penchée sur lui, le regard impérieux, la bouche sévère : Julien, nous allons faire ceci; Julien, nous allons là-bas; Julien, écoute ce que je te dis !
Elle le récompensait de son allégeance en lui ouvrant la porte de ses jeux. Tiphaine n'était jamais là, en face de vous, dans la grisaille parentale : elle vivait avec des êtres mystérieux dont elle connaissait les secrets, elle écoutait le chant des arbres, elle se parait de couronnes de feuilles. Elle souriait peu mais ses éclats de rire le ravissaient, laissant voir les dents blanches, avec un mouvement de l'épaule qu'il avait à jamais gravé dans son esprit. C'est curieux comme il se rappelait ce geste délicieux qui provoquait son propre rire, alors que les traits de Tiphaine s'étaient pratiquement effacés de sa mémoire.
Au gré de l'imagination de sa sœur, il était tour à tour l'esclave, le chevalier, le félon. Elle était avant tout une princesse délicate dont les jupes s'arrondissaient en corolle, laissant voir dans un éclair des jambes graciles aux genoux écorchés.
Bertrand s'était mis au piano. Henri-Pierre avait plaqué les chevaux pour occuper le grenier où il ne se nourrissait que de livres. Tiphaine avait douze ans. Elle avait dit en pouffant : "maintenant, je ne suis plus une petite fille, mais tu peux pas comprendre". Des années plus tard, Julien pouvait encore évoquer la terreur qui l'avait envahi, lui qui se sentait alors désespérément petit garçon.
C'était un jour d'été, chez les cousins Saint Amans, après une merveilleuse bagarre dans la grange. Etait-ce l'année où on avait trouvé Anne-Laure et Bertrand ?
Plus jamais elle n'avait ri.
Il comprenait qu'il était devenu trop petit pour elle, et il l'avait regardée grandir, pénétré du sentiment de son inutilité. Il était misérable, étranger à Tiphaine. Elle l'avait écarté d'elle avec détermination, se réfugiant dans de longues rêveries solitaires, les épaules voûtées, les mains autour des genoux désormais dissimulés par les jupes qui battaient les chevilles. Elle avait porté des pulls informes. Elle n'avait plus coiffé ses cheveux soyeux, longtemps séparés en deux nattes parfaites.
Julien avait cru que le monde s'effondrait, si malheureux, qu'avec l'égoïsme féroce des enfants, il n'avait pas imaginé que sa sœur pût souffrir.
Aujourd'hui encore, s'il lui arrivait de s'émouvoir parfois du merveilleux cadeau que lui avait fait la vie en lui donnant Tiphaine, c'était la rage et la colère qui le submergeaient quand il pensait à cette période maudite où elle avait crié sa douleur, minute après minute, à eux qui se bouchaient les oreilles.
 
 
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Samedi 25 février 2006 6 25 /02 /Fév /2006 18:28
 
Ils avaient rendez-vous dans la foulée avec les deux principaux représentants du personnel : une petite noiraude et mal coiffée à qui il rêvait d'imposer un brushing et un splendide gaillard à l'oeil bleu, capable de séduire une porte, et proche du mètre quatre vingt dix. Pour celui-là, il fallait rester assis. De toutes façons, les syndicalistes ne seraient pas seuls. Ils semblaient incapables de se déplacer autrement qu'en bande, surtout le gaillard qui aimait éprouver ses effets oratoires sur une demi-douzaine d’aficionados.
Il n'écouta même pas les discours préliminaires, qu'il connaissait par cœur : trop de travail pas assez de postes, service public bradé, manque de personnel... S'il y avait eu plus d'infirmiers ce soir là, le malheur eut pu être évité... En conclusion, nous demandons la création de quarante postes supplémentaires...
Il pensait à Mercier Beaumont. La petite psychiatre ne se laissait pas faire. Elle était plutôt séduisante cette femme. Bon, les talons plats étaient une faute de goût. Les jambes, ravissantes, méritaient mieux.
Il se pencha vers le géant, qu'il avait acculé à se poser sur un fauteuil très bas :
- Et Hassan, entre nous, qu'en pensez-vous, Bertoumieu ?
Bertoumieu, pris de court, en eut le souffle coupé . Il avait horreur de sortir des rails. Séduisait-il ses conquêtes (qui étaient nombreuses) avec la romanesque litanie : manque de personnel, trop de travail?
Les représentants du personnel se consultèrent du regard :
- Allons dit le directeur, vous le connaissez, Hassan. Vous êtes sur le terrain!
- Eh bien, ce serait plutôt au médecin de parler, hasarda Bertoumieu.
- Oui, oui... Mais votre avis d'infirmier... Ca ne sortira pas d'ici.
Bertoumieu jeta un œil sur ses camarades. Du groupe, ramassé sur lui-même, fusa un : "BMB, elle ne se trompe pas souvent !" que personne ne revendiqua plus avant.
Le directeur sourit, satisfait : il savait bien que, pour l'instant il n'était pas opportun de s'attaquer à Mercier Beaumont, qui avait refusé d'incriminer la surveillance infirmière dans l'évasion de Hassan. Elle assumait si bien la responsabilité de son diagnostic que tout le monde oubliait que l'erreur initiale avait été de laisser fuguer le psychopathe: les infirmiers avaient beau invoquer le manque d'effectifs, ils devaient être dans leurs petits souliers.
Finalement, c'était plus facile que prévu : ils savaient que leur marge de manœuvre était faible. Ils ne lui feraient pas, cette fois-ci, le coup du sit in devant le bureau avec menace d'occupation des locaux ad vitam aeternam ! Il les enveloppa de longues phrases sirupeuses, qui faisaient appel à leur sens de l'éthique et du devoir, ne doutant pas d'eux dans cette situation difficile. Jalons, piétiné sur son propre terrain, ne pipa mot. Cependant, ils s'étaient tous compris sans qu'il soit besoin de mettre les points sur les i. Ils ne feraient certes rien pour envenimer les choses, mais, de même que Hassan faisait un coupable idéal, Mercier Beaumont serait un bouc émissaire parfait.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Vendredi 24 février 2006 5 24 /02 /Fév /2006 10:47
 
- C'est à la police de prouver que Hassan est coupable. Et, s'il l'est, croyez bien que je me remettrai en question. Mais pour l'instant, vous vous contentez de reprendre ce qui est écrit dans les journaux de ce matin. Je ne suis pas un personnage public : je me contrefiche de l'opinion de la foule, qu'elle soit spontanée ou qu'on la lui souffle !
De la foule! De la plèbe! C'est ce qu'elle pensait cette bourge intello ! Lui aussi faisait partie du vulgaire, du commun ! Tout juste si elle ne truffait pas sa sortie de citations latines pour mieux l'humilier ! Elle lui avait déjà fait le coup. Et bien sûr, elle ne jugeait jamais utile de traduire ! Il fallait prendre un air entendu alors qu'elle vous abreuvait peut-être d'insultes!
- Madame, j'ai quelques appuis au ministère... jeta-t-il la voix sifflante.
Elle ne se donna pas la peine de répondre, se tournant vers le directeur :
- Vous ne comptez pas que je modifierai un diagnostic, et que je chargerai un malheureux, uniquement pour ne pas ternir l'image de l’hôpital dans l'opinion ?
C'était l'écueil avec Mercier Beaumont : elle manquait totalement de diplomatie. Elle vous assenait brutalement les choses et attendait sévère comme un juge, que l'autre en face prenne ses responsabilités. Autant dire qu'elle était souvent déçue ! Pas étonnant qu'elle ne soit pas chef de service: les autres n'étaient pas assez bêtes pour élire cette punaise !
Le directeur ébouriffa sa crête : malgré les talons plats provocateurs, il avait un faible pour elle :
- Madame, il est vrai que la situation est délicate (c'était la vingt sixième fois qu'il prononçait le mot depuis la veille) : le public comprend mal que l'on puisse laisser sortir des patients supposés dangereux, et même si la loi le permet. Vous savez bien comment l'homme de la rue réagit : tous les internements sont abusifs, jusqu'au jour où l'un des patients dont il réclamait la liberté à grands cris commet un acte répréhensible. Et vous savez bien aussi que l’hôpital entier pâtit d'une situation comme celle-ci.
- J'avais cru noter, au contraire, que j'étais considérée comme la responsable principale...
A la fin de l'envoi, je touche...
Le directeur ne put qu’acquiescer :
- Pour l'instant en effet, je le reconnais...
Il hésita un instant avant de lâcher :
- Bien entendu, vous êtes maître de votre diagnostic. La direction ne fera aucun commentaire, je vous en donne l'assurance.
Jalons manquait s'étouffer tandis que Béatrice ne cachait pas son soulagement. Ce n'était peut-être qu'un répit de quelques jours mais d'ici-là, la police aurait peut-être mis la main sur Hassan. Mornay était peut-être moins nul que les autres.
Pendant qu'elle se replongeait dans les dossiers de ses malades, Jalons laissait éclater son indignation :
- Cette femme est caractérielle ! Elle nous coule dans l'opinion !
- Cher ami... dit le directeur en joignant les mains.
Il s'emplissait la bouche du "cher ami" que l'autre lui servait régulièrement pour faire passer les couleuvres.
- Cher ami, on ne peut forcer un médecin à revenir sur son diagnostic.
- Mais c'est n'importe quoi ! Tout le monde sait que Hassan est coupable ! D'un meurtre pédophile, en plus ! Vous imaginez ! Et par la voix d'un de ses médecins, l’hôpital prend le parti de ce monstre !
L’Hôpital prenait un H majuscule.
- L’Hôpital n'a pas d'opinion, cher ami. Il ne fait pas de commentaire.
(- Et Il n'a pas d'électeur, ajouta le directeur in petto.)
- Je ferai casser cette folle ! J'ai des appuis !
Le directeur haussa les épaules avec agacement : déplacer un praticien hospitalier est à peu près aussi simple que déplacer un juge. Jalons pouvait se griser de ses dîners mondains avec le chef de cabinet du ministre, Mercier Beaumont n'en avait cure!
Il préférait sa méthode : du tact, de la mesure. Si la situation empirait dans les jours à venir, Mercier Beaumont, qui n'était pas idiote, parviendrait elle-même à la conclusion qu'un peu de repos serait profitable à tout le monde.
- Ce n'est pas elle qui va se faire les syndicats, grinça Jalons en désespoir de cause.
Mais le directeur refusa de s'apitoyer. Les manœuvres de Jalons avec les représentants syndicaux l'exaspéraient suffisamment en temps ordinaire pour qu'il n'éprouve pas une joie mauvaise à voir Jalons les affronter sans rien dans sa besace.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Mardi 21 février 2006 2 21 /02 /Fév /2006 10:29
 
Le directeur de l’hôpital était quasiment nain. Sa petite taille était à l'origine d'une colère inextinguible, qui ne l'avait pas quitté depuis son adolescence. Une grande partie de sa vie quotidienne était gâchée par les artifices qu'il tentait de mettre en œuvre pour faire oublier à ses interlocuteurs cet état de fait. Il se tenait droit à l'excès, le menton agressif, une mèche volumineuse, à la limite de la crête étirant tant bien que mal la silhouette. Du fait de la rage irrépressible qu'on lisait dans son œil, nul n'aurait osé parier sur la présence vraisemblable de talonnettes à l'intérieur des chaussures sur mesure. De toute manière, il affectionnait la position assise qui limitait les comparaisons, son fauteuil étant légèrement surélevé.
C'est pourquoi, le fait de venir jusqu'au bureau de Mercier Beaumont, qui le dépassait de dix bons centimètres même en talons plats, l'agaçait prodigieusement. Il ne pourrait s'asseoir qu'elle ne l'y invite et il était sûr qu'elle ferait volontairement durer le plaisir : ces fichus psychiatres perçoivent toutes vos faiblesses.
Pour couronner le tout, il lui faudrait supporter Jalons, cauteleux et gras, dont le manque de subtilité lui donnait des sueurs froides.
Oui, la situation était délicate, oui les syndicats allaient en profiter pour réclamer de nouveaux postes, mais était-il nécessaire de se mettre en plus à dos le corps médical en incriminant l'un des siens !
Jalons avait beau représenter que Mercier Beaumont n'était pas soutenue par ses collègues, il n'était qu'un bleu ! Le directeur connaissait bien leur esprit de corps. Dès qu'ils attaqueraient la jeune femme, la Delmas en personne monterait au créneau. Jalons croyait que tout se règle dans la brutalité maquignonne ; il y avait longtemps que le directeur avait pris son parti des relations ambivalentes que développent entre eux les médecins hospitaliers. Delmas ne défendrait pas Mercier Beaumont, mais l'idée qu'elle se faisait de la médecine. Accessoirement, elle se protégerait pour une prochaine fois. Faire comprendre cela à Jalons relevait de la mission impossible. Il fallait le voir pour le croire, mais ce type était capable de vous faire un clin d'oeil en pleine réunion, en manière de complicité !
Malheureusement, le directeur ne pouvait se passer des politiques : il avait besoin, pour faire voter ses budgets, d'un président de C A qui lui soit favorable. Dans sa longue carrière administrative, il avait appris à manipuler ces notables provinciaux et il n'avait pas la naïveté de prendre pour argent comptant la jovialité bon enfant et les claques dans le dos. Il acceptait le deal qui prévoyait que Jalons se servait pour faire campagne de la vitrine de l’hôpital, y négociant avec les syndicats des avantages qui aggravaient régulièrement son ulcère, et d'autant qu'au niveau national, Jalons défendait sans état d'âme la politique inverse.
En traversant l’hôpital, Jalons serrerait trente mains, surtout celles des femmes de ménage et des intérimaires : Un employé satisfait, c'est trois électeurs potentiels. Il ne se jetait plus sur la paluche des schizophrènes depuis qu'un conseiller lui avait fait remarquer que nombre d'entre eux étant sous tutelle, ils n'ont plus le droit de vote.
Par contre, mais c'était là le seul avantage, on pouvait marcher aux côtés du président : Jalons était si rond qu'il en paraissait petit.
 
Mercier Beaumont portait ces mocassins à talons plats, signe d'une notable indifférence à la conception directoriale de la féminité en talons aiguille, et provocation pour les hommes de petite taille. Heureusement, elle avait l'air fatiguée et semblait moins scandaleusement sûre d'elle que d'habitude.
Jalons ne tenta point le clin d'oeil de rigueur : il y avait beau temps qu'il avait classé la psychiatre dans la catégorie des emmerdeuses ; elles réfléchissent, raisonnent, ont le culot d'argumenter, et en prime, se foutent de vous ! Celle-là avait de surcroît l'ironie mordante, avec son air de ne pas y toucher. Son mari ne devait pas rigoler tous les jours ! C'est pour cela qu'il avait choisi de travailler pour l'UNESCO, ah, ah! Il évitait sa femme et avait peut-être une femme dans chaque port. On sait bien que les Noirs sont chauds !
En attendant, si Madame pouvait prendre quelques jours de congé, le temps que les esprits s'apaisent...
- Vous affronteriez les médias tout seul ? dit Béatrice sarcastique.
Et voilà ! Tout de suite agressive ! Et touchant où il le fallait. Il n'y avait pourtant pas de quoi la ramener avec cette histoire de Hassan ! Un Arabe, en plus ! Ca obligeait à marcher sur des œufs : ne blesser personne, prendre garde à la communauté de Maghrébins-travailleurs-qui-se-tiennent-tranquilles, compatir discrètement aux préoccupations des Français-de-souche-travailleurs-qui-se-tiennent-tranquilles, réfuter les accusations de racisme, réfuter les accusations de laxisme... Bien sûr, pour elle, c'était facile, avec son mari...
- Je vous demande pardon ?
Elle l'avait cueilli au vol, alors qu'il se délectait de sa langue de bois habituelle.
- Enfin, bien sûr, Docteur, vous m'avez mal compris, ce n'est pas ce que je voulais dire...
Elle le laissait s'empêtrer. Que voulait-il dire? Qu'elle favorisait un Arabe parce que son mari était noir ? Débrouille-toi donc imbécile ! Parmi les suaves coups de fil reçus la veille, certains faisaient allusion, en effet, au fait qu'elle aimait les bronzés.
Les circonlocutions de Jalons la faisaient rire et elle constata avec étonnement le même amusement dans l'oeil du directeur.
- Enfin, Docteur ! finit par exploser Jalons, ce serait quand même plus simple si vous nous laissiez régler tout ça. Tant que Hassan n'est pas retrouvé, nous serons sur la sellette. Il serait préférable que nous parlions d'une seule voix !
Elle haussa les épaules :
- Je ne m'intéresse à Hassan que dans la mesure où il est mon patient : je ne reviendrai pas sur ce que j'ai écrit.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Dimanche 19 février 2006 7 19 /02 /Fév /2006 18:04
Le psychopathe toujours en fuite.
Le calvaire de Bernadette.
La psychiatre ne revient pas sur ses déclarations.
Les titres barraient les premières pages car l'actualité était pauvre en informations internationales. Les Irlandais étaient calmes et le président des States tenait son zizi tranquille.
Aux journaux télévisés de la veille, on avait vu Jalons, plein de componction, exiger que tout soit mis en œuvre pour retrouver Hassan, assurer à ses électeurs qu'il était partie prenante dans la douleur de la famille, rassurer les malades et leurs proches. Pas un mot sur Mercier Beaumont, mais une manière démagogique de déplorer que la loi ne soit pas différente, que l'appréciation de la dangerosité soit laissée aux seuls médecins. L'entretien avait été un chef d’œuvre de roublardise. Julien avait admiré le numéro, vautré sur son canapé devant la chaîne info, en se nourrissant d'un pâté   acheté au Tunisien d'en bas. Un œil sur Jalons, l'autre sur l'espace vide au-dessus de la télé, se disant qu'après tout, il allait peut-être acheter l'affiche de Vander Meulen.
Hassan était introuvable ; ce n'était pas la première fois : il avait une capacité peu banale à disparaître corps et biens. On restait quelques mois sans nouvelles et puis il refaisait surface, frais comme un gardon, l'arme à la main, en braqueur de chocolatines. Il aurait fallu ratisser les cités, d'autant plus promptes à s'embraser que l'accusation de pédophilie et de meurtre éveillait dans le public un écho horrifié.
Le préfet voulait Nordine, violeur et assassin présumé (on n'avait pas convaincu les journalistes que les deux n'étaient pas forcément liés), mais sans que les cités ne se révoltent. Il sortait d'en prendre : quelques mois auparavant un gamin avait été stoppé net sur une moto, certes volée, par la balle d'un flic nerveux qui l'avait envoyé ad patres en moins de temps qu'il n'en faut pour tirer. Les voitures avaient brûlé, les magasins avaient été saccagés et la télé était venue voir. Tout, mais pas la télé. Pas la télé qui, avec à l'appui des images outrancières de mioches menaçants et de mères en larmes démontrait au pays qu'il était incapable de faire régner l'ordre dans son coin de province.
Le pâté expédié, Julien avait traîné en sirotant un fond de rouge algérien qui râpe le palais. Il n'arrivait pas à se coucher avec, dans la tête, les images mêlées de la petite fille sur une table de marbre, du légiste officiant comme un bourreau, des parents dignes et douloureux.
Tiphaine revenait.
Heureusement il n'avait gardé d'elle aucune photo.
Pourtant, il refusa d'entrer dans sa chambre. Pas de photo de Tiphaine, mais des portraits d'Anne, il y en avait, qu'il ne se résolvait pas à tourner vers le mur. Il était bien tout seul désormais : Tiphaine était morte, et Anne s'était tirée. Qu'elle commence à devenir une actrice cotée n'arrangeait pas les choses : il craignait toujours de tomber sur elle, au détour d'une émission de télé. Mais il espérait aussi revoir inlassablement le fin visage un peu pointu, la moue méprisante, les paupières voilant le regard de myope.
Il tenta de conjurer son début d'insomnie en se passant pour la trentième fois un Tavernier vachard, quête initiatique autour de cadavres allongés sur des tables de marbre. C'était pour lui.
Il avait fini par s'écrouler sur le canapé : dans son cauchemar, Anne était psychiatre. Plus chieuse que nature. Le genre qui résiste à tout, qui a une opinion sur tout, qui veut changer le monde pour qu'il soit meilleur. Le genre qui exige des autres morale, rigueur, honnêteté. Le genre qui l'est elle-même, honnête, ce qui fait qu'on ne peut pas l'envoyer sur les roses. Et tout ça en étant butée, jolie, têtue, au bord des larmes si on l'agresse et qui fait tout pour être agressée vu qu'elle emmerde le monde. Au réveil, les facéties de son inconscient le laissèrent perplexe et agacé. Cette fascination morbide pour les femmes qui la ramènent commençait à bien faire. Il lança la cafetière et descendit chercher les journaux en renonçant pour la sixième fois aux vins du Maghreb.
Les articles ne précisaient pas qu'il n'y avait pas eu viol, comme si certaines informations avaient volontairement été laissées de côté. Le fait que l'enfant n'était plus vierge avait filtré et, de la même manière que les parents de Bernadette, les journalistes n'imaginaient pas autre chose que l'agression sexuelle comme si toute autre supposition eût été susceptible de souiller la mémoire de l'enfant. Le journal local, par la voix d'un certain Puivert, mettait même en doute les conclusions du légiste. Julien parcourut l'article, mal à l'aise. Il imaginait la colère cataclysmique du légiste : s'étouffant, bavant, jurant, vouant aux gémonies le fils de pute. Certes, une leçon ne ferait pas de mal à ce type suffisant, mais d'un autre côté, sa compétence n'avait jamais été mise en doute : il connaissait bien son métier.
Puivert allait plus loin que Jalons dans sa mise en cause de Mercier Beaumont, dont il fustigeait le manque d'expérience, regrettant que la signature des levées d'internement ne soit pas dévolue aux seuls chefs de service. La fin de l'article était assez odieuse, rappelant au docteur Mercier Beaumont qu'elle-même avait une fille, à la merci des psychopathes de tout poil.
Oubliant ses résolutions du réveil, Julien se sentit gonflé de colère : il ne voulait pas qu'on attaque Béatrice, même s'il refusait de s'avouer la pernicieuse influence de la merveille exotique, double mystérieux de Tiphaine.
Une nouvelle fois, il se sermonna sévèrement en dévalant l'escalier : Borelli ne voudrait que des faits, le juge d'instruction était sans imagination. Poursuivre l'enquête sans tenir compte de Tiphaine.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Samedi 18 février 2006 6 18 /02 /Fév /2006 09:21

Premier épisode

Episode précédent

- Vous pensez avoir quelque chose à me dire ?

- Je suis stressée, vous savez. C'est moi qui m'occupe de Valentine quand le docteur est de garde. La nuit et tout. J'ai peur de rester toute seule maintenant. Elle sera de garde demain. Et Monsieur Beaumont qui ne revient pas avant un mois.

- Monsieur Beaumont ?

- Son mari.

En même temps qu'elle parlait, elle désignait du menton un des cadres sur la cheminée. Julien se leva et le saisit pour se donner une contenance. C'était le portait d'un homme élégant, exceptionnellement beau. La merveille exotique avait ce front large et ce menton volontaire. La ligne des sourcils était identique, et ici le teint semblait d'abricot mûr, révélant une incontestable origine africaine ou antillaise.

Julien se demanda si là était la faille du docteur Mercier Beaumont, si c'était la nécessité de protéger cette petite fille à moitié d'ailleurs qui l'avait rendue si intransigeante, si vigilante et si vulnérable.

Il y avait donc un mari, séduisant, raffiné, qui donnait la clé du charme extraordinaire de Valentine, et l'orgueilleux se sentit presque humilié, sentant une fois encore combien était lourd le poids de son enfance, malgré les excentricités et les provocations dont la plus élaborée était son entrée dans la police, à un niveau qui avait fait s'étouffer son père de fureur. Non, il n'en était pas mort, Dieu veille sur ceux qui l'honorent ! Mais entre Maître Mornay, du barreau de Paris, et le docteur Mornay, psychiatre mondain, l'inspecteur Mornay faisait pâle figure. Maître Mornay senior, le notaire, s'arrachait la gueule chaque fois qu'il devait parler du plus jeune de ses fils. On ne pouvait en dire autant de Julien qui ne prononçait jamais le nom de son père.

Béatrice lui donnait une sacrée leçon de tolérance. Il connaissait bien les siens : heureusement pour elle, Valentine était belle et brillante ; toute défection aurait été attribuée aux origines de son père.

Elle arrivait. Porte qui claque, bruit des talons plats sur le carrelage du couloir. Il reposa la photo.

Elle entra. Baiser à la merveille, pendue à son cou, signe de tête à Sandrine. Pour lui un regard acéré, inquiet.

Elle n'avait pas dû passer une bonne journée : les pressions concernant Hassan avaient dû se faire plus fortes et il ne doutait pas qu'elle tenait sa ligne, en dépit de ses incertitudes.

Sandrine déversa ses doléances : le téléphone, les journalistes, le violeur dans la nature, les menaces. Elle s'abreuvait de littérature de caniveau, la princesse avait-elle un nouvel amant, la petite fille disparue était séquestrée par un grand-oncle pervers. Le monde était peuplé de pédophiles et d'actrices nymphomanes et la police ne faisait rien .

Béatrice eut un soupir excédé : elle avait eu les journalistes, les commentateurs télé, stupéfaits que passer sur le petit écran ne soit pas le principal objectif de son existence, les menaces implicites (si vous ne vous exprimez pas, le sujet sera peut être mal traité). Sans parler des malades, avec leur sens aigu de la réflexion percutante :  "C'est vrai que vous avez laissé partir l'assassin de la petite, Docteur?"

Le secrétariat de direction avait appelé : le directeur souhaitait la rencontrer, avec le président du conseil d'administration. Elle avait mine de croire qu'il sollicitait un rendez vous et avait fait répondre qu'elle était prête à les rencontrer le lendemain à son bureau. Après tout, elle pouvait s'offrir de petites joies.

Mais là, Sandrine était la goutte d'eau.

Elle la dirigea fermement vers la cuisine, Valentine dans ses jambes, avant de revenir face à Mornay : elle envoya rouler ses chaussures sur le tapis avant de se pelotonner dans un des fauteuils, prouesse que lui permettait son petit gabarit.

- Vous vouliez d'autres renseignements ?

Absolument. C'est pour ça qu'il était venu. Pas pour titiller son masochisme en contemplant les photos de François Beaumont.

- Je voudrais savoir si Hassan est toxicomane... Si toutefois vous ne transgressez pas le secret médical en me donnant cette information ajouta-t-il prudemment.

Il n'avait pas envie de se faire remettre à sa place. Pas maintenant. Elle secoua la tête et répondit simplement :

- Non.

- On m'a pourtant dit le contraire.

Elle le regarda avec stupéfaction :

- Un collègue ? Un collègue vous a dit ça ?

- Madame Dubout. La surveillante.

- Oh !

Elle haussa les épaules avec un demi-sourire, puis répéta :

- Nordine n'est pas toxicomane, vous pouvez me croire. Il prend une cuite de temps en temps mais ça ne va pas plus loin. Ni toxiques, ni médicaments.

- Mais pour les vendre ?

Elle réfléchit :

- C'est ce que vous a dit Dubout ? Qu'il est allé au pavillon des enfants pour voler des médicaments afin de les vendre ?

- Oui

- C'est mal connaître Nordine. Je suis sûre que dès qu'il a mis le pied hors du pavillon, il a disparu dans la nature ! Ou alors, il aurait volé les cachets dans son propre pavillon. Faire le projet d'aller dans le pavillon voisin, voilà qui dépasse les capacités d'élaboration de ce malheureux. Il est dans l'instant présent. Point. Il sort du pavillon, il s'enfuit. Il va chez le boulanger, il pique des chocolatines. Après quoi, il s'installe à la terrasse de son café favori ! Mais bien sûr, si vous tenez compte de l'opinion de Dubout pour affiner les diagnostics médicaux !

Il s'était trompé. Dubout ne laissait pas le docteur Mercier Beaumont indifférente. Il reprit doucement :

- Je crains que l'opinion de madame Dubout ne devienne bientôt l'opinion publique.

Elle acquiesça, découragée :

- C'est terrible. Mais on ne peut pas accuser Nordine comme ça ! Je suppose que vous cherchez des preuves, des indices. Enfin quoi! Il ne suffit pas qu'il ait la tête de l'emploi !

Elle se battait pour Hassan, mais on l'accuserait de se défendre elle-même.

- Le docteur Meyer prétend que Hassan est dangereux.

Elle se détendit un instant :

- Ah, Jean ! Il vous a raconté son combat contre Nordine ?

- C'est un témoignage qui peut vous porter tort... lui porter tort, je veux dire.

Elle sourit :

- Oh, je suis assez tranquille : Jean ne témoignera de rien du tout et nulle part... Il relit six fois chaque document qu'il signe. Et puis bon, quel mobile aurait-eu Nordine pour tuer cette gosse ? Même si elle l'avait surpris, il criait "bouh !" et elle se sauvait à toutes jambes. Il faut un mobile pour assassiner quelqu'un !

- L'opportunité suffit parfois.

Le mobile c'était pour la galerie. C'est drôle comme parfois les mobiles étaient dérisoires. Et puis, Hassan n'était qu'un malade mental. Un fou a-t-il besoin d'un mobile ? Bien sûr que non ! Il tue parce qu'il est fou, pour assouvir une pulsion, parce qu'il est dehors au lieu d'être enfermé. Parce que le psychiatre l'a laissé sortir !

- Puis-je vous poser une autre question ? Il semble que le grand-père de Bernadette soit également hospitalisé à Saint Sauveur. Etes vous au courant?

- Quel rapport avec Bernadette ?

- Ecoutez, c'est vrai que Hassan est un suspect idéal. Mais c'est vrai aussi que cette gosse et Hassan, ça ne colle pas bien. Elle n'a pas été violée, contrairement à ce qui est répandu. Il est peu probable que Hassan ait été son amant. Il ne s'agit plus d'opportunité, mais de mobile. Pour avoir le mobile, il faut tenter de connaître Bernadette. J'ai vu ces parents...

Il marqua une pause. Elle approuva pleine d'intérêt:

- Même si je savais quelque chose sur l'hospitalisation de son grand-père, je ne pourrais rien vous dire, vous le savez bien. Vous êtes vous adressé à l'administration de l’hôpital ?

- Vous savez bien qu'ils ne communiqueront rien sans l'aval du docteur Delmas.

- Oui, c'est une passionaria du secret médical.

Elle le regardait d'un air désolé :

- Le but du secret, dit-elle gravement, ce n'est pas le secret en lui même, contrairement à ce que pensent certains de mes confrères. Le but du secret, c'est la protection de nos patients.  De tous nos patients.

Hassan aussi.

à suivre

 

 

 

Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Jeudi 16 février 2006 4 16 /02 /Fév /2006 22:38
Il aimait l'idée de la revoir.
Il aimait sa certitude de l'innocence de Hassan, envers et contre tous et contre le peuple vitupérant. Il la croyait.
Le Dr Mercier Beaumont aussi habitait une maison cossue dans un beau quartier. Mieux que les Labeyrie: dans la vieille ville, rue Victor Hugo, après le carrefour de la Trinité, en venant de la place Saint Louis. Avant le carrefour, c'était quelconque, nouveau riche. Après le carrefour, parfait, vieille famille. C'était là le genre de détail que Julien ne négligeait jamais, au grand dam de Rachid. 
Vieille maison. XVIIIème siècle. En réalité, la rue entière était constituée d'anciennes petites maisons où les aristocrates avaient logé leurs danseuses. Ce qui ouvrait, au choix, pour les maisons familiales deux hypothèses : ou on descendait du seigneur, ou on descendait de la courtisane. Il était à peu près sûr que la jeune femme   revendiquait la courtisane: elle pouvait se le permettre. Voilà qui devait profondément agacer Josiane Dubout.
Derrière l'alignement de briques blanches il y avait des jardins, parfois des piscines, mais de la rue il était impossible de les soupçonner car les façades étaient mitoyennes. A son coup de sonnette répondit une cavalcade précipitée. La porte pivota sous l'effort d'une petite main et Lancelot l'accueillit, l'épée à la main, le torse moulé dans un t-shirt des cent un dalmatiens.
- Salut ! dit sobrement Lancelot qui repartit à fond de train vers le fond du couloir.
- Salut ! dit Julien qui se garda de rire
Lancelot revenait au galop :
- Maman n'est pas encore là. Elle va arriver à six heures. C'est Sandrine qui me garde.
Un cri de colère retentit. Une jeune fille surgissait en courant de la pièce voisine, essoufflée:
- Valentine ! Tu as encore ouvert la porte ! Je t'ai dit de m'attendre ! Combien de fois ! N'importe quoi peut arriver ! Qui êtes vous ?     
Elle le fixait avec anxiété sous une frange de cheveux paille dont une touffe se dressait coquinement sur le sommet du crâne, maintenue par un élastique multicolore. Elle avait tiré Valentine à elle, contre son grand t-shirt lui aussi orné des chiots tachetés. Le long caleçon à fleurs et les mules en éponge permettaient, sans coup férir, d'identifier Sandrine-qui-me-garde. La jeune fille était bouche bée, au bord de l'hystérie. Depuis le matin, elle découvrait un monde qu'elle croyait jusque là réservé aux feuilletons télévisés. Si elle ne sauta pas sur Julien en criant à l'aide, c'est parce qu'il ne correspondait pas à l'idée qu'elle se faisait d'un maniaque en fuite (basané, sale et mal habillé, identifiable comme méchant). Le côté aristocrate espagnol et les yeux gris emportèrent le morceau, avec les chaussures anglaises, car Sandrine se faisait une règle de regarder en premier lieu les pieds de ses interlocuteurs. Au même instant elle pensa à ses mules en éponge qu'elle tenta de dissimuler pendant toute la suite de l'entretien.
Il se présenta. Elle voulut voir sa carte sous les rires de Valentine qui serinait :
- C'est un policier je te dis. Je l'ai vu ce matin avec maman
- Avec ce qui se passe, on n'est jamais trop prudent ! assena Sandrine que Julien soupçonna d'avoir une collection de truismes adaptés à chaque circonstance de la vie. Le docteur ne va pas tarder. Voulez vous l'attendre ?
Elle l'installa dans un salon qui donnait sur le jardin. Pas de piscine. Quelques arbres fruitiers. Le vélo de Valentine sur la pelouse mal entretenue. Valentine devait grimper aux arbres et jouer au ballon dans les fleurs. Les rosiers n’étaient pas taillés et le choix des plantes, solides camélias et lauriers insensibles aux intempéries montraient surtout qu'on n'avait pas le temps de s'occuper du jardin.
Il se cala dans un fauteuil art déco, mais pas le genre dans lequel on s'avachit. Julien savait de toute façon, depuis l'enfance, qu'on ne se vautre pas sur les fauteuils. Face à la cheminée de marbre, se reflétant dans le miroir de Venise, le Vander Meulen paraissait authentique. Elle n'a pas l'air d'avoir une alarme ! maugréa-t-il intérieurement.
Quand il était enfant, il passait des heures assis, et non avachi, sur l'ottomane de sa grand-mère, à contempler silencieusement le Vander Meulen qui faisait face à la cheminée. Il aimait le style net, les bleu roi et les amoncellements rageurs de matière. Le tableau était revenu à son père, qui l'avait peut-être vendu car il n'aimait que les figuratifs. Le salaire de Julien ne l'autorisait qu'à une affiche, certes richement encadrée, mais il y avait renoncé : le souvenir des stations pensives sur l'ottomane de Grand-Mère était trop beau.
La présence de ce tableau qui en rappelait un autre, loin de le rendre nostalgique, le ravit comme un gamin. Il laissa Sandrine l'approvisionner en café, s'emplissant les yeux de Valentine qui tournait autour de lui :

- Avez-vous vu le t-shirt que Sandrine m’a offert ? Maman ne voudra pas que je le mette pour sortir.

 

 

 

La petite fille ne tutoyait pas, car on ne tutoie pas les étrangers. Elle ne se donnait pas le ridicule de sortir affublée d'un Walt Disney, car un peu de rigueur ne nuit pas dans le choix de ses vêtements. Ah, Tiphaine !

 

 

 

Il laissait son regard errer sur les meubles et les objets. Un masque Africain en bois précieux, les pommettes hautes, comme Valentine. Des cadres avec des photos de la merveille exotique. Sandrine déversait une litanie geignarde :

 

 

 

- J'ai décroché le téléphone. Je n'en pouvais plus de tous ces appels. Des journalistes. La télé. Parfaitement, la télé. Comment ont ils eu ce numéro, je vous le demande ? Le docteur est sur liste rouge.  Que fait la police contre ça ?

 

 

 

Quelqu'un à l’hôpital, avait dû communiquer le numéro à un journaliste persuasif.

 

 

 

- C'est comme dans un film, reprenait Sandrine. Est-ce que le docteur pourra prendre un avocat pour se défendre ?

 

 

 

Valentine s'échappa un instant vers la cuisine où on l'entendit qui ouvrait des portes.  Sandrine en profita pour se pencher vers Mornay, l'air mystérieux et scandalisé :

 

 

 

- Il y a même des gens qui ont appelé pour menacer. Oui Monsieur. Je n'osais pas le dire devant la petite. Pour dire que Madame Mercier Beaumont protège les violeurs et qu'elle va le payer ! Vous croyez qu'ils viendraient jusqu'ici ?

 

 

 

Elle s'arrêta pour reprendre son souffle avec une moue dégoûtée. L'excitation était perceptible. Elle n'avait pas encore bien choisi son rôle : victime des médias ou héroïne de feuilleton. En même temps, malgré cet intérêt un peu malsain, il était évident qu'elle était dépassée :

- Vous allez m'interroger ?

à suivre

 

 

 

Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Mercredi 15 février 2006 3 15 /02 /Fév /2006 07:30
 
 
C'est avec un soulagement qu'il ne se dissimula pas qu'il quitta la Petite source pour l'école d'infirmières. Nathalie Rivière avait proposé de le rencontrer à la sortie de son cours et Rachid passa quelques minutes bienfaisantes à reluquer les blondes pimbêches en pantalon trompette et petit pull moulant. Les œillades de la secrétaire de Meyer ne l'avaient pas laissé insensible. A vrai dire la créature était ravissante malgré son allure de poupée Barbie et Rachid adorait se laisser séduire par les poupées, n'en déplaise à Julien qui préférait les chieuses mais c'était son droit.
Il rêvait aux hanches androgynes de la jeune personne quand Nathalie Rivière l'aborda, décevante, insignifiante, floue. Rachid aimait les filles qui laissent dans l'esprit des contours nets. Celle-ci n’avait qu’un seul atout, sa chevelure rousse, nouée en une terne queue de cheval. Il se rappelait avec étonnement le sourire complice du docteur Meyer. Il s'était attendu à autre chose... Mais elle était souriante, aimable, et avait la grâce d'avoir vingt ans. Sans doute était-ce suffisant.
On ne pouvait lui dénier un certain à propos, comme put le constater Rachid, fermement dirigé vers la cafétéria au vu et au su de tous tandis que la jeune fille susurrait :
- Cela reste confidentiel, n'est ce pas ?
Ce n'était certainement pas la conception que le docteur Meyer avait de la confidence, mais la jeune élève infirmière choisissait visiblement d'impressionner ses copines. Elle faisait coup double, en laissant soupçonner ses relations avec Meyer et en se laissant interroger en public par le somptueux Rachid qui balaya de son œil oriental l'aréopage de péronnelles froufroutantes.
Vérifier l'alibi de Meyer n'était que pure routine, mais après le dérapage du matin, ni Julien ni lui n'avaient résisté à la tentation de montrer à ce type qu'il n'était pas intouchable.
Rachid savait déjà que le combat de boxe avait pris fin à vingt et une heures trente (victoire - par forfait- de Jean Henri Meyer). Et ici le bon docteur avait menti : le combat avait été d'autant moins difficile qu'il n'avait pas eu lieu ! En roulant en père de famille, il ne fallait pas plus d'une demi-heure au psychiatre pour rejoindre le centre ville. Au vu de la rutilante automobile japonaise (carrosserie réellement écarlate), astiquée, briquée et tout que Meyer garait devant sa consultation, Rachid était prêt à parier que celui-ci ne conduisait pas comme un grand-père. Alors ? A quelle heure avait-il rejoint Nathalie Rivière, en toute confidence ?
La jeune fille ne se fit pas prier, battant modestement des cils :
- Jean m'a rejointe vers dix heures et demie. Nous avions rendez-vous dans un café.
Ca lui laissait le temps quand même, à ce fou furieux, de repasser par l’hôpital et de tuer l'enfant, pour une raison, Rachid le reconnaissait, non encore élucidée. En tout cas, entrer dans l’hôpital, même à pied, devait être pour Meyer un jeu d'enfant. Nordine en était bien sorti !
Rachid soupira en lui-même: mieux valait ne pas trop s'exciter sur Meyer, malgré ses réflexions racistes. Borelli ne manquerait pas de lui faire remarquer la vraisemblable origine juive du nom. Borelli dirait israélite. En tant que flic maghrébin il était prié de ne pas trop la ramener sur les israélites.
Il leva les yeux sur la jeune infirmière et eut envie de rire: pas très jolie, intelligence moyenne, mais en confirmant, devant sa promotion qui l'épiait du regard, l'alibi d'un des médecins de l’hôpital, elle venait de réaliser un coup brillant. Il aurait parié qu'il avait devant lui la future Madame Meyer.
- Mais si tu veux mon avis, lui ne le sait pas encore !
Nathalie Rivière l'avait laissé, assez satisfaite d'elle-même, mais Rachid avait attendu quelques minutes avant de se lever à son tour. Technique Mornay : je touille mon café, nonchalant et désinvolte, et je vois venir.
Il avait vu. Une jeune femme d'une trentaine d'années. Séduisante. Elle lui avait glissé, la voix enjôleuse :
- Vous n'allez pas interroger toutes mes élèves, Monsieur l'inspecteur ?
Non bien sûr, chère Madame. Urbanité Mornay.
- C'est la monitrice de l'école. Elle en raconte de drôles sur Meyer tu sais... Même si on peut supposer qu'elle est poussée par la colère ou le dépit. Elle a fait quelques réflexions plutôt pincées sur l'âge de la petite Rivière. Meyer a dix huit ans de plus qu'elle. Elle dit qu'il fait toujours ça, draguer les élèves, que pour lui passé trente ans les femmes sont bonnes à jeter. Elle dit qu'il a tellement peur de vieillir qu'il se teint les cheveux et utilise des crèmes anti rides.
- Rachid !
- Ca avait l'air sérieux je t'assure. J'ai envie de creuser ça, moi !
- En interrogeant sa secrétaire ?
- Et pourquoi pas ? On a un psychiatre qui n'aime que les petites jeunes et une adolescente, patiente du dit psychiatre qui a des relations sexuelles suivies... avant d'être assassinée dans son service. Imagine qu'elle l'ait menacé de tout révéler : ça serait un sacré mobile, ça!
- Aimer les jeunes filles ce n'est pas aimer les petites filles !
- Et puis il n'est ni chômeur ni arabe. Chez les Arabes c'est culturel. Intrinsèquement lié à leurs coutumes.
- Où as-tu appris des mots difficiles comme ça ? Dans ton lycée de banlieue ?
- Ben oui, on avait un bon prof de Français: Kowalewski, il s'appelait.
Julien sourit, bon prince :
- Tu ne crois pas au bon docteur Meyer, notable éminent de cette ville. Tu as autre chose ?
Julien hocha la tête. Il hésita avant de répondre. Il avait l'impression de lâcher ses démons dans la nature .
- C'est le père de la petite, dit-il enfin, il y a quelque chose qui me gêne.
Il sentait ces pères-là. Il savait les repérer.
- Le père ? tu penses que c'est le père ?
- Je ne sais pas dit précipitamment Julien qui regretta aussitôt de s'être dévoilé. Simplement il y a des choses bizarres : il raconte des bobards quand il dit qu'il n'a pas vu sa fille ; il l'a vue en cachette. La grande sœur dit aussi qu'il l'aidait à dissimuler de la nourriture.
-Mais ça, ça veut juste dire qu'il l'aimait, pas qu'il...
- Il faudrait savoir, dit sèchement Julien. Cette fois ci je ne te parle ni d'un Arabe, ni d'un RMiste. Ce type a pignon sur rue!
- Mais c'est son père !
- Oui c'est son père. Mais l'inceste est une réalité après tout. Cette gosse de douze ans qui a des relations sexuelles suivies sans que ses parents le sachent, alors qu'elle ne sort jamais, qu'elle est enfermée à l’hôpital... Ca parait logique que ce soit un proche.
- Pourquoi pas un des gamins de l’hôpital ?
- Ca ne cadre pas trop avec ce que l'on sait d'elle : le genre un peu pimbêche. Les gamins de l’hôpital, j'ai cru comprendre qu'ils étaient plutôt malades. Le père est bizarre je te dis.
- Mais qu'est ce qui te fait dire ça ?
- Je... Je le sens.
- On dirait que tu en fais une affaire personnelle ! dit Rachid avec étonnement
Julien haussa les épaules et tourna le dos, contemplant le fleuve avec application.
- Il y a autre chose, dit-il au bout d'un moment. Une histoire au sujet du grand-père de Bernadette. Il semble atteint de maladie mentale, peut-être hospitalisé à Saint Sauveur. J'aimerais bien en savoir plus là-dessus.
- Quel rapport avec la gamine ?
- Le fait qu'elle ne soit plus vierge agite tout le monde, parce que tout le monde trouve ça scandaleux, ou épouvantable, mais après tout rien ne prouve qu'il y ait un lien entre ça et son assassinat. C'était une enfant brillante, intelligente. Peut-être mettait-elle son nez où il ne fallait pas.
- Tu veux réinterroger les parents ?
- Oui, avec peut-être un peu moins de ménagements.
- Ils ne te plaisent pas les Labeyrie !
- Non. Ce sont des bourgeois rassis. Ils savent qu'ils ont raison : leurs valeurs sont les meilleures, leur éducation est parfaite. Vois-tu, pour eux, tu n'existes  même pas : ils sont allés dans d'autres écoles, ils habitent dans d'autres quartiers. Peut-être ont-ils entendu parler de toi à la télé, mais à mon avis non, parce qu'ils ne regardent que les opéras, quand ils sont retransmis en simultané sur France Musique. Ces gens-là m'emmerdent.
- On jurerait que tu viens de décrire ta famille, dit Rachid en riant
- Ta gueule !
 
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Samedi 11 février 2006 6 11 /02 /Fév /2006 10:53
 
Julien marchait le long du fleuve.
Il était nerveux, irascible. Il poussait du pied une boite de soda cabossée, avec application, la faisant monter et descendre le long du petit talus, tentant de lui faire franchir les accidents du terrain, se laissant aller à une satisfaction puérile lorsqu'il y parvenait.
Il n'aimait pas ce père Labeyrie qui allait voir sa fille en cachette et l'aidait à dissimuler sa nourriture. Il n'aimait pas cette complicité irresponsable, le «surtout, ne disons rien à Maman». Ne rien dire à maman alors que la petite anorexique est en danger de mort. Ne rien dire à Maman, tout lui cacher, l'avouable et le reste. La petite n'est pas vierge, elle a un amant. Où le rencontre-t-elle ? Qui vient la voir dans sa prison ? Le père est-il au courant ? C'est sa fille préférée. Ils ont des secrets. Et la mère ne voit rien, bien sûr, cette imbécile ! Tout va pour le mieux dans ma famille. Personne n'a rien à dire. Ce qui ne me convient pas, n'existe pas.
Pourtant Tiphaine est morte. Alors à quoi ça t'a servi de fermer les yeux ? Bernadette est morte. Ne fermez pas les yeux. Ce n'est pas Hassan qui l'a violée.
- J’hallucine! Tu te convertis au foot, Julien ?
Rachid tourne autour de lui, s'agite et mouline des mains. Julien hausse les épaules : le foot ! Et envoie, de manière définitive, le bout de ferraille à dix mètres. 
Rachid avait été chargé de deux missions: rencontrer la famille Hassan et vérifier à tout hasard l'alibi de Meyer en interrogeant l'élève infirmière.
- La famille Hassan ?
Rachid leva les yeux au ciel. Borelli pensait toujours qu'il était plus apte qu'un autre à gérer les questions arabes ! Tu parles ! La mère de Nordine ne parlait pas un mot de Français d'abord ! Il lui avait fallu utiliser la petite sœur comme interprète. Car lui Rachid, ne faisait pas illusion bien longtemps: à part Dieu est grand et les insultes, il savait à peu près autant d'Arabe que Borelli d'Italien. A part ça c'est vrai qu'il se fondait dans le paysage, à la Petite Source, attendu qu'il avait grandi quelques blocs plus loin. Borelli pensait évidemment que le pavillon préfabriqué de ses parents le mettait socialement un poil au-dessus de l'H L M de Rachid. On sentait, à sa bienveillance paternelle que les Bensaïd étaient de bons Arabes. Borelli disait Maghrébins.
Ceci posé, Rachid fit le transparent au pied des tours et dans l'escalier sombre, monta résigné les huit étages car l'ascenseur était en panne et fit semblant de ne pas voir les quatre ados avachis au quatrième.
Fondu dans le paysage ! Borelli aurait trépigné de joie. Bien sûr il ne fallait pas trop en demander à la famille Hassan : ils savaient bien, eux, qui était Rachid. L'agressivité de la petite sœur, c'était quelque chose ! Une gazelle de quatorze ans qui s'était muselée parce qu'elle était réaliste mais dont le regard, extrêmement évocateur avait martelé : "vendu, pourri", pendant tout l'entretien.
Tous les frangins Hassan étaient dans la nature, mais c'était leur domicile usuel. Tarek était en taule. Safia faisait un C E S à la mairie, il ne l'avait pas rencontrée. Souad ne lui avait lâché que le strict minimum, butée, hostile :
- C'est toujours Nordine qui trinque. On a toujours quelque chose à lui mettre sur le dos. C'est pas un pointeur. Mon frère c'est pas un pointeur. Et il a tué personne! Mais dès qu'il y a un problème, on dit que c'est lui !
La description d'un Nordine archangélique offrant des fleurs aux vieilles dames était certes exagérée, mais il était vrai que six mois auparavant, Nordine avait été signalé comme participant à un braquage minable alors qu'il était... à l’hôpital Saint Sauveur, dûment chaperonné par deux infirmiers avec lesquels il tapait une belote, à l'heure du crime. Les flics avaient mis deux jours à s'en apercevoir, ah, ah... !
- Il a rien fait Nordine et on l'a pas vu d'abord ! C'est pas un pointeur. C'est ça que tu crois ?
Rachid ne croyait rien, chaviré par les rugissements de Souad et les gémissements de la mère. Quand sa propre mère était arrivée du Maroc elle avait appris le français en quelques mois. A la mort du père, le dernier des enfants avait huit ans. Elle avait surveillé leur scolarité dans les cris et les imprécations. Rachid avait dix huit ans lorsqu'il s'était rendu compte qu'elle ne savait ni lire ni écrire. Ce secret, que seule partageait la Princesse, il l'avait gardé pour qu'elle puisse continuer à secouer les petits, surtout Mehdi qui à l'époque avait quelques velléités de suivre la voie sinistre de Kamal.
Mais cette mère-là n'était pas sa mère.
Cette mère-là était dépassée et la confrontation le mettait en colère. Il naviguait entre la pitié et la rage. La mèche bleue, le khôl et le rouge à lèvre noir de la gamine confirmaient que les frères n'étaient pas là. La mère était une extra terrestre.
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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