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Cinq leçons sur le crime et l'hystérie
Editions du Seuil, 
9 octobre 2008

 

 

 

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  Qui-est-l-auteur.jpg De la littérature, du polar, des cours d'éditage, des avis sur tout, des conseils à ne pas suivre...

 

ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton

Dimanche 19 février 2006 7 19 /02 /Fév /2006 18:04
Le psychopathe toujours en fuite.
Le calvaire de Bernadette.
La psychiatre ne revient pas sur ses déclarations.
Les titres barraient les premières pages car l'actualité était pauvre en informations internationales. Les Irlandais étaient calmes et le président des States tenait son zizi tranquille.
Aux journaux télévisés de la veille, on avait vu Jalons, plein de componction, exiger que tout soit mis en œuvre pour retrouver Hassan, assurer à ses électeurs qu'il était partie prenante dans la douleur de la famille, rassurer les malades et leurs proches. Pas un mot sur Mercier Beaumont, mais une manière démagogique de déplorer que la loi ne soit pas différente, que l'appréciation de la dangerosité soit laissée aux seuls médecins. L'entretien avait été un chef d’œuvre de roublardise. Julien avait admiré le numéro, vautré sur son canapé devant la chaîne info, en se nourrissant d'un pâté   acheté au Tunisien d'en bas. Un œil sur Jalons, l'autre sur l'espace vide au-dessus de la télé, se disant qu'après tout, il allait peut-être acheter l'affiche de Vander Meulen.
Hassan était introuvable ; ce n'était pas la première fois : il avait une capacité peu banale à disparaître corps et biens. On restait quelques mois sans nouvelles et puis il refaisait surface, frais comme un gardon, l'arme à la main, en braqueur de chocolatines. Il aurait fallu ratisser les cités, d'autant plus promptes à s'embraser que l'accusation de pédophilie et de meurtre éveillait dans le public un écho horrifié.
Le préfet voulait Nordine, violeur et assassin présumé (on n'avait pas convaincu les journalistes que les deux n'étaient pas forcément liés), mais sans que les cités ne se révoltent. Il sortait d'en prendre : quelques mois auparavant un gamin avait été stoppé net sur une moto, certes volée, par la balle d'un flic nerveux qui l'avait envoyé ad patres en moins de temps qu'il n'en faut pour tirer. Les voitures avaient brûlé, les magasins avaient été saccagés et la télé était venue voir. Tout, mais pas la télé. Pas la télé qui, avec à l'appui des images outrancières de mioches menaçants et de mères en larmes démontrait au pays qu'il était incapable de faire régner l'ordre dans son coin de province.
Le pâté expédié, Julien avait traîné en sirotant un fond de rouge algérien qui râpe le palais. Il n'arrivait pas à se coucher avec, dans la tête, les images mêlées de la petite fille sur une table de marbre, du légiste officiant comme un bourreau, des parents dignes et douloureux.
Tiphaine revenait.
Heureusement il n'avait gardé d'elle aucune photo.
Pourtant, il refusa d'entrer dans sa chambre. Pas de photo de Tiphaine, mais des portraits d'Anne, il y en avait, qu'il ne se résolvait pas à tourner vers le mur. Il était bien tout seul désormais : Tiphaine était morte, et Anne s'était tirée. Qu'elle commence à devenir une actrice cotée n'arrangeait pas les choses : il craignait toujours de tomber sur elle, au détour d'une émission de télé. Mais il espérait aussi revoir inlassablement le fin visage un peu pointu, la moue méprisante, les paupières voilant le regard de myope.
Il tenta de conjurer son début d'insomnie en se passant pour la trentième fois un Tavernier vachard, quête initiatique autour de cadavres allongés sur des tables de marbre. C'était pour lui.
Il avait fini par s'écrouler sur le canapé : dans son cauchemar, Anne était psychiatre. Plus chieuse que nature. Le genre qui résiste à tout, qui a une opinion sur tout, qui veut changer le monde pour qu'il soit meilleur. Le genre qui exige des autres morale, rigueur, honnêteté. Le genre qui l'est elle-même, honnête, ce qui fait qu'on ne peut pas l'envoyer sur les roses. Et tout ça en étant butée, jolie, têtue, au bord des larmes si on l'agresse et qui fait tout pour être agressée vu qu'elle emmerde le monde. Au réveil, les facéties de son inconscient le laissèrent perplexe et agacé. Cette fascination morbide pour les femmes qui la ramènent commençait à bien faire. Il lança la cafetière et descendit chercher les journaux en renonçant pour la sixième fois aux vins du Maghreb.
Les articles ne précisaient pas qu'il n'y avait pas eu viol, comme si certaines informations avaient volontairement été laissées de côté. Le fait que l'enfant n'était plus vierge avait filtré et, de la même manière que les parents de Bernadette, les journalistes n'imaginaient pas autre chose que l'agression sexuelle comme si toute autre supposition eût été susceptible de souiller la mémoire de l'enfant. Le journal local, par la voix d'un certain Puivert, mettait même en doute les conclusions du légiste. Julien parcourut l'article, mal à l'aise. Il imaginait la colère cataclysmique du légiste : s'étouffant, bavant, jurant, vouant aux gémonies le fils de pute. Certes, une leçon ne ferait pas de mal à ce type suffisant, mais d'un autre côté, sa compétence n'avait jamais été mise en doute : il connaissait bien son métier.
Puivert allait plus loin que Jalons dans sa mise en cause de Mercier Beaumont, dont il fustigeait le manque d'expérience, regrettant que la signature des levées d'internement ne soit pas dévolue aux seuls chefs de service. La fin de l'article était assez odieuse, rappelant au docteur Mercier Beaumont qu'elle-même avait une fille, à la merci des psychopathes de tout poil.
Oubliant ses résolutions du réveil, Julien se sentit gonflé de colère : il ne voulait pas qu'on attaque Béatrice, même s'il refusait de s'avouer la pernicieuse influence de la merveille exotique, double mystérieux de Tiphaine.
Une nouvelle fois, il se sermonna sévèrement en dévalant l'escalier : Borelli ne voudrait que des faits, le juge d'instruction était sans imagination. Poursuivre l'enquête sans tenir compte de Tiphaine.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Samedi 18 février 2006 6 18 /02 /Fév /2006 09:21

Premier épisode

Episode précédent

- Vous pensez avoir quelque chose à me dire ?

- Je suis stressée, vous savez. C'est moi qui m'occupe de Valentine quand le docteur est de garde. La nuit et tout. J'ai peur de rester toute seule maintenant. Elle sera de garde demain. Et Monsieur Beaumont qui ne revient pas avant un mois.

- Monsieur Beaumont ?

- Son mari.

En même temps qu'elle parlait, elle désignait du menton un des cadres sur la cheminée. Julien se leva et le saisit pour se donner une contenance. C'était le portait d'un homme élégant, exceptionnellement beau. La merveille exotique avait ce front large et ce menton volontaire. La ligne des sourcils était identique, et ici le teint semblait d'abricot mûr, révélant une incontestable origine africaine ou antillaise.

Julien se demanda si là était la faille du docteur Mercier Beaumont, si c'était la nécessité de protéger cette petite fille à moitié d'ailleurs qui l'avait rendue si intransigeante, si vigilante et si vulnérable.

Il y avait donc un mari, séduisant, raffiné, qui donnait la clé du charme extraordinaire de Valentine, et l'orgueilleux se sentit presque humilié, sentant une fois encore combien était lourd le poids de son enfance, malgré les excentricités et les provocations dont la plus élaborée était son entrée dans la police, à un niveau qui avait fait s'étouffer son père de fureur. Non, il n'en était pas mort, Dieu veille sur ceux qui l'honorent ! Mais entre Maître Mornay, du barreau de Paris, et le docteur Mornay, psychiatre mondain, l'inspecteur Mornay faisait pâle figure. Maître Mornay senior, le notaire, s'arrachait la gueule chaque fois qu'il devait parler du plus jeune de ses fils. On ne pouvait en dire autant de Julien qui ne prononçait jamais le nom de son père.

Béatrice lui donnait une sacrée leçon de tolérance. Il connaissait bien les siens : heureusement pour elle, Valentine était belle et brillante ; toute défection aurait été attribuée aux origines de son père.

Elle arrivait. Porte qui claque, bruit des talons plats sur le carrelage du couloir. Il reposa la photo.

Elle entra. Baiser à la merveille, pendue à son cou, signe de tête à Sandrine. Pour lui un regard acéré, inquiet.

Elle n'avait pas dû passer une bonne journée : les pressions concernant Hassan avaient dû se faire plus fortes et il ne doutait pas qu'elle tenait sa ligne, en dépit de ses incertitudes.

Sandrine déversa ses doléances : le téléphone, les journalistes, le violeur dans la nature, les menaces. Elle s'abreuvait de littérature de caniveau, la princesse avait-elle un nouvel amant, la petite fille disparue était séquestrée par un grand-oncle pervers. Le monde était peuplé de pédophiles et d'actrices nymphomanes et la police ne faisait rien .

Béatrice eut un soupir excédé : elle avait eu les journalistes, les commentateurs télé, stupéfaits que passer sur le petit écran ne soit pas le principal objectif de son existence, les menaces implicites (si vous ne vous exprimez pas, le sujet sera peut être mal traité). Sans parler des malades, avec leur sens aigu de la réflexion percutante :  "C'est vrai que vous avez laissé partir l'assassin de la petite, Docteur?"

Le secrétariat de direction avait appelé : le directeur souhaitait la rencontrer, avec le président du conseil d'administration. Elle avait mine de croire qu'il sollicitait un rendez vous et avait fait répondre qu'elle était prête à les rencontrer le lendemain à son bureau. Après tout, elle pouvait s'offrir de petites joies.

Mais là, Sandrine était la goutte d'eau.

Elle la dirigea fermement vers la cuisine, Valentine dans ses jambes, avant de revenir face à Mornay : elle envoya rouler ses chaussures sur le tapis avant de se pelotonner dans un des fauteuils, prouesse que lui permettait son petit gabarit.

- Vous vouliez d'autres renseignements ?

Absolument. C'est pour ça qu'il était venu. Pas pour titiller son masochisme en contemplant les photos de François Beaumont.

- Je voudrais savoir si Hassan est toxicomane... Si toutefois vous ne transgressez pas le secret médical en me donnant cette information ajouta-t-il prudemment.

Il n'avait pas envie de se faire remettre à sa place. Pas maintenant. Elle secoua la tête et répondit simplement :

- Non.

- On m'a pourtant dit le contraire.

Elle le regarda avec stupéfaction :

- Un collègue ? Un collègue vous a dit ça ?

- Madame Dubout. La surveillante.

- Oh !

Elle haussa les épaules avec un demi-sourire, puis répéta :

- Nordine n'est pas toxicomane, vous pouvez me croire. Il prend une cuite de temps en temps mais ça ne va pas plus loin. Ni toxiques, ni médicaments.

- Mais pour les vendre ?

Elle réfléchit :

- C'est ce que vous a dit Dubout ? Qu'il est allé au pavillon des enfants pour voler des médicaments afin de les vendre ?

- Oui

- C'est mal connaître Nordine. Je suis sûre que dès qu'il a mis le pied hors du pavillon, il a disparu dans la nature ! Ou alors, il aurait volé les cachets dans son propre pavillon. Faire le projet d'aller dans le pavillon voisin, voilà qui dépasse les capacités d'élaboration de ce malheureux. Il est dans l'instant présent. Point. Il sort du pavillon, il s'enfuit. Il va chez le boulanger, il pique des chocolatines. Après quoi, il s'installe à la terrasse de son café favori ! Mais bien sûr, si vous tenez compte de l'opinion de Dubout pour affiner les diagnostics médicaux !

Il s'était trompé. Dubout ne laissait pas le docteur Mercier Beaumont indifférente. Il reprit doucement :

- Je crains que l'opinion de madame Dubout ne devienne bientôt l'opinion publique.

Elle acquiesça, découragée :

- C'est terrible. Mais on ne peut pas accuser Nordine comme ça ! Je suppose que vous cherchez des preuves, des indices. Enfin quoi! Il ne suffit pas qu'il ait la tête de l'emploi !

Elle se battait pour Hassan, mais on l'accuserait de se défendre elle-même.

- Le docteur Meyer prétend que Hassan est dangereux.

Elle se détendit un instant :

- Ah, Jean ! Il vous a raconté son combat contre Nordine ?

- C'est un témoignage qui peut vous porter tort... lui porter tort, je veux dire.

Elle sourit :

- Oh, je suis assez tranquille : Jean ne témoignera de rien du tout et nulle part... Il relit six fois chaque document qu'il signe. Et puis bon, quel mobile aurait-eu Nordine pour tuer cette gosse ? Même si elle l'avait surpris, il criait "bouh !" et elle se sauvait à toutes jambes. Il faut un mobile pour assassiner quelqu'un !

- L'opportunité suffit parfois.

Le mobile c'était pour la galerie. C'est drôle comme parfois les mobiles étaient dérisoires. Et puis, Hassan n'était qu'un malade mental. Un fou a-t-il besoin d'un mobile ? Bien sûr que non ! Il tue parce qu'il est fou, pour assouvir une pulsion, parce qu'il est dehors au lieu d'être enfermé. Parce que le psychiatre l'a laissé sortir !

- Puis-je vous poser une autre question ? Il semble que le grand-père de Bernadette soit également hospitalisé à Saint Sauveur. Etes vous au courant?

- Quel rapport avec Bernadette ?

- Ecoutez, c'est vrai que Hassan est un suspect idéal. Mais c'est vrai aussi que cette gosse et Hassan, ça ne colle pas bien. Elle n'a pas été violée, contrairement à ce qui est répandu. Il est peu probable que Hassan ait été son amant. Il ne s'agit plus d'opportunité, mais de mobile. Pour avoir le mobile, il faut tenter de connaître Bernadette. J'ai vu ces parents...

Il marqua une pause. Elle approuva pleine d'intérêt:

- Même si je savais quelque chose sur l'hospitalisation de son grand-père, je ne pourrais rien vous dire, vous le savez bien. Vous êtes vous adressé à l'administration de l’hôpital ?

- Vous savez bien qu'ils ne communiqueront rien sans l'aval du docteur Delmas.

- Oui, c'est une passionaria du secret médical.

Elle le regardait d'un air désolé :

- Le but du secret, dit-elle gravement, ce n'est pas le secret en lui même, contrairement à ce que pensent certains de mes confrères. Le but du secret, c'est la protection de nos patients.  De tous nos patients.

Hassan aussi.

à suivre

 

 

 

Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Jeudi 16 février 2006 4 16 /02 /Fév /2006 22:38
Il aimait l'idée de la revoir.
Il aimait sa certitude de l'innocence de Hassan, envers et contre tous et contre le peuple vitupérant. Il la croyait.
Le Dr Mercier Beaumont aussi habitait une maison cossue dans un beau quartier. Mieux que les Labeyrie: dans la vieille ville, rue Victor Hugo, après le carrefour de la Trinité, en venant de la place Saint Louis. Avant le carrefour, c'était quelconque, nouveau riche. Après le carrefour, parfait, vieille famille. C'était là le genre de détail que Julien ne négligeait jamais, au grand dam de Rachid. 
Vieille maison. XVIIIème siècle. En réalité, la rue entière était constituée d'anciennes petites maisons où les aristocrates avaient logé leurs danseuses. Ce qui ouvrait, au choix, pour les maisons familiales deux hypothèses : ou on descendait du seigneur, ou on descendait de la courtisane. Il était à peu près sûr que la jeune femme   revendiquait la courtisane: elle pouvait se le permettre. Voilà qui devait profondément agacer Josiane Dubout.
Derrière l'alignement de briques blanches il y avait des jardins, parfois des piscines, mais de la rue il était impossible de les soupçonner car les façades étaient mitoyennes. A son coup de sonnette répondit une cavalcade précipitée. La porte pivota sous l'effort d'une petite main et Lancelot l'accueillit, l'épée à la main, le torse moulé dans un t-shirt des cent un dalmatiens.
- Salut ! dit sobrement Lancelot qui repartit à fond de train vers le fond du couloir.
- Salut ! dit Julien qui se garda de rire
Lancelot revenait au galop :
- Maman n'est pas encore là. Elle va arriver à six heures. C'est Sandrine qui me garde.
Un cri de colère retentit. Une jeune fille surgissait en courant de la pièce voisine, essoufflée:
- Valentine ! Tu as encore ouvert la porte ! Je t'ai dit de m'attendre ! Combien de fois ! N'importe quoi peut arriver ! Qui êtes vous ?     
Elle le fixait avec anxiété sous une frange de cheveux paille dont une touffe se dressait coquinement sur le sommet du crâne, maintenue par un élastique multicolore. Elle avait tiré Valentine à elle, contre son grand t-shirt lui aussi orné des chiots tachetés. Le long caleçon à fleurs et les mules en éponge permettaient, sans coup férir, d'identifier Sandrine-qui-me-garde. La jeune fille était bouche bée, au bord de l'hystérie. Depuis le matin, elle découvrait un monde qu'elle croyait jusque là réservé aux feuilletons télévisés. Si elle ne sauta pas sur Julien en criant à l'aide, c'est parce qu'il ne correspondait pas à l'idée qu'elle se faisait d'un maniaque en fuite (basané, sale et mal habillé, identifiable comme méchant). Le côté aristocrate espagnol et les yeux gris emportèrent le morceau, avec les chaussures anglaises, car Sandrine se faisait une règle de regarder en premier lieu les pieds de ses interlocuteurs. Au même instant elle pensa à ses mules en éponge qu'elle tenta de dissimuler pendant toute la suite de l'entretien.
Il se présenta. Elle voulut voir sa carte sous les rires de Valentine qui serinait :
- C'est un policier je te dis. Je l'ai vu ce matin avec maman
- Avec ce qui se passe, on n'est jamais trop prudent ! assena Sandrine que Julien soupçonna d'avoir une collection de truismes adaptés à chaque circonstance de la vie. Le docteur ne va pas tarder. Voulez vous l'attendre ?
Elle l'installa dans un salon qui donnait sur le jardin. Pas de piscine. Quelques arbres fruitiers. Le vélo de Valentine sur la pelouse mal entretenue. Valentine devait grimper aux arbres et jouer au ballon dans les fleurs. Les rosiers n’étaient pas taillés et le choix des plantes, solides camélias et lauriers insensibles aux intempéries montraient surtout qu'on n'avait pas le temps de s'occuper du jardin.
Il se cala dans un fauteuil art déco, mais pas le genre dans lequel on s'avachit. Julien savait de toute façon, depuis l'enfance, qu'on ne se vautre pas sur les fauteuils. Face à la cheminée de marbre, se reflétant dans le miroir de Venise, le Vander Meulen paraissait authentique. Elle n'a pas l'air d'avoir une alarme ! maugréa-t-il intérieurement.
Quand il était enfant, il passait des heures assis, et non avachi, sur l'ottomane de sa grand-mère, à contempler silencieusement le Vander Meulen qui faisait face à la cheminée. Il aimait le style net, les bleu roi et les amoncellements rageurs de matière. Le tableau était revenu à son père, qui l'avait peut-être vendu car il n'aimait que les figuratifs. Le salaire de Julien ne l'autorisait qu'à une affiche, certes richement encadrée, mais il y avait renoncé : le souvenir des stations pensives sur l'ottomane de Grand-Mère était trop beau.
La présence de ce tableau qui en rappelait un autre, loin de le rendre nostalgique, le ravit comme un gamin. Il laissa Sandrine l'approvisionner en café, s'emplissant les yeux de Valentine qui tournait autour de lui :

- Avez-vous vu le t-shirt que Sandrine m’a offert ? Maman ne voudra pas que je le mette pour sortir.

 

 

 

La petite fille ne tutoyait pas, car on ne tutoie pas les étrangers. Elle ne se donnait pas le ridicule de sortir affublée d'un Walt Disney, car un peu de rigueur ne nuit pas dans le choix de ses vêtements. Ah, Tiphaine !

 

 

 

Il laissait son regard errer sur les meubles et les objets. Un masque Africain en bois précieux, les pommettes hautes, comme Valentine. Des cadres avec des photos de la merveille exotique. Sandrine déversait une litanie geignarde :

 

 

 

- J'ai décroché le téléphone. Je n'en pouvais plus de tous ces appels. Des journalistes. La télé. Parfaitement, la télé. Comment ont ils eu ce numéro, je vous le demande ? Le docteur est sur liste rouge.  Que fait la police contre ça ?

 

 

 

Quelqu'un à l’hôpital, avait dû communiquer le numéro à un journaliste persuasif.

 

 

 

- C'est comme dans un film, reprenait Sandrine. Est-ce que le docteur pourra prendre un avocat pour se défendre ?

 

 

 

Valentine s'échappa un instant vers la cuisine où on l'entendit qui ouvrait des portes.  Sandrine en profita pour se pencher vers Mornay, l'air mystérieux et scandalisé :

 

 

 

- Il y a même des gens qui ont appelé pour menacer. Oui Monsieur. Je n'osais pas le dire devant la petite. Pour dire que Madame Mercier Beaumont protège les violeurs et qu'elle va le payer ! Vous croyez qu'ils viendraient jusqu'ici ?

 

 

 

Elle s'arrêta pour reprendre son souffle avec une moue dégoûtée. L'excitation était perceptible. Elle n'avait pas encore bien choisi son rôle : victime des médias ou héroïne de feuilleton. En même temps, malgré cet intérêt un peu malsain, il était évident qu'elle était dépassée :

- Vous allez m'interroger ?

à suivre

 

 

 

Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Mercredi 15 février 2006 3 15 /02 /Fév /2006 07:30
 
 
C'est avec un soulagement qu'il ne se dissimula pas qu'il quitta la Petite source pour l'école d'infirmières. Nathalie Rivière avait proposé de le rencontrer à la sortie de son cours et Rachid passa quelques minutes bienfaisantes à reluquer les blondes pimbêches en pantalon trompette et petit pull moulant. Les œillades de la secrétaire de Meyer ne l'avaient pas laissé insensible. A vrai dire la créature était ravissante malgré son allure de poupée Barbie et Rachid adorait se laisser séduire par les poupées, n'en déplaise à Julien qui préférait les chieuses mais c'était son droit.
Il rêvait aux hanches androgynes de la jeune personne quand Nathalie Rivière l'aborda, décevante, insignifiante, floue. Rachid aimait les filles qui laissent dans l'esprit des contours nets. Celle-ci n’avait qu’un seul atout, sa chevelure rousse, nouée en une terne queue de cheval. Il se rappelait avec étonnement le sourire complice du docteur Meyer. Il s'était attendu à autre chose... Mais elle était souriante, aimable, et avait la grâce d'avoir vingt ans. Sans doute était-ce suffisant.
On ne pouvait lui dénier un certain à propos, comme put le constater Rachid, fermement dirigé vers la cafétéria au vu et au su de tous tandis que la jeune fille susurrait :
- Cela reste confidentiel, n'est ce pas ?
Ce n'était certainement pas la conception que le docteur Meyer avait de la confidence, mais la jeune élève infirmière choisissait visiblement d'impressionner ses copines. Elle faisait coup double, en laissant soupçonner ses relations avec Meyer et en se laissant interroger en public par le somptueux Rachid qui balaya de son œil oriental l'aréopage de péronnelles froufroutantes.
Vérifier l'alibi de Meyer n'était que pure routine, mais après le dérapage du matin, ni Julien ni lui n'avaient résisté à la tentation de montrer à ce type qu'il n'était pas intouchable.
Rachid savait déjà que le combat de boxe avait pris fin à vingt et une heures trente (victoire - par forfait- de Jean Henri Meyer). Et ici le bon docteur avait menti : le combat avait été d'autant moins difficile qu'il n'avait pas eu lieu ! En roulant en père de famille, il ne fallait pas plus d'une demi-heure au psychiatre pour rejoindre le centre ville. Au vu de la rutilante automobile japonaise (carrosserie réellement écarlate), astiquée, briquée et tout que Meyer garait devant sa consultation, Rachid était prêt à parier que celui-ci ne conduisait pas comme un grand-père. Alors ? A quelle heure avait-il rejoint Nathalie Rivière, en toute confidence ?
La jeune fille ne se fit pas prier, battant modestement des cils :
- Jean m'a rejointe vers dix heures et demie. Nous avions rendez-vous dans un café.
Ca lui laissait le temps quand même, à ce fou furieux, de repasser par l’hôpital et de tuer l'enfant, pour une raison, Rachid le reconnaissait, non encore élucidée. En tout cas, entrer dans l’hôpital, même à pied, devait être pour Meyer un jeu d'enfant. Nordine en était bien sorti !
Rachid soupira en lui-même: mieux valait ne pas trop s'exciter sur Meyer, malgré ses réflexions racistes. Borelli ne manquerait pas de lui faire remarquer la vraisemblable origine juive du nom. Borelli dirait israélite. En tant que flic maghrébin il était prié de ne pas trop la ramener sur les israélites.
Il leva les yeux sur la jeune infirmière et eut envie de rire: pas très jolie, intelligence moyenne, mais en confirmant, devant sa promotion qui l'épiait du regard, l'alibi d'un des médecins de l’hôpital, elle venait de réaliser un coup brillant. Il aurait parié qu'il avait devant lui la future Madame Meyer.
- Mais si tu veux mon avis, lui ne le sait pas encore !
Nathalie Rivière l'avait laissé, assez satisfaite d'elle-même, mais Rachid avait attendu quelques minutes avant de se lever à son tour. Technique Mornay : je touille mon café, nonchalant et désinvolte, et je vois venir.
Il avait vu. Une jeune femme d'une trentaine d'années. Séduisante. Elle lui avait glissé, la voix enjôleuse :
- Vous n'allez pas interroger toutes mes élèves, Monsieur l'inspecteur ?
Non bien sûr, chère Madame. Urbanité Mornay.
- C'est la monitrice de l'école. Elle en raconte de drôles sur Meyer tu sais... Même si on peut supposer qu'elle est poussée par la colère ou le dépit. Elle a fait quelques réflexions plutôt pincées sur l'âge de la petite Rivière. Meyer a dix huit ans de plus qu'elle. Elle dit qu'il fait toujours ça, draguer les élèves, que pour lui passé trente ans les femmes sont bonnes à jeter. Elle dit qu'il a tellement peur de vieillir qu'il se teint les cheveux et utilise des crèmes anti rides.
- Rachid !
- Ca avait l'air sérieux je t'assure. J'ai envie de creuser ça, moi !
- En interrogeant sa secrétaire ?
- Et pourquoi pas ? On a un psychiatre qui n'aime que les petites jeunes et une adolescente, patiente du dit psychiatre qui a des relations sexuelles suivies... avant d'être assassinée dans son service. Imagine qu'elle l'ait menacé de tout révéler : ça serait un sacré mobile, ça!
- Aimer les jeunes filles ce n'est pas aimer les petites filles !
- Et puis il n'est ni chômeur ni arabe. Chez les Arabes c'est culturel. Intrinsèquement lié à leurs coutumes.
- Où as-tu appris des mots difficiles comme ça ? Dans ton lycée de banlieue ?
- Ben oui, on avait un bon prof de Français: Kowalewski, il s'appelait.
Julien sourit, bon prince :
- Tu ne crois pas au bon docteur Meyer, notable éminent de cette ville. Tu as autre chose ?
Julien hocha la tête. Il hésita avant de répondre. Il avait l'impression de lâcher ses démons dans la nature .
- C'est le père de la petite, dit-il enfin, il y a quelque chose qui me gêne.
Il sentait ces pères-là. Il savait les repérer.
- Le père ? tu penses que c'est le père ?
- Je ne sais pas dit précipitamment Julien qui regretta aussitôt de s'être dévoilé. Simplement il y a des choses bizarres : il raconte des bobards quand il dit qu'il n'a pas vu sa fille ; il l'a vue en cachette. La grande sœur dit aussi qu'il l'aidait à dissimuler de la nourriture.
-Mais ça, ça veut juste dire qu'il l'aimait, pas qu'il...
- Il faudrait savoir, dit sèchement Julien. Cette fois ci je ne te parle ni d'un Arabe, ni d'un RMiste. Ce type a pignon sur rue!
- Mais c'est son père !
- Oui c'est son père. Mais l'inceste est une réalité après tout. Cette gosse de douze ans qui a des relations sexuelles suivies sans que ses parents le sachent, alors qu'elle ne sort jamais, qu'elle est enfermée à l’hôpital... Ca parait logique que ce soit un proche.
- Pourquoi pas un des gamins de l’hôpital ?
- Ca ne cadre pas trop avec ce que l'on sait d'elle : le genre un peu pimbêche. Les gamins de l’hôpital, j'ai cru comprendre qu'ils étaient plutôt malades. Le père est bizarre je te dis.
- Mais qu'est ce qui te fait dire ça ?
- Je... Je le sens.
- On dirait que tu en fais une affaire personnelle ! dit Rachid avec étonnement
Julien haussa les épaules et tourna le dos, contemplant le fleuve avec application.
- Il y a autre chose, dit-il au bout d'un moment. Une histoire au sujet du grand-père de Bernadette. Il semble atteint de maladie mentale, peut-être hospitalisé à Saint Sauveur. J'aimerais bien en savoir plus là-dessus.
- Quel rapport avec la gamine ?
- Le fait qu'elle ne soit plus vierge agite tout le monde, parce que tout le monde trouve ça scandaleux, ou épouvantable, mais après tout rien ne prouve qu'il y ait un lien entre ça et son assassinat. C'était une enfant brillante, intelligente. Peut-être mettait-elle son nez où il ne fallait pas.
- Tu veux réinterroger les parents ?
- Oui, avec peut-être un peu moins de ménagements.
- Ils ne te plaisent pas les Labeyrie !
- Non. Ce sont des bourgeois rassis. Ils savent qu'ils ont raison : leurs valeurs sont les meilleures, leur éducation est parfaite. Vois-tu, pour eux, tu n'existes  même pas : ils sont allés dans d'autres écoles, ils habitent dans d'autres quartiers. Peut-être ont-ils entendu parler de toi à la télé, mais à mon avis non, parce qu'ils ne regardent que les opéras, quand ils sont retransmis en simultané sur France Musique. Ces gens-là m'emmerdent.
- On jurerait que tu viens de décrire ta famille, dit Rachid en riant
- Ta gueule !
 
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Samedi 11 février 2006 6 11 /02 /Fév /2006 10:53
 
Julien marchait le long du fleuve.
Il était nerveux, irascible. Il poussait du pied une boite de soda cabossée, avec application, la faisant monter et descendre le long du petit talus, tentant de lui faire franchir les accidents du terrain, se laissant aller à une satisfaction puérile lorsqu'il y parvenait.
Il n'aimait pas ce père Labeyrie qui allait voir sa fille en cachette et l'aidait à dissimuler sa nourriture. Il n'aimait pas cette complicité irresponsable, le «surtout, ne disons rien à Maman». Ne rien dire à maman alors que la petite anorexique est en danger de mort. Ne rien dire à Maman, tout lui cacher, l'avouable et le reste. La petite n'est pas vierge, elle a un amant. Où le rencontre-t-elle ? Qui vient la voir dans sa prison ? Le père est-il au courant ? C'est sa fille préférée. Ils ont des secrets. Et la mère ne voit rien, bien sûr, cette imbécile ! Tout va pour le mieux dans ma famille. Personne n'a rien à dire. Ce qui ne me convient pas, n'existe pas.
Pourtant Tiphaine est morte. Alors à quoi ça t'a servi de fermer les yeux ? Bernadette est morte. Ne fermez pas les yeux. Ce n'est pas Hassan qui l'a violée.
- J’hallucine! Tu te convertis au foot, Julien ?
Rachid tourne autour de lui, s'agite et mouline des mains. Julien hausse les épaules : le foot ! Et envoie, de manière définitive, le bout de ferraille à dix mètres. 
Rachid avait été chargé de deux missions: rencontrer la famille Hassan et vérifier à tout hasard l'alibi de Meyer en interrogeant l'élève infirmière.
- La famille Hassan ?
Rachid leva les yeux au ciel. Borelli pensait toujours qu'il était plus apte qu'un autre à gérer les questions arabes ! Tu parles ! La mère de Nordine ne parlait pas un mot de Français d'abord ! Il lui avait fallu utiliser la petite sœur comme interprète. Car lui Rachid, ne faisait pas illusion bien longtemps: à part Dieu est grand et les insultes, il savait à peu près autant d'Arabe que Borelli d'Italien. A part ça c'est vrai qu'il se fondait dans le paysage, à la Petite Source, attendu qu'il avait grandi quelques blocs plus loin. Borelli pensait évidemment que le pavillon préfabriqué de ses parents le mettait socialement un poil au-dessus de l'H L M de Rachid. On sentait, à sa bienveillance paternelle que les Bensaïd étaient de bons Arabes. Borelli disait Maghrébins.
Ceci posé, Rachid fit le transparent au pied des tours et dans l'escalier sombre, monta résigné les huit étages car l'ascenseur était en panne et fit semblant de ne pas voir les quatre ados avachis au quatrième.
Fondu dans le paysage ! Borelli aurait trépigné de joie. Bien sûr il ne fallait pas trop en demander à la famille Hassan : ils savaient bien, eux, qui était Rachid. L'agressivité de la petite sœur, c'était quelque chose ! Une gazelle de quatorze ans qui s'était muselée parce qu'elle était réaliste mais dont le regard, extrêmement évocateur avait martelé : "vendu, pourri", pendant tout l'entretien.
Tous les frangins Hassan étaient dans la nature, mais c'était leur domicile usuel. Tarek était en taule. Safia faisait un C E S à la mairie, il ne l'avait pas rencontrée. Souad ne lui avait lâché que le strict minimum, butée, hostile :
- C'est toujours Nordine qui trinque. On a toujours quelque chose à lui mettre sur le dos. C'est pas un pointeur. Mon frère c'est pas un pointeur. Et il a tué personne! Mais dès qu'il y a un problème, on dit que c'est lui !
La description d'un Nordine archangélique offrant des fleurs aux vieilles dames était certes exagérée, mais il était vrai que six mois auparavant, Nordine avait été signalé comme participant à un braquage minable alors qu'il était... à l’hôpital Saint Sauveur, dûment chaperonné par deux infirmiers avec lesquels il tapait une belote, à l'heure du crime. Les flics avaient mis deux jours à s'en apercevoir, ah, ah... !
- Il a rien fait Nordine et on l'a pas vu d'abord ! C'est pas un pointeur. C'est ça que tu crois ?
Rachid ne croyait rien, chaviré par les rugissements de Souad et les gémissements de la mère. Quand sa propre mère était arrivée du Maroc elle avait appris le français en quelques mois. A la mort du père, le dernier des enfants avait huit ans. Elle avait surveillé leur scolarité dans les cris et les imprécations. Rachid avait dix huit ans lorsqu'il s'était rendu compte qu'elle ne savait ni lire ni écrire. Ce secret, que seule partageait la Princesse, il l'avait gardé pour qu'elle puisse continuer à secouer les petits, surtout Mehdi qui à l'époque avait quelques velléités de suivre la voie sinistre de Kamal.
Mais cette mère-là n'était pas sa mère.
Cette mère-là était dépassée et la confrontation le mettait en colère. Il naviguait entre la pitié et la rage. La mèche bleue, le khôl et le rouge à lèvre noir de la gamine confirmaient que les frères n'étaient pas là. La mère était une extra terrestre.
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Jeudi 9 février 2006 4 09 /02 /Fév /2006 19:23

Le début c'est là

Episode précédent

Julien remontait les cent mètres qui le séparaient de sa voiture. Il se sentait gluant. L'envie d'une douche le taraudait, irrésistible.

Il s'en voulait de n'éprouver aucune sympathie pour les Labeyrie et la dernière remarque lancée, comme la flèche du Parthe, n'était pas faite pour arranger les choses Pourtant, qu'y avait-il de commun entre Bernadette et Hassan, entre cette petite fille de bourgeois coincés et le fils des cités, psychopathe reconnu, à part leur séjour commun à l’hôpital Saint Sauveur?

Malgré tout, Béatrice Mercier Beaumont était livrée à la vindicte  populaire et ses confrères la soutenaient du bout des lèvres.

Il avait une idée bien personnelle de ce que doit être la douleur des parents d'une petite fille assassinée. Les Labeyrie n'entraient pas dans son cadre. Il se fustigea : de quel droit ? De quel droit?

Mais le malaise ne le quittait  pas. Son propre père avait bien assisté à l'enterrement de Tiphaine, le visage livide, soutenant sa mère défaillante ! Les Labeyrie étaient comme un écho lointain du couple Mornay, et Julien, qui avait ce filtre devant les yeux, s'en voulait de ne pas être neutre, de trouver le père trop démonstratif, la mère trop digne.

- Monsieur, hé Monsieur !

Une jeune voix le hélait, du trottoir d'en face. Il se retourna. C'était une jeune fille vêtue d'une manière conventionnelle, avec un carré de cheveux triste, l'air un peu inquiet.

- Monsieur, vous êtes la police ?

Il reconnut Thérèse, qui avait la bouche résignée de son père. Elle jeta un regard vers la maison. Mais nulle présence derrière les volets mi-clos.

Il traversa.

- Je m'appelle Julien Mornay.

- Vous êtes la police ? Je vous ai vu entrer. Je vous ai guetté. Maman croit que je sors à quatre heures. Elle ne m'aurait pas laissée vous parler.

L'adolescente était incolore, misérable, les épaules avachies. La ressemblance avec le père était criante. Nulle trace, chez elle de la blondeur triomphante de sa sœur qui explosait sur les photos malgré la maigreur indéniable.  Cependant elle se rassurait au contact de Julien qui lui souriait avec douceur.

- Qu'est-ce qu'il lui est arrivé, à Bernadette ?

- Tes parents ne t'ont pas dit ?

- Pas bien.

Julien savait que tout vaut mieux que la semi-ignorance qui laisse vagabonder les jeunes imaginations. Il lui expliqua, avec des mots simples, s'interdisant les clichés sanglants. Elle avait l'air authentique, naturelle. Elle était un peu replète, aimant probablement les sucreries et le coca cola, s'il était autorisé chez les Labeyrie. Le sacrifice de Bernadette offrant à Dieu sa communion dans le jeûne avec les enfants ruandais avait dû être une sacrée humiliation. Il devina aussi qu'il y en avait eu d'autres et ne fut pas étonné quand elle dit brusquement :

- Bernadette, elle prenait les autres pour des imbéciles, elle se croyait la mieux.

Il laissa venir, hochant la tête :

- Tout le monde était débile elle disait : Maman, Papa, le docteur. N'empêche, elle était bien chez les fous comme le grand-père ! Et moi, je continuais à aller au collège ! Personne n'en parle de tout ça. Il faut rien dire, mais moi, je sais bien qu'ils sont d'accord avec le docteur...

- Le docteur Meyer ?

- Bien sûr. Et l'autre docteur aussi. Et puis elle se croyait la préférée de Papa, parce qu'il allait la voir en cachette. Elle ne mangeait pas tous ses repas et il repartait avec la nourriture dans ses poches. Et hier il y avait des biscottes du petit déjeuner dans son imperméable: elles sont tombées quand il l'a enlevé.

- Hier ? Ton papa l'a vue hier ?

- Ca, bien sûr, il ne l'a pas dit à Maman ! dit l'adolescente d'un air entendu.

Il resta un instant silencieux, ne sachant comment poser la question suivante. Il sentait que la volubilité de la jeune fille pouvait se tarir d'un seul coup s'il était maladroit : elle était dans un moment cathartique, vomissant devant un étranger la rancœur qu'elle aurait dû garder pour elle. Mais elle allait se reprendre et pleurer sa sœur perdue. Il se risqua :

- Elle te confiait des choses, Bernadette ?

- Vous pensez! grimaça l'adolescente, j'étais trop bête, moi !

- Tu ne sais pas si... elle avait un ami ? un petit ami?

La gosse blêmit. Une révolution s'était opérée sur son visage, presque adulte quelques instants auparavant, maintenant celui d'un enfant effrayé. Un flot de larmes noya le regard.

- Je sais rien dit-elle, je sais rien, d'abord.

Elle se sauva en courant, balançant maladroitement le sac où elle rangeait ses livres de classe. Il la vit disparaître dans la maison, qui l'avala.

à suivre

 

Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Mercredi 8 février 2006 3 08 /02 /Fév /2006 13:18
 
La voix de haute contre était très pure, malgré la mauvaise qualité de l'auto radio. Julien scandait le texte, les dents serrées. Stabat mater, dolorosa. Il allait rencontrer les parents de Bernadette. Bafouiller des condoléances avant de leur parler de l'amant de leur fille assassinée.
Le stabat mater, celui de Vivaldi, lui semblait de circonstance, comme un moyen d'entrevoir cette douleur infinie. Il évoquait irrésistiblement sa propre mère, dressée dans sa douleur muette, oh combien muette, les lèvres à jamais cadenassées sur le calvaire de Tiphaine.
Julien, qui avait le goût de la rumination mélancolique, en avait plusieurs interprétations, mais il aimait particulièrement celle-ci, un peu ancienne, avec les grésillements d'époque.
La maison était plantée, bien située, dans un des trois quartiers de la ville où l'on peut habiter.
Julien se gara assez loin de l'entrée et s'offrit une dernière cigarette
Le légiste avait confirmé le décès par strangulation, survenu entre vingt deux heures trente et minuit. Les derniers rapports sexuels de l'enfant avaient eu lieu sans violence physique, ce qui, Julien le savait, ne voulait pas dire grand chose. L'assassin et l'amant étaient-ils une seule et même personne ? Cette hypothèse, de l'avis général, semblait exclure Hassan, en tout cas ! .
La presse avait été dûment informée. Le préfet se défaussait sur le psychiatre. Nul doute que la télé faisait le siège de Mercier Beaumont. Les articles dans les journaux locaux jouaient démagogiquement sur l'identification du lecteur aux parents de la victime. Julien pensa fugitivement que Meyer n'avait pas tort : les journalistes ne prenaient aucune distance. Si Hassan était retrouvé, il serait lynché.
Un député très médiatique avait déjà claironné qu'il fallait modifier la loi sur les internements psychiatriques, s'insurgeant contre le pouvoir dévolu aux psychiatres.
Julien fronça les sourcils : pas d'empreintes de Hassan, pour l'instant, dans le fouillis de traces relevées dans le couloir et les toilettes de l'aile des filles, mais c'était comme chercher dans un hall de gare. Comme disait Rachid, la moitié des dingues du pays. Et tous les soignants.
Il avait assez tergiversé. Il devait sortir de cette voiture. Les parents de Bernadette l'attendaient.
Le père était assis dans le salon, dans un fauteuil Louis XVI. Il ne faisait rien. Il paraissait assommé, sans réaction. Depuis le matin, il n'avait pas quitté son siège, n'avait pas prononcé un mot. Par moments, il posait les yeux sur la silhouette impassible de sa femme et pleurait.
La mère n'était pas en noir. Pourtant elle était comme drapée dans des voiles de deuil. Hiératique et efficace, elle avait tout pris en main, comme d'habitude. Elle avait même envoyé Thérèse au collège. La mère était écrasante. Elle inspirait la compassion mais non la sympathie.
L'un et l'autre touchaient régulièrement et compulsivement la croix qu'ils portaient au cou.
- Priez pour nous, disait la mère aux porteurs de condoléances.
Julien se contenta d'incliner la tête, sans s'engager. Il s'assit dans le salon qui ressemblait à un oratoire, et leur demanda de parler de Bernadette.
La mère fut prolixe. Bernadette ne leur avait donné que des satisfactions. C'était une enfant brillante, toujours première de sa classe. D'ailleurs, elle avait rattrapé Thérèse qui avait quatorze ans, et les deux sœurs étaient dans la même classe. Une enfant docile, peu capricieuse. Elle adorait sa sœur. Elle voulait devenir médecin et c'était une vocation : plus tard elle irait en Afrique, s'occuper des enfants pauvres.
Bernadette avait trouvé une place de choix à la droite du Seigneur, elle en était sûre.
Le père éclata en sanglots déchirants. La mère jeta à Julien un regard d'excuse :
- Mon mari est bouleversé.
- C'est bien compréhensible, murmura Julien, rougissant en lui-même de n'exprimer que des banalités.
- C'était ma petite fille balbutia le père
Sa douleur apparaissait plus familière à Julien qui se sentit plus à l'aise pour poursuivre :
- Vous ne la voyiez plus depuis quelque temps ? J'ai compris que le docteur Meyer avait interdit les visites.
- Les visites étaient très codifiées, intervint la mère.
- Depuis combien de temps ne l'avez vous pas vue ?
- Nous lui avons rendu visite dimanche dernier.
- Et depuis ? Pas de coup de téléphone ?
- Non. Le docteur Meyer était très strict, Bernadette faisait beaucoup de progrès.
Toujours la mère. Le père s'était recroquevillé dans le fauteuil.
- Depuis combien de temps était-elle... souffrante ?
C'était arrivé insidieusement. Quelques mois auparavant, après avoir vu à la télé une émission sur la famine en Afrique, Bernadette avait décider de jeûner régulièrement. C'était un sacrifice qu'elle offrait au Seigneur et ses parents n'y avaient rien trouvé à redire.
Et puis, le jeûne avait pris des proportions inquiétantes. Bernadette refusait toute nourriture, allant jusqu'à se faire vomir après les repas que sa mère lui imposait.
- Cela n'avait rien à voir avec la mode, Monsieur. Bernadette n'était pas futile. ses motivations étaient hautement spirituelles. Elle avait une véritable obsession de la pureté.
Julien imaginait sans mal la guerre qui s'était déclarée entre la mère et la fille, les combats autour des repas.
Et puis le médecin de famille avait donné l'alerte : l'amaigrissement était devenu trop visible. Trente kilos pour un mètre soixante. Bernadette, sous alimentée, perdait ses protéines. Malgré tout, ses résultats scolaires demeuraient exceptionnels.
Elle faisait des marches forcées dans la campagne pour se sentir en communion avec la nature. Elle luttait contre la pollution, les impuretés, prenait plusieurs douches par jour, à s'en irriter la peau.
On leur avait recommandé Cypriani qui s'était fait une réputation dans le traitement des anorexiques. Très peu de temps après l'hospitalisation de Bernadette, il était tombé malade et Meyer avait pris le relais. La mère ne l'avait pas regretté : Cypriani pensait que l'anorexie signe un malaise   familial et souhaitait prendre en charge l'ensemble de la famille. Pour lui, Bernadette essayait en martyrisant son corps de traduire les difficultés qu'elle avait auprès des siens. Elle n'avait pas eu le loisir de lui dire sa façon de penser.
Dieu merci, Meyer était plus pragmatique : pour faire reprendre du poids à Bernadette, il fallait l'enfermer et la gaver. La peser tous les jours. La récompenser si elle grossissait.
Cela, la mère le comprenait : à plusieurs reprises, l'envie de frapper Bernadette pour l'obliger à se nourrir l'avait envahie. Son désespoir et son sentiment d'impuissance étaient tels qu'elle avait accepté avec reconnaissance que quelqu'un d'autre joue les tyrans à sa place. Car, bien sûr, durant tout ce temps, son mari ne l'avait pas aidée. Il avait toujours tout passé à Bernadette . Elle avait l'impression d'avoir trois enfants, et non deux. Cela, bien sûr, elle ne le dit pas à Mornay, mais lui sentait la folle colère de la mère sourdre de chacune de ses paroles.
Il prit son courage à deux mains pour évoquer l'amant :
- Cette ordure l'a violée !
Le père se réveillait, blême, les lèvres serrées.
- Il n'y a pas eu de viol, Monsieur, dit doucement Julien. Voyez-vous, rien ne prouve qu'il s'agisse d'une seule et même personne.D'autre part, Bernadette avait déjà... euh... rencontré cet homme dans les mois précédents.
- Espèce de salaud ! Je vous interdis... !
Le père avait jailli de son fauteuil, et secouait Julien qui se dégagea avec précaution, le repoussant vers son siège où il s'effondra à nouveau
- N'y voyez aucune malveillance, poursuivit Julien. Peut-être Bernadette avait-elle un véritable ami ? Un garçon de son âge. Vous ne voyez pas? Un copain? Un cousin, peut-être?
Un été, dans la maison des Mornay, celle du grand-père, le notaire, on avait découvert Bertrand et Anne-Laure dans le foin. Son frère avait été roué de coups malgré ses quinze ans et Anne-Laure emmenée comme une victime, enveloppée dans la veste de sa mère.
C'était possible, après tout, une consolation peut-être, cette idée que la petite fille avait eu le temps de connaître un moment de grâce adolescente, avec un autre enfant amoureux.
Mais les parents échangeaient un regard outragé :
- Bernadette était une enfant sérieuse, Monsieur. Ce que vous suggérez est impossible, rigoureusement impossible. Cet homme l'a violée et il l'avouera quand on le retrouvera.
La mère avait à nouveau pris la direction des opérations. Elle se leva pour raccompagner Julien. Sur le pas de la porte, elle lâcha, sans haine mais avec détermination :
- Nous veillerons à ce que le docteur Mercier Beaumont ne fasse pas deux fois ce genre d'erreur.
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Vendredi 3 février 2006 5 03 /02 /Fév /2006 08:00

Le début est là

Episode précédent

Meyer et Mme Delmas avaient rencontré Mornay, et Jalons se demandait si une approche de sa part était nécessaire.

Meyer donna un compte rendu aussi fidèle que possible, glissant sur ses incartades verbales. Mme Delmas déplora qu'il eût donné autant d'informations, mais c'était une constante chez elle ; elle avait la passion du secret. Quant à elle, ne connaissant pas la victime, elle avait clairement mis en avant son absence de responsabilité.

-"Il n'y a, dans le système hospitalier français, aucun lien de subordination entre le chef de service, qui a une fonction d'organisation pure, et les praticiens, seuls responsables de leurs prescriptions. J'ignore dans quel cadre s'est effectuée la prise en charge de Nordine Hassan. Voyez avec son médecin."

Meyer ne put s'empêcher de sourire : c'était bien la première fois qu'il l'entendait revendiquer son absence de pouvoir sur Mercier Beaumont !

- Et Hassan court toujours ! dit Jalons qui fumait cigarette sur cigarette.

Il se pencha vers les deux autres:

- Il semble acquis que c'est Hassan, n'est ce pas ?

Les deux médecins se consultèrent du regard : il valait mieux rester prudent. Meyer laissa parler son aînée : elle avait l'art des phrases creuses.

-"Le fait est que Hassan peut être dangereux et il est regrettable que Mme Mercier Beaumont n'ait pas lancé les recherches dès vingt deux heures."

Elle n'en dirait pas plus mais c'était lourd de sens. A vingt deux heures, Bernadette était encore vivante.

- Est-il vrai qu'il ait... euh... violenté l'enfant ?

- Il n'y a pas eu de violence sexuelle, dit Meyer. C'est ce que prétend la police.

- Comment ça ? dit Jalons stupéfait, Hassan n'était pas son amant tout de même ?

- Certainement pas dit vivement Meyer. Vous oubliez que Bernadette était ma patiente ! Il faut croire qu'elle avait... euh... quelqu'un d'autre...

- Mais c'est incroyable ! Quel âge avait-elle au juste?

Meyer lui jeta un regard par en dessous, avant de préciser prudemment :

- Treize ans. Mais je croyais que...

- Douze, corrigea sèchement Mme Delmas qui n'aimait pas les à-peu-près.

Jalons, abîmé dans ses réflexions, alluma nerveusement une autre cigarette, avant de répéter pour la troisième fois depuis le début de l'entretien :

- Nom de Dieu ! Pourquoi a-t-il fallu que ça tombe sur elle !

Pas de chance, non vraiment, pas de chance !

- Enfin, Meyer, poursuivit-il accusateur, qu'est-ce que c'est que cette histoire d'amant ?

- Mais je ne sais pas... balbutia Meyer acculé.

- Vous êtes sûrs que la police n'a pas d'information sur ...euh...notre arrangement ?

- Nous serons prudents. dit Mme Delmas qui lui jeta un regard furieux. Pourquoi ne se taisait-il pas cet imbécile ? Les choses non dites, les allusions entre gens de bonne compagnie, le rappel discret des services rendus, voilà ce qu'elle attendait de lui et non ces pleurnicheries de femelle.

Mais Jalons se foutait des simagrées de la Delmas. La mort de cette gamine n'allait pas rompre la toile qu'il tissait patiemment autour de ses électeurs.

- Pourquoi elle ?  répéta-t-il avec irritation.

- Mais enfin, dit Mme Delmas agacée, cette enfant est morte, ne l'oubliez pas ! ça n'est pas dirigé contre vous que je sache ! Dans la mesure où nous ne sommes pas éclaboussés, nous pouvons faire preuve d'un minimum de compassion. Et j'en attendais, d'ailleurs, un peu plus de votre part !

Il rougit comme un gamin fustigé par l'institutrice. Il la détestait, comme un gamin. Pourtant il ne pouvait pas faire l'économie de sourires à la vieille peau. Oui, il la tenait, mais qu'est ce qu'elle avait à perdre en réalité? Alors que lui... Il était pieds et poings liés. Il alluma derechef une cigarette, mais c'était pour se donner une contenance. Sa course à la mairie était l'objet de plaisanteries. Pour l'instant président du conseil général, il n'avait droit qu'au conseil d'administration de l’hôpital psychiatrique, le maire s'étant réservé le véritable hôpital, le prestigieux, le général. Celui où l'on traite les gens normaux, pas les mabouls. La mairie était la première marche pour une carrière nationale. Il en devenait paranoïaque, ne concevant la vie que comme une succession de chausse-trapes. Tout événement qui le touchait, de près ou de loin, était considéré comme l’œuvre d'un ennemi : il n'était pas loin de penser que l'assassin de Bernadette soutenait son adversaire.

- Quand même, dit-il, si Hassan n'était pas son amant, il serait utile de savoir qui c'est...

- Oui, dit majestueusement Mme Delmas. Surtout si c'est son amant qui l'a tuée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

à suivre

Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Mercredi 1 février 2006 3 01 /02 /Fév /2006 19:53
 
 
M
eyer traversa la cour, la démarche pesante. L'entretien avec les deux flics lui laissait un arrière goût. Il avait trop peu d'imagination pour interpréter les demandes de Julien mais il essayait de tenir compte de la tension qu'il avait ressentie. Il ressassait chaque seconde, se demandant s'il avait répondu comme il le devait. Le docteur Delmas lui avait recommandé de ne pas dévoiler le secret médical, mais Mornay avait bien dit qu'il ferait saisir le dossier !
Meyer regrettait amèrement d'avoir accepté de remplacer Cypriani comme chef de service. Et pourtant, il avait éprouvé une joie quasi puérile quand Madame Delmas le lui avait suggéré. A plus d'un titre, c'était une revanche sur Mercier Beaumont, la dédaigneuse, la moralisatrice, la brillante, l'inaccessible. Même si, au fond de lui, il était convaincu que seule B M B avait la carrure pour diriger ce service dévasté par la caractéropathie notoire de son prédécesseur.
Il ne savait jamais s'il prenait les bonnes décisions. Sa vie entière était envahie par le doute. Il avait l'habitude d'assener ce qui lui semblait être des vérités indiscutables, mais le ricanement des infirmiers, l'ironie sournoise des ados qui le persécutaient littéralement, l'amenaient à des voltes faces spectaculaires. Il lui arrivait, dans la même phrase, d'affirmer une chose, puis son contraire s'il sentait, en cours de route la réprobation de son interlocuteur. Il se raccrochait à ses repères : la boxe, la tranquille masturbation avec son ordinateur, la certitude que les secrétaires, les infirmières, moins méprisantes que Mercier Beaumont, n'étaient pas insensibles à son charme.
Il avait une pleine conscience de son intelligence, qui n'était pas négligeable, mais refusait les émotions, prétendant laisser les sentiments aux imbéciles. Il considérait comme sans intérêt les conventions sociales, le désir que l'on peut avoir de ne pas blesser l'autre, pour lui des preuves de faiblesse. Il était friand de généralisations hâtives ou fumeuses élaborées à partir de quelques lignes lues dans un magasine. C’est ainsi qu’il théorisait sur les Arabes de banlieue, à partir des trois spécimens qu’il avait dans son club : il s’était malheureusement oublié devant Rachid, qui sortait de ce cadre commode. Il avait doublé la mise avec la sexualité des adolescentes. Mais aussi, pouvait-il imaginer que ce flic réagirait comme la première concierge venue ?
Ses ruminations atteignaient le stade où, si Rachid et Julien s'étaient à nouveau prêtés à l'exercice, ils auraient eu la surprise d'entendre Meyer théoriser sur l'exceptionnelle maîtrise des Beurs ou sur l'horreur de la pédophilie.
Meyer n'avait jamais su comment s'affirmer.
Là, il était prêt à reconnaître qu'il avait été maladroit : c'était malin, avec Hassan qui courait encore ! Ce flic à la sensibilité de rosière semblait capable d'imaginer n'importe quoi ! Il l'avait bien montré avec ses manières soupçonneuses.
Et puis quoi ? Elle lui en avait assez fait voir, cette mioche arrogante qui le narguait avec ses trente kilos ! Chaque fois qu'il avait cru la partie gagnée, elle avait reperdu cinq cents grammes. Il la revoyait, grimpant sur la balance, l'air indifférent, comme si elle se moquait du résultat. Il était sûr qu'elle et Bénédicte se procuraient des diurétiques. Dire qu'il avait cru avoir leur confiance !
L'idée que Mercier Beaumont se serait mieux débrouillée que lui d'un meurtre dans le service revint, lancinante.
Il entrait dans le bureau du docteur Delmas : son inquiétude retomba. Elle aurait des réponses. Pendant dix ans, il était resté dans son ombre, ne s'émancipant qu'à la demande expresse de son aînée, lorsqu'il avait été avéré que Cypriani ne reprendrait pas son travail.
Il essayait, sans trop se faire d'illusions, de se convaincre qu'elle l'avait choisi pour ses qualités. Mais il savait aussi qu'il était un rempart contre Mercier Beaumont. 
La présidente de la C M E l'attendait, en Saint Laurent des pieds à la tête. Assise à son bureau, elle ne se leva pas à son entrée et lui désigna une chaise du menton.
Malgré sa cinquantaine bien sonnée, elle prenait, et surtout face aux hommes, un air d’afféterie particulier, minaudant, la voix légèrement puérile. Autour d'elle, la décoration relevait du kitsch le plus clinquant : fleurs séchées, photos familiales avec des rubans. Mais s'arrêter à cette image affectée était une erreur que Meyer ne commettait plus. Delmas ne tolérait pas que l'on se mît en travers de sa route. Arrivée trente ans auparavant à la force du poignet dans un monde alors exclusivement masculin, elle exigeait de son interlocuteur un tribut. La simple émission d'une opinion contradictoire était vécue comme une déclaration de guerre. La révélation d'une compétence sinon supérieure, du moins égale à la sienne déclenchait une attaque en règle. Elle était particulièrement habile à colporter et faire circuler des bruits outrageants. Elle avait sa cour servile, telle une prêtresse antique, ménageant ses encouragements et dispensatrice de blâmes dévastateurs. Puisqu'on ne pouvait être qu'avec ou contre elle, sans nuances, Meyer était avec elle, parce que c'était plus reposant, en retirant par ailleurs des avantages certains. Vieux médecin des asiles, elle possédait une connaissance précieuse de l'institution qui lui permettait de faire face à n'importe quelle situation. Elle savait, en ville, à quelle porte frapper, qui l'on doit fréquenter et qui n'est pas recommandable ; qui n'est pas utile aussi.
En face d'elle, mais bénéficiant de l'hommage d'un fauteuil, Meyer eut la surprise de trouver Jalons, le président du conseil d'administration.
Jalons était inquiet, c'était évident. Il portait moins beau que d'habitude, dans son costume croisé.
Il venait rarement jusqu'aux bureaux médicaux. Aujourd'hui, il squattait chez la Delmas, ventru, effondré. A l'entrée de Meyer, il n'ébaucha pas le sourire artificiel, accompagné habituellement de la poignée de main cordiale et vigoureuse qu'il imposait à tout électeur potentiel. Meyer, qui avait tendu machinalement la main, se retrouva à la secouer dans le vide, désemparé. Tout de même, voilà qui en disait long sur l'état d'esprit de ce politique paillard, viveur, et qui faisait des clins d'oeil aux filles.
Ils ne s'embarrassèrent pas de circonlocutions.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Mardi 24 janvier 2006 2 24 /01 /Jan /2006 08:05
 
A nouveau, le ton était sec, clinique. Il semblait y avoir, coexistant chez Meyer, deux attitudes distinctes : l'une d'inquiétude et de retrait, liée à son manque d'expérience comme chef de service visiblement, et l'autre de froideur revendiquée comme scientifique qui apparaissait comme le fond de son caractère. Il devait lire plus de livres qu'il ne voyait de malades, pensa Julien qui s'était repris, sec à son tour :
- Vous le jugez dangereux ?
- Eh bien...C'est difficile à dire. (Bien sûr, ça, il n'allait pas le trouver dans un bouquin). Cela dépend certainement des circonstances. A plusieurs reprises, il s'est montré menaçant avec moi. Une fois même, il m'a agressé physiquement et j'ai dû le maîtriser. Heureusement je pratique les arts martiaux depuis longtemps : il a trouvé à qui parler.
- Hassan a-t-il eu l'occasion de venir ici ?
- Oui...Je l'ai examiné avant d'établir un certificat pour maintenir l'internement. Ce jour-là, ma collègue Mercier Beaumont était absente.
- Aurait-il pu y rencontrer Bernadette ?
- Je voyais Bernadette en entretien trois fois par semaine, ici, dans mon bureau. Mais ce n'était pas le cas le jour où Hassan est venu. Encore que... le mieux serait de demander à ma secrétaire.
- Nous le ferons. Où étiez-vous hier soir, Docteur ?
Meyer sembla se recroqueviller sur son fauteuil :
- Moi ? Mais pourquoi ? ...
- Simple routine, dit sadiquement Mornay.
L'autre se grattait la tête, l'air égaré :
- Eh bien, je... Eh bien, n'est ce pas... Mais est ce légal ?
- Va-t-il réclamer un avocat ? ricana intérieurement Julien      . Mais l'autre rendait les armes : 
- Eh bien... J'étais à un combat de boxe.
- Seul ?
- Non, non.
Meyer sourit, reprenant à nouveau de sa superbe :
- J'étais un des compétiteurs. Je participe à des combats, comme vétéran.
- Des combats de boxe ?
- De la boxe française. Je suis champion régional. J'ai d'ailleurs eu un combat difficile hier soir ! Vous vous y connaissez ? J'appartiens à un des meilleurs clubs de la région. Je m’entraîne avec des Arabes de la banlieue : ils ne plaisantent pas !
- A quelle heure a fini votre match ? coupa précipitamment Julien
- Euh, je ne sais pas... Je ne regarde jamais l'heure.
- C'est très gênant.
- Euh... Oui.
- Et après votre match ?
- J'avais un rendez-vous.
- Avec qui ?
- Suis-je obligé de le dire ?
- Je le crains docteur.
Meyer à nouveau se gratta la tête. En fait il n'était pas fâché de pouvoir faire cette réponse :
- Avec une des élèves infirmières.
- A quelle heure aviez-vous rendez-vous ?
- Vers dix heures et demie
- Parfait, dit Julien. Vous allez maintenant nous donner son nom.
- Euh... c'est confidentiel, n'est ce pas ?
- Elle s'appelle... ?
- Nathalie Rivière. Elle est en deuxième année.
 
Meyer avait fait carton plein.
L'un et l'autre ruminaient leur colère, encore que pour des motifs différents. Julien avait proposé une pause. Sortir de l’hôpital devenait indispensable.
Après un court trajet en voiture qu'ils avaient fait les dents serrées, en proie à des pensées assez peu professionnelles, ils s'étaient retrouvés attablés devant le plat du jour à cinquante neuf francs dans un bistrot plutôt minable, le premier qui s'était trouvé sur leur chemin.
Rachid avait explosé :
 -Quel connard ! Quel connard ce type ! C'est un connard !
- Certes, ricana l'autre.
- C'est un malade ! Un fou ! C'est vrai que tous les psychiatres sont timbrés! Celui la c'est la preuve vivante !
- Ne sois pas caricatural !
- T'en connais, toi des psychiatres normaux ?
- Ben oui, mon frère par exemple. Il est psychiatre. Je suis bien sûr qu'il n'est pas fou.
Rachid en resta sans voix,le couteau brandi par sa main droite qui dessinait dans l'espace des arabesques expressives :
- Je constate qu'on peut encore te faire taire, ironisa Julien.
Mais la colère de Rachid était tombée. C'était bien la première fois que Julien parlait de lui, laissant même entendre qu'il possédait une famille. L'Arabe était curieux comme un pou et soucieux comme un sudiste de partager la vie d'autrui: avoir une information sur Julien, surtout donnée comme en confidence, était plus important que la mauvaise santé mentale probable de Meyer.
Il grillait d'envie de poser des questions, mais il se méfiait. Julien était comme une huître. Il poursuivit, d'un air faussement indifférent :
- Vous êtes seulement deux frères ?
- Non, dit Julien en chipotant vaguement sa salade. Il y a Bertrand, le psychiatre, et puis Pierre-Henri, qui est avocat. Ils vivent tous les deux dans la région parisienne.
Le docteur Mornay, et Maître Mornay. Rachid l'aurait parié, encore que ce ne fût pas un pari difficile à tenir.
Il sourit. Eux étaient huit.
Nacera était éducatrice de rue. Yasmina, professeur de Français. Parfaitement ! Au lycée elle était toujours la meilleure. Yasmina, la princesse.
Djamila était mariée : elle avait trois enfants et n'en ferait pas d'autres, elle le clamait haut et fort.
Rachid était serveur ; il gagnait bien sa vie.
Ali et Mehdi étaient au chômage, l'un avec un C A P de menuisier, l'autre avec un D E U G de biologie, illustrant la remarque maternelle : que tu fasses des études ou non, pauvres de nous... !
Kamal était... Kamal ! A quoi bon ? A la seule évocation de Kamal, sa mère et Djamila se couvraient la tête de cendres, en poussant des gémissements. Heureusement que ton père n'est plus là pour voir ça, ça l'aurait tué de toute façon. Son fils aîné est un voyou ! Heureusement qu'il y a la princesse ! Il aurait été fier d'elle et de toi, Rachid !
- Trois frères alors ?
- C'est ça... Trois frères.
Julien était à nouveau silencieux et Rachid n'osait pas poser d'autres questions. Il aimait imaginer que les parents de Julien étaient des bourgeois très austères, peut être catholiques, des domestiques pourquoi pas, une scolarité dans de beaux quartiers. Mais Julien n'avait rien lâché depuis six mois qu'ils travaillaient ensemble et pour Rachid, prompt à se livrer, à faire vivre pour ses amis la princesse et les autres, à parler de leurs espoirs et de leurs réussites, la réserve de Julien était comme une blessure, même s'il n'avait pas totalement renoncé à l'idée de lui présenter Yasmina.
Il remercia mentalement Meyer.
 
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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