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Cinq leçons sur le crime et l'hystérie
Editions du Seuil, 
9 octobre 2008

 

 

 

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  Qui-est-l-auteur.jpg De la littérature, du polar, des cours d'éditage, des avis sur tout, des conseils à ne pas suivre...

 

ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton

Jeudi 9 février 2006 4 09 /02 /Fév /2006 19:23

Le début c'est là

Episode précédent

Julien remontait les cent mètres qui le séparaient de sa voiture. Il se sentait gluant. L'envie d'une douche le taraudait, irrésistible.

Il s'en voulait de n'éprouver aucune sympathie pour les Labeyrie et la dernière remarque lancée, comme la flèche du Parthe, n'était pas faite pour arranger les choses Pourtant, qu'y avait-il de commun entre Bernadette et Hassan, entre cette petite fille de bourgeois coincés et le fils des cités, psychopathe reconnu, à part leur séjour commun à l’hôpital Saint Sauveur?

Malgré tout, Béatrice Mercier Beaumont était livrée à la vindicte  populaire et ses confrères la soutenaient du bout des lèvres.

Il avait une idée bien personnelle de ce que doit être la douleur des parents d'une petite fille assassinée. Les Labeyrie n'entraient pas dans son cadre. Il se fustigea : de quel droit ? De quel droit?

Mais le malaise ne le quittait  pas. Son propre père avait bien assisté à l'enterrement de Tiphaine, le visage livide, soutenant sa mère défaillante ! Les Labeyrie étaient comme un écho lointain du couple Mornay, et Julien, qui avait ce filtre devant les yeux, s'en voulait de ne pas être neutre, de trouver le père trop démonstratif, la mère trop digne.

- Monsieur, hé Monsieur !

Une jeune voix le hélait, du trottoir d'en face. Il se retourna. C'était une jeune fille vêtue d'une manière conventionnelle, avec un carré de cheveux triste, l'air un peu inquiet.

- Monsieur, vous êtes la police ?

Il reconnut Thérèse, qui avait la bouche résignée de son père. Elle jeta un regard vers la maison. Mais nulle présence derrière les volets mi-clos.

Il traversa.

- Je m'appelle Julien Mornay.

- Vous êtes la police ? Je vous ai vu entrer. Je vous ai guetté. Maman croit que je sors à quatre heures. Elle ne m'aurait pas laissée vous parler.

L'adolescente était incolore, misérable, les épaules avachies. La ressemblance avec le père était criante. Nulle trace, chez elle de la blondeur triomphante de sa sœur qui explosait sur les photos malgré la maigreur indéniable.  Cependant elle se rassurait au contact de Julien qui lui souriait avec douceur.

- Qu'est-ce qu'il lui est arrivé, à Bernadette ?

- Tes parents ne t'ont pas dit ?

- Pas bien.

Julien savait que tout vaut mieux que la semi-ignorance qui laisse vagabonder les jeunes imaginations. Il lui expliqua, avec des mots simples, s'interdisant les clichés sanglants. Elle avait l'air authentique, naturelle. Elle était un peu replète, aimant probablement les sucreries et le coca cola, s'il était autorisé chez les Labeyrie. Le sacrifice de Bernadette offrant à Dieu sa communion dans le jeûne avec les enfants ruandais avait dû être une sacrée humiliation. Il devina aussi qu'il y en avait eu d'autres et ne fut pas étonné quand elle dit brusquement :

- Bernadette, elle prenait les autres pour des imbéciles, elle se croyait la mieux.

Il laissa venir, hochant la tête :

- Tout le monde était débile elle disait : Maman, Papa, le docteur. N'empêche, elle était bien chez les fous comme le grand-père ! Et moi, je continuais à aller au collège ! Personne n'en parle de tout ça. Il faut rien dire, mais moi, je sais bien qu'ils sont d'accord avec le docteur...

- Le docteur Meyer ?

- Bien sûr. Et l'autre docteur aussi. Et puis elle se croyait la préférée de Papa, parce qu'il allait la voir en cachette. Elle ne mangeait pas tous ses repas et il repartait avec la nourriture dans ses poches. Et hier il y avait des biscottes du petit déjeuner dans son imperméable: elles sont tombées quand il l'a enlevé.

- Hier ? Ton papa l'a vue hier ?

- Ca, bien sûr, il ne l'a pas dit à Maman ! dit l'adolescente d'un air entendu.

Il resta un instant silencieux, ne sachant comment poser la question suivante. Il sentait que la volubilité de la jeune fille pouvait se tarir d'un seul coup s'il était maladroit : elle était dans un moment cathartique, vomissant devant un étranger la rancœur qu'elle aurait dû garder pour elle. Mais elle allait se reprendre et pleurer sa sœur perdue. Il se risqua :

- Elle te confiait des choses, Bernadette ?

- Vous pensez! grimaça l'adolescente, j'étais trop bête, moi !

- Tu ne sais pas si... elle avait un ami ? un petit ami?

La gosse blêmit. Une révolution s'était opérée sur son visage, presque adulte quelques instants auparavant, maintenant celui d'un enfant effrayé. Un flot de larmes noya le regard.

- Je sais rien dit-elle, je sais rien, d'abord.

Elle se sauva en courant, balançant maladroitement le sac où elle rangeait ses livres de classe. Il la vit disparaître dans la maison, qui l'avala.

à suivre

 

Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Mercredi 8 février 2006 3 08 /02 /Fév /2006 13:18
 
La voix de haute contre était très pure, malgré la mauvaise qualité de l'auto radio. Julien scandait le texte, les dents serrées. Stabat mater, dolorosa. Il allait rencontrer les parents de Bernadette. Bafouiller des condoléances avant de leur parler de l'amant de leur fille assassinée.
Le stabat mater, celui de Vivaldi, lui semblait de circonstance, comme un moyen d'entrevoir cette douleur infinie. Il évoquait irrésistiblement sa propre mère, dressée dans sa douleur muette, oh combien muette, les lèvres à jamais cadenassées sur le calvaire de Tiphaine.
Julien, qui avait le goût de la rumination mélancolique, en avait plusieurs interprétations, mais il aimait particulièrement celle-ci, un peu ancienne, avec les grésillements d'époque.
La maison était plantée, bien située, dans un des trois quartiers de la ville où l'on peut habiter.
Julien se gara assez loin de l'entrée et s'offrit une dernière cigarette
Le légiste avait confirmé le décès par strangulation, survenu entre vingt deux heures trente et minuit. Les derniers rapports sexuels de l'enfant avaient eu lieu sans violence physique, ce qui, Julien le savait, ne voulait pas dire grand chose. L'assassin et l'amant étaient-ils une seule et même personne ? Cette hypothèse, de l'avis général, semblait exclure Hassan, en tout cas ! .
La presse avait été dûment informée. Le préfet se défaussait sur le psychiatre. Nul doute que la télé faisait le siège de Mercier Beaumont. Les articles dans les journaux locaux jouaient démagogiquement sur l'identification du lecteur aux parents de la victime. Julien pensa fugitivement que Meyer n'avait pas tort : les journalistes ne prenaient aucune distance. Si Hassan était retrouvé, il serait lynché.
Un député très médiatique avait déjà claironné qu'il fallait modifier la loi sur les internements psychiatriques, s'insurgeant contre le pouvoir dévolu aux psychiatres.
Julien fronça les sourcils : pas d'empreintes de Hassan, pour l'instant, dans le fouillis de traces relevées dans le couloir et les toilettes de l'aile des filles, mais c'était comme chercher dans un hall de gare. Comme disait Rachid, la moitié des dingues du pays. Et tous les soignants.
Il avait assez tergiversé. Il devait sortir de cette voiture. Les parents de Bernadette l'attendaient.
Le père était assis dans le salon, dans un fauteuil Louis XVI. Il ne faisait rien. Il paraissait assommé, sans réaction. Depuis le matin, il n'avait pas quitté son siège, n'avait pas prononcé un mot. Par moments, il posait les yeux sur la silhouette impassible de sa femme et pleurait.
La mère n'était pas en noir. Pourtant elle était comme drapée dans des voiles de deuil. Hiératique et efficace, elle avait tout pris en main, comme d'habitude. Elle avait même envoyé Thérèse au collège. La mère était écrasante. Elle inspirait la compassion mais non la sympathie.
L'un et l'autre touchaient régulièrement et compulsivement la croix qu'ils portaient au cou.
- Priez pour nous, disait la mère aux porteurs de condoléances.
Julien se contenta d'incliner la tête, sans s'engager. Il s'assit dans le salon qui ressemblait à un oratoire, et leur demanda de parler de Bernadette.
La mère fut prolixe. Bernadette ne leur avait donné que des satisfactions. C'était une enfant brillante, toujours première de sa classe. D'ailleurs, elle avait rattrapé Thérèse qui avait quatorze ans, et les deux sœurs étaient dans la même classe. Une enfant docile, peu capricieuse. Elle adorait sa sœur. Elle voulait devenir médecin et c'était une vocation : plus tard elle irait en Afrique, s'occuper des enfants pauvres.
Bernadette avait trouvé une place de choix à la droite du Seigneur, elle en était sûre.
Le père éclata en sanglots déchirants. La mère jeta à Julien un regard d'excuse :
- Mon mari est bouleversé.
- C'est bien compréhensible, murmura Julien, rougissant en lui-même de n'exprimer que des banalités.
- C'était ma petite fille balbutia le père
Sa douleur apparaissait plus familière à Julien qui se sentit plus à l'aise pour poursuivre :
- Vous ne la voyiez plus depuis quelque temps ? J'ai compris que le docteur Meyer avait interdit les visites.
- Les visites étaient très codifiées, intervint la mère.
- Depuis combien de temps ne l'avez vous pas vue ?
- Nous lui avons rendu visite dimanche dernier.
- Et depuis ? Pas de coup de téléphone ?
- Non. Le docteur Meyer était très strict, Bernadette faisait beaucoup de progrès.
Toujours la mère. Le père s'était recroquevillé dans le fauteuil.
- Depuis combien de temps était-elle... souffrante ?
C'était arrivé insidieusement. Quelques mois auparavant, après avoir vu à la télé une émission sur la famine en Afrique, Bernadette avait décider de jeûner régulièrement. C'était un sacrifice qu'elle offrait au Seigneur et ses parents n'y avaient rien trouvé à redire.
Et puis, le jeûne avait pris des proportions inquiétantes. Bernadette refusait toute nourriture, allant jusqu'à se faire vomir après les repas que sa mère lui imposait.
- Cela n'avait rien à voir avec la mode, Monsieur. Bernadette n'était pas futile. ses motivations étaient hautement spirituelles. Elle avait une véritable obsession de la pureté.
Julien imaginait sans mal la guerre qui s'était déclarée entre la mère et la fille, les combats autour des repas.
Et puis le médecin de famille avait donné l'alerte : l'amaigrissement était devenu trop visible. Trente kilos pour un mètre soixante. Bernadette, sous alimentée, perdait ses protéines. Malgré tout, ses résultats scolaires demeuraient exceptionnels.
Elle faisait des marches forcées dans la campagne pour se sentir en communion avec la nature. Elle luttait contre la pollution, les impuretés, prenait plusieurs douches par jour, à s'en irriter la peau.
On leur avait recommandé Cypriani qui s'était fait une réputation dans le traitement des anorexiques. Très peu de temps après l'hospitalisation de Bernadette, il était tombé malade et Meyer avait pris le relais. La mère ne l'avait pas regretté : Cypriani pensait que l'anorexie signe un malaise   familial et souhaitait prendre en charge l'ensemble de la famille. Pour lui, Bernadette essayait en martyrisant son corps de traduire les difficultés qu'elle avait auprès des siens. Elle n'avait pas eu le loisir de lui dire sa façon de penser.
Dieu merci, Meyer était plus pragmatique : pour faire reprendre du poids à Bernadette, il fallait l'enfermer et la gaver. La peser tous les jours. La récompenser si elle grossissait.
Cela, la mère le comprenait : à plusieurs reprises, l'envie de frapper Bernadette pour l'obliger à se nourrir l'avait envahie. Son désespoir et son sentiment d'impuissance étaient tels qu'elle avait accepté avec reconnaissance que quelqu'un d'autre joue les tyrans à sa place. Car, bien sûr, durant tout ce temps, son mari ne l'avait pas aidée. Il avait toujours tout passé à Bernadette . Elle avait l'impression d'avoir trois enfants, et non deux. Cela, bien sûr, elle ne le dit pas à Mornay, mais lui sentait la folle colère de la mère sourdre de chacune de ses paroles.
Il prit son courage à deux mains pour évoquer l'amant :
- Cette ordure l'a violée !
Le père se réveillait, blême, les lèvres serrées.
- Il n'y a pas eu de viol, Monsieur, dit doucement Julien. Voyez-vous, rien ne prouve qu'il s'agisse d'une seule et même personne.D'autre part, Bernadette avait déjà... euh... rencontré cet homme dans les mois précédents.
- Espèce de salaud ! Je vous interdis... !
Le père avait jailli de son fauteuil, et secouait Julien qui se dégagea avec précaution, le repoussant vers son siège où il s'effondra à nouveau
- N'y voyez aucune malveillance, poursuivit Julien. Peut-être Bernadette avait-elle un véritable ami ? Un garçon de son âge. Vous ne voyez pas? Un copain? Un cousin, peut-être?
Un été, dans la maison des Mornay, celle du grand-père, le notaire, on avait découvert Bertrand et Anne-Laure dans le foin. Son frère avait été roué de coups malgré ses quinze ans et Anne-Laure emmenée comme une victime, enveloppée dans la veste de sa mère.
C'était possible, après tout, une consolation peut-être, cette idée que la petite fille avait eu le temps de connaître un moment de grâce adolescente, avec un autre enfant amoureux.
Mais les parents échangeaient un regard outragé :
- Bernadette était une enfant sérieuse, Monsieur. Ce que vous suggérez est impossible, rigoureusement impossible. Cet homme l'a violée et il l'avouera quand on le retrouvera.
La mère avait à nouveau pris la direction des opérations. Elle se leva pour raccompagner Julien. Sur le pas de la porte, elle lâcha, sans haine mais avec détermination :
- Nous veillerons à ce que le docteur Mercier Beaumont ne fasse pas deux fois ce genre d'erreur.
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Vendredi 3 février 2006 5 03 /02 /Fév /2006 08:00

Le début est là

Episode précédent

Meyer et Mme Delmas avaient rencontré Mornay, et Jalons se demandait si une approche de sa part était nécessaire.

Meyer donna un compte rendu aussi fidèle que possible, glissant sur ses incartades verbales. Mme Delmas déplora qu'il eût donné autant d'informations, mais c'était une constante chez elle ; elle avait la passion du secret. Quant à elle, ne connaissant pas la victime, elle avait clairement mis en avant son absence de responsabilité.

-"Il n'y a, dans le système hospitalier français, aucun lien de subordination entre le chef de service, qui a une fonction d'organisation pure, et les praticiens, seuls responsables de leurs prescriptions. J'ignore dans quel cadre s'est effectuée la prise en charge de Nordine Hassan. Voyez avec son médecin."

Meyer ne put s'empêcher de sourire : c'était bien la première fois qu'il l'entendait revendiquer son absence de pouvoir sur Mercier Beaumont !

- Et Hassan court toujours ! dit Jalons qui fumait cigarette sur cigarette.

Il se pencha vers les deux autres:

- Il semble acquis que c'est Hassan, n'est ce pas ?

Les deux médecins se consultèrent du regard : il valait mieux rester prudent. Meyer laissa parler son aînée : elle avait l'art des phrases creuses.

-"Le fait est que Hassan peut être dangereux et il est regrettable que Mme Mercier Beaumont n'ait pas lancé les recherches dès vingt deux heures."

Elle n'en dirait pas plus mais c'était lourd de sens. A vingt deux heures, Bernadette était encore vivante.

- Est-il vrai qu'il ait... euh... violenté l'enfant ?

- Il n'y a pas eu de violence sexuelle, dit Meyer. C'est ce que prétend la police.

- Comment ça ? dit Jalons stupéfait, Hassan n'était pas son amant tout de même ?

- Certainement pas dit vivement Meyer. Vous oubliez que Bernadette était ma patiente ! Il faut croire qu'elle avait... euh... quelqu'un d'autre...

- Mais c'est incroyable ! Quel âge avait-elle au juste?

Meyer lui jeta un regard par en dessous, avant de préciser prudemment :

- Treize ans. Mais je croyais que...

- Douze, corrigea sèchement Mme Delmas qui n'aimait pas les à-peu-près.

Jalons, abîmé dans ses réflexions, alluma nerveusement une autre cigarette, avant de répéter pour la troisième fois depuis le début de l'entretien :

- Nom de Dieu ! Pourquoi a-t-il fallu que ça tombe sur elle !

Pas de chance, non vraiment, pas de chance !

- Enfin, Meyer, poursuivit-il accusateur, qu'est-ce que c'est que cette histoire d'amant ?

- Mais je ne sais pas... balbutia Meyer acculé.

- Vous êtes sûrs que la police n'a pas d'information sur ...euh...notre arrangement ?

- Nous serons prudents. dit Mme Delmas qui lui jeta un regard furieux. Pourquoi ne se taisait-il pas cet imbécile ? Les choses non dites, les allusions entre gens de bonne compagnie, le rappel discret des services rendus, voilà ce qu'elle attendait de lui et non ces pleurnicheries de femelle.

Mais Jalons se foutait des simagrées de la Delmas. La mort de cette gamine n'allait pas rompre la toile qu'il tissait patiemment autour de ses électeurs.

- Pourquoi elle ?  répéta-t-il avec irritation.

- Mais enfin, dit Mme Delmas agacée, cette enfant est morte, ne l'oubliez pas ! ça n'est pas dirigé contre vous que je sache ! Dans la mesure où nous ne sommes pas éclaboussés, nous pouvons faire preuve d'un minimum de compassion. Et j'en attendais, d'ailleurs, un peu plus de votre part !

Il rougit comme un gamin fustigé par l'institutrice. Il la détestait, comme un gamin. Pourtant il ne pouvait pas faire l'économie de sourires à la vieille peau. Oui, il la tenait, mais qu'est ce qu'elle avait à perdre en réalité? Alors que lui... Il était pieds et poings liés. Il alluma derechef une cigarette, mais c'était pour se donner une contenance. Sa course à la mairie était l'objet de plaisanteries. Pour l'instant président du conseil général, il n'avait droit qu'au conseil d'administration de l’hôpital psychiatrique, le maire s'étant réservé le véritable hôpital, le prestigieux, le général. Celui où l'on traite les gens normaux, pas les mabouls. La mairie était la première marche pour une carrière nationale. Il en devenait paranoïaque, ne concevant la vie que comme une succession de chausse-trapes. Tout événement qui le touchait, de près ou de loin, était considéré comme l’œuvre d'un ennemi : il n'était pas loin de penser que l'assassin de Bernadette soutenait son adversaire.

- Quand même, dit-il, si Hassan n'était pas son amant, il serait utile de savoir qui c'est...

- Oui, dit majestueusement Mme Delmas. Surtout si c'est son amant qui l'a tuée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

à suivre

Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Mercredi 1 février 2006 3 01 /02 /Fév /2006 19:53
 
 
M
eyer traversa la cour, la démarche pesante. L'entretien avec les deux flics lui laissait un arrière goût. Il avait trop peu d'imagination pour interpréter les demandes de Julien mais il essayait de tenir compte de la tension qu'il avait ressentie. Il ressassait chaque seconde, se demandant s'il avait répondu comme il le devait. Le docteur Delmas lui avait recommandé de ne pas dévoiler le secret médical, mais Mornay avait bien dit qu'il ferait saisir le dossier !
Meyer regrettait amèrement d'avoir accepté de remplacer Cypriani comme chef de service. Et pourtant, il avait éprouvé une joie quasi puérile quand Madame Delmas le lui avait suggéré. A plus d'un titre, c'était une revanche sur Mercier Beaumont, la dédaigneuse, la moralisatrice, la brillante, l'inaccessible. Même si, au fond de lui, il était convaincu que seule B M B avait la carrure pour diriger ce service dévasté par la caractéropathie notoire de son prédécesseur.
Il ne savait jamais s'il prenait les bonnes décisions. Sa vie entière était envahie par le doute. Il avait l'habitude d'assener ce qui lui semblait être des vérités indiscutables, mais le ricanement des infirmiers, l'ironie sournoise des ados qui le persécutaient littéralement, l'amenaient à des voltes faces spectaculaires. Il lui arrivait, dans la même phrase, d'affirmer une chose, puis son contraire s'il sentait, en cours de route la réprobation de son interlocuteur. Il se raccrochait à ses repères : la boxe, la tranquille masturbation avec son ordinateur, la certitude que les secrétaires, les infirmières, moins méprisantes que Mercier Beaumont, n'étaient pas insensibles à son charme.
Il avait une pleine conscience de son intelligence, qui n'était pas négligeable, mais refusait les émotions, prétendant laisser les sentiments aux imbéciles. Il considérait comme sans intérêt les conventions sociales, le désir que l'on peut avoir de ne pas blesser l'autre, pour lui des preuves de faiblesse. Il était friand de généralisations hâtives ou fumeuses élaborées à partir de quelques lignes lues dans un magasine. C’est ainsi qu’il théorisait sur les Arabes de banlieue, à partir des trois spécimens qu’il avait dans son club : il s’était malheureusement oublié devant Rachid, qui sortait de ce cadre commode. Il avait doublé la mise avec la sexualité des adolescentes. Mais aussi, pouvait-il imaginer que ce flic réagirait comme la première concierge venue ?
Ses ruminations atteignaient le stade où, si Rachid et Julien s'étaient à nouveau prêtés à l'exercice, ils auraient eu la surprise d'entendre Meyer théoriser sur l'exceptionnelle maîtrise des Beurs ou sur l'horreur de la pédophilie.
Meyer n'avait jamais su comment s'affirmer.
Là, il était prêt à reconnaître qu'il avait été maladroit : c'était malin, avec Hassan qui courait encore ! Ce flic à la sensibilité de rosière semblait capable d'imaginer n'importe quoi ! Il l'avait bien montré avec ses manières soupçonneuses.
Et puis quoi ? Elle lui en avait assez fait voir, cette mioche arrogante qui le narguait avec ses trente kilos ! Chaque fois qu'il avait cru la partie gagnée, elle avait reperdu cinq cents grammes. Il la revoyait, grimpant sur la balance, l'air indifférent, comme si elle se moquait du résultat. Il était sûr qu'elle et Bénédicte se procuraient des diurétiques. Dire qu'il avait cru avoir leur confiance !
L'idée que Mercier Beaumont se serait mieux débrouillée que lui d'un meurtre dans le service revint, lancinante.
Il entrait dans le bureau du docteur Delmas : son inquiétude retomba. Elle aurait des réponses. Pendant dix ans, il était resté dans son ombre, ne s'émancipant qu'à la demande expresse de son aînée, lorsqu'il avait été avéré que Cypriani ne reprendrait pas son travail.
Il essayait, sans trop se faire d'illusions, de se convaincre qu'elle l'avait choisi pour ses qualités. Mais il savait aussi qu'il était un rempart contre Mercier Beaumont. 
La présidente de la C M E l'attendait, en Saint Laurent des pieds à la tête. Assise à son bureau, elle ne se leva pas à son entrée et lui désigna une chaise du menton.
Malgré sa cinquantaine bien sonnée, elle prenait, et surtout face aux hommes, un air d’afféterie particulier, minaudant, la voix légèrement puérile. Autour d'elle, la décoration relevait du kitsch le plus clinquant : fleurs séchées, photos familiales avec des rubans. Mais s'arrêter à cette image affectée était une erreur que Meyer ne commettait plus. Delmas ne tolérait pas que l'on se mît en travers de sa route. Arrivée trente ans auparavant à la force du poignet dans un monde alors exclusivement masculin, elle exigeait de son interlocuteur un tribut. La simple émission d'une opinion contradictoire était vécue comme une déclaration de guerre. La révélation d'une compétence sinon supérieure, du moins égale à la sienne déclenchait une attaque en règle. Elle était particulièrement habile à colporter et faire circuler des bruits outrageants. Elle avait sa cour servile, telle une prêtresse antique, ménageant ses encouragements et dispensatrice de blâmes dévastateurs. Puisqu'on ne pouvait être qu'avec ou contre elle, sans nuances, Meyer était avec elle, parce que c'était plus reposant, en retirant par ailleurs des avantages certains. Vieux médecin des asiles, elle possédait une connaissance précieuse de l'institution qui lui permettait de faire face à n'importe quelle situation. Elle savait, en ville, à quelle porte frapper, qui l'on doit fréquenter et qui n'est pas recommandable ; qui n'est pas utile aussi.
En face d'elle, mais bénéficiant de l'hommage d'un fauteuil, Meyer eut la surprise de trouver Jalons, le président du conseil d'administration.
Jalons était inquiet, c'était évident. Il portait moins beau que d'habitude, dans son costume croisé.
Il venait rarement jusqu'aux bureaux médicaux. Aujourd'hui, il squattait chez la Delmas, ventru, effondré. A l'entrée de Meyer, il n'ébaucha pas le sourire artificiel, accompagné habituellement de la poignée de main cordiale et vigoureuse qu'il imposait à tout électeur potentiel. Meyer, qui avait tendu machinalement la main, se retrouva à la secouer dans le vide, désemparé. Tout de même, voilà qui en disait long sur l'état d'esprit de ce politique paillard, viveur, et qui faisait des clins d'oeil aux filles.
Ils ne s'embarrassèrent pas de circonlocutions.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Mardi 24 janvier 2006 2 24 /01 /Jan /2006 08:05
 
A nouveau, le ton était sec, clinique. Il semblait y avoir, coexistant chez Meyer, deux attitudes distinctes : l'une d'inquiétude et de retrait, liée à son manque d'expérience comme chef de service visiblement, et l'autre de froideur revendiquée comme scientifique qui apparaissait comme le fond de son caractère. Il devait lire plus de livres qu'il ne voyait de malades, pensa Julien qui s'était repris, sec à son tour :
- Vous le jugez dangereux ?
- Eh bien...C'est difficile à dire. (Bien sûr, ça, il n'allait pas le trouver dans un bouquin). Cela dépend certainement des circonstances. A plusieurs reprises, il s'est montré menaçant avec moi. Une fois même, il m'a agressé physiquement et j'ai dû le maîtriser. Heureusement je pratique les arts martiaux depuis longtemps : il a trouvé à qui parler.
- Hassan a-t-il eu l'occasion de venir ici ?
- Oui...Je l'ai examiné avant d'établir un certificat pour maintenir l'internement. Ce jour-là, ma collègue Mercier Beaumont était absente.
- Aurait-il pu y rencontrer Bernadette ?
- Je voyais Bernadette en entretien trois fois par semaine, ici, dans mon bureau. Mais ce n'était pas le cas le jour où Hassan est venu. Encore que... le mieux serait de demander à ma secrétaire.
- Nous le ferons. Où étiez-vous hier soir, Docteur ?
Meyer sembla se recroqueviller sur son fauteuil :
- Moi ? Mais pourquoi ? ...
- Simple routine, dit sadiquement Mornay.
L'autre se grattait la tête, l'air égaré :
- Eh bien, je... Eh bien, n'est ce pas... Mais est ce légal ?
- Va-t-il réclamer un avocat ? ricana intérieurement Julien      . Mais l'autre rendait les armes : 
- Eh bien... J'étais à un combat de boxe.
- Seul ?
- Non, non.
Meyer sourit, reprenant à nouveau de sa superbe :
- J'étais un des compétiteurs. Je participe à des combats, comme vétéran.
- Des combats de boxe ?
- De la boxe française. Je suis champion régional. J'ai d'ailleurs eu un combat difficile hier soir ! Vous vous y connaissez ? J'appartiens à un des meilleurs clubs de la région. Je m’entraîne avec des Arabes de la banlieue : ils ne plaisantent pas !
- A quelle heure a fini votre match ? coupa précipitamment Julien
- Euh, je ne sais pas... Je ne regarde jamais l'heure.
- C'est très gênant.
- Euh... Oui.
- Et après votre match ?
- J'avais un rendez-vous.
- Avec qui ?
- Suis-je obligé de le dire ?
- Je le crains docteur.
Meyer à nouveau se gratta la tête. En fait il n'était pas fâché de pouvoir faire cette réponse :
- Avec une des élèves infirmières.
- A quelle heure aviez-vous rendez-vous ?
- Vers dix heures et demie
- Parfait, dit Julien. Vous allez maintenant nous donner son nom.
- Euh... c'est confidentiel, n'est ce pas ?
- Elle s'appelle... ?
- Nathalie Rivière. Elle est en deuxième année.
 
Meyer avait fait carton plein.
L'un et l'autre ruminaient leur colère, encore que pour des motifs différents. Julien avait proposé une pause. Sortir de l’hôpital devenait indispensable.
Après un court trajet en voiture qu'ils avaient fait les dents serrées, en proie à des pensées assez peu professionnelles, ils s'étaient retrouvés attablés devant le plat du jour à cinquante neuf francs dans un bistrot plutôt minable, le premier qui s'était trouvé sur leur chemin.
Rachid avait explosé :
 -Quel connard ! Quel connard ce type ! C'est un connard !
- Certes, ricana l'autre.
- C'est un malade ! Un fou ! C'est vrai que tous les psychiatres sont timbrés! Celui la c'est la preuve vivante !
- Ne sois pas caricatural !
- T'en connais, toi des psychiatres normaux ?
- Ben oui, mon frère par exemple. Il est psychiatre. Je suis bien sûr qu'il n'est pas fou.
Rachid en resta sans voix,le couteau brandi par sa main droite qui dessinait dans l'espace des arabesques expressives :
- Je constate qu'on peut encore te faire taire, ironisa Julien.
Mais la colère de Rachid était tombée. C'était bien la première fois que Julien parlait de lui, laissant même entendre qu'il possédait une famille. L'Arabe était curieux comme un pou et soucieux comme un sudiste de partager la vie d'autrui: avoir une information sur Julien, surtout donnée comme en confidence, était plus important que la mauvaise santé mentale probable de Meyer.
Il grillait d'envie de poser des questions, mais il se méfiait. Julien était comme une huître. Il poursuivit, d'un air faussement indifférent :
- Vous êtes seulement deux frères ?
- Non, dit Julien en chipotant vaguement sa salade. Il y a Bertrand, le psychiatre, et puis Pierre-Henri, qui est avocat. Ils vivent tous les deux dans la région parisienne.
Le docteur Mornay, et Maître Mornay. Rachid l'aurait parié, encore que ce ne fût pas un pari difficile à tenir.
Il sourit. Eux étaient huit.
Nacera était éducatrice de rue. Yasmina, professeur de Français. Parfaitement ! Au lycée elle était toujours la meilleure. Yasmina, la princesse.
Djamila était mariée : elle avait trois enfants et n'en ferait pas d'autres, elle le clamait haut et fort.
Rachid était serveur ; il gagnait bien sa vie.
Ali et Mehdi étaient au chômage, l'un avec un C A P de menuisier, l'autre avec un D E U G de biologie, illustrant la remarque maternelle : que tu fasses des études ou non, pauvres de nous... !
Kamal était... Kamal ! A quoi bon ? A la seule évocation de Kamal, sa mère et Djamila se couvraient la tête de cendres, en poussant des gémissements. Heureusement que ton père n'est plus là pour voir ça, ça l'aurait tué de toute façon. Son fils aîné est un voyou ! Heureusement qu'il y a la princesse ! Il aurait été fier d'elle et de toi, Rachid !
- Trois frères alors ?
- C'est ça... Trois frères.
Julien était à nouveau silencieux et Rachid n'osait pas poser d'autres questions. Il aimait imaginer que les parents de Julien étaient des bourgeois très austères, peut être catholiques, des domestiques pourquoi pas, une scolarité dans de beaux quartiers. Mais Julien n'avait rien lâché depuis six mois qu'ils travaillaient ensemble et pour Rachid, prompt à se livrer, à faire vivre pour ses amis la princesse et les autres, à parler de leurs espoirs et de leurs réussites, la réserve de Julien était comme une blessure, même s'il n'avait pas totalement renoncé à l'idée de lui présenter Yasmina.
Il remercia mentalement Meyer.
 
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Lundi 23 janvier 2006 1 23 /01 /Jan /2006 09:24
 
- Pour l'instant, rien n'est moins certain. Docteur, puis-je vous poser quelques questions sur Bernadette ?
- Eh bien, allez-y. Si je ne peux répondre, je vous le signalerai. La présidente de la C M E, Madame Delmas, que j'ai consultée, m'a fortement incité à respecter le secret médical.
- Ah oui, le veau sous la mère, ricana in petto Rachid, tandis que Julien poursuivait :
-Depuis combien de temps Bernadette était-elle votre patiente?
- Trois mois... Attendez, non, quatre mois. Je dirai : après Noël.
- Etait-elle hospitalisée en permanence ?
- Euh... oui.
- Elle ne sortait pas en permission ?
- Euh... Non... Mais réellement, je ne sais si je dois...
- Docteur, j'enquête sur le meurtre d'une enfant de douze ans. Tout élément qui permettra de comprendre comment elle s'est retrouvée étranglée dans les toilettes de votre service sera le bienvenu. S'il le faut, je ferai saisir le dossier.
- Ah ? Vous avez le droit ? Bon, bon, allez-y.
- Bernadette avait-elle l'occasion de sortir du service ?
- Non. Du fait de sa pathologie, elle était plus ou moins consignée dans sa chambre.
- On venait lui rendre visite ?
- Non. Visites interdites depuis deux mois.
Meyer se défendit devant l'étonnement perceptible de ses interlocuteurs
- C'est classique dans le traitement de l'anorexie mentale. On enferme la patiente pour la forcer à se nourrir et on la récompense à chaque gain de poids: des livres, sortir de la chambre, recevoir des visites...
- Mais elle était en contact avec les autres malades ?
- Eh bien très peu puisqu'elle prenait ses repas dans sa chambre et n'avait droit à aucune visite.
Au tour de Julien de se pencher vers lui, comme pour provoquer la confidence. Il dit doucement:
- Cependant, docteur, Bernadette a eu des relations sexuelles dans les heures qui ont précédé sa mort et, tout porte à le croire dans les quelques mois qui viennent de s'écouler.
- Ah bon, dit froidement Meyer.
Julien resta un instant silencieux, attendant un commentaire qui ne vint pas.
- Ca n'a pas l'air de vous surprendre.
 Meyer passa machinalement la main dans ses cheveux.
- Elle n'avait que douze ans, insista Julien.
- Ah ça !
Le médecin avait pris une attitude professionnelle, le corps légèrement rejeté en arrière dans le fauteuil, le ton docte.
- Vous savez, cela dépend des cultures. Une culture plus primitive tolérerait cet état de fait sans en faire toute une histoire.
- Je ne comprends pas, risqua Julien nerveusement. Vous voulez dire que vous trouvez cela normal ?
L'inconscient Meyer avait fait vibrer chez lui une corde douloureuse. Lunaire et glacial, il le considérait avec une sorte de mépris amusé :
- Je vous ai dit que cela dépendait des cultures. Ne nous laissons pas emporter par nos affects. En tant que scientifique, je ne me laisse guider que par mon intelligence. Bien entendu, on ne peut tenir ce genre de discours devant ces bonnes femmes hystériques qui s'agitent pour n'importe quoi, surtout dès qu'il s'agit d'enfants. Effectivement ce genre de pratique est totalement désapprouvé chez nous. Mais songez aux Africaines, ou aux Arabes, beaucoup plus précoces. C'est simplement conjoncturel : il y a cent ans, le fait que Bernadette ne soit plus vierge n'aurait intéressé personne
- Sauf si c'est son amant qui l'a tuée, lâcha Julien.
Qu'est ce que c'était, ces conneries ? Et le coup des civilisations primitives ?                     Rachid s’agita nerveusement. Julien sentit que des affects dévastateurs allait l’emporter   sur son intelligence et une menace implicite dans son ton fit sursauter Meyer qui reprit, d'un air contrit:
- Euh, oui, bien sûr... Si c'est comme ça que vous le voyez... Mais je croyais que Hassan... ?
- Vous n'imaginez pas que Hassan ait pu être l'amant de Bernadette ?
« Amant » lui écorchait la bouche. Le suborneur, le violeur, l'enfant de salaud, oui ! L'amant, l'ami, l'amoureux, la malheureuse gosse ne l'avait vraisemblablement jamais connu. L'angoisse l'envahit brusquement, le noya, lui tordit le cœur : Tiphaine rodait depuis le matin, sans lui laisser de répit. Un effort surhumain le rendit à l'instant présent.
Meyer s'insurgeait hautement contre son hypothèse :
- Hassan ? C'est impossible !
- Pourquoi ?
- Je ne crois pas qu'ils se connaissaient. Et puis, Bernadette était très intelligente.
- Quel rapport ?
- Hassan est un débile.
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Mercredi 18 janvier 2006 3 18 /01 /Jan /2006 08:51

Episode précédent, Episode 1

- Mais comment Hassan serait-il arrivé jusqu'à l'aile des filles ? intervint Rachid, agacé par le ton mondain de la surveillante. Seuls les membres du personnel ont la clé et ce sont des serrures impossibles à crocheter.
 Confortée par l'apparent intérêt de Julien, elle lui jeta un regard de triomphe :
- Il y a six mois, il y a eu un cambriolage au centre de formation des infirmières. On a volé un trousseau de clés entre autres choses!
- On n'a pas changé les serrures ?
- Changer toutes les serrures de l’hôpital? Vous plaisantez! On a changé les serrures de la chambre de garde, parce que les médecins l'ont exigé, mais l’hôpital n'avait pas les moyens de faire plus.
- Mais pourquoi Hassan même en possession des clés, serait-il venu jusqu'au pavillon des enfants ?
- Pour chercher des médicaments! Qu'est-ce que vous croyez qu'il cherchait, il y a six mois? Il est toxicomane au dernier degré ! Il est tombé sur Bernadette et l'a étranglée ce malade!
Elle vibrait de dégoût. Sa poitrine se souleva, haletante, sous l'oeil fasciné de Rachid qui contemplait la valse des deux C entrelacés. Et puis soudain elle éclata en sanglots, qu'elle tenta en vain de réprimer. Elle arrêta d'un geste le geste esquissé de Mornay :
- Excusez-moi. Je connais bien tous ces enfants, voyez-vous. La mort de Bernadette, dans des circonstances aussi horribles, est un coup terrible pour moi. Nous l'aimions tous beaucoup. C'était une enfant charmante, qui faisait beaucoup de progrès. Le docteur Meyer était très content. Il applique les théories comportementales, vous savez ! Au début ça a surpris les équipes mais les résultats sont là. Bernadette allait bientôt sortir. C'est si terrible !
- Je comprends murmura mécaniquement Julien les yeux sur ses chaussures, pour ne pas voir les deux rigoles de rimmel.
Alors, Monique, quand ils sont sortis de chez la mère Dubout, elle était écarlate! Surtout que, tu ne sais pas la dernière? Elle a teint ses cheveux en rouge! Ah non, mais je t'assure! Rouge tomate! Son coiffeur lui veut du mal! Elle s'est amenée comme ça ce matin! Ca m'a fait un de ces chocs! Eh bien, quand les flics l'ont quittée, elle était rouge comme ses cheveux! C'est la méchanceté qui remonte, ah, ah! Alors moi, j'ai installé les flics chez Meyer en attendant qu'il arrive et je leur ai apporté du café. Si tu voyais le sourire du petit inspecteur! Finalement il est peut être rital.
- Elle n'aime pas Mercier Beaumont, fit remarquer Rachid en sirotant un café dans lequel la secrétaire prévenante avait déjà dilué le sucre.
- Non, murmura Julien. Elle nous a clairement signifié que selon elle la compétence de Mercier Beaumont est limitée, surtout en ce qui concerne Hassan. Ceci dit, l'avis d'une infirmière n'est pas à négliger : elle vit au contact des patients.
- Quand même, je pensais qu'il y avait une sorte d'éthique. Qu'ils se serraient les coudes, quoi!
- Entre pairs, certainement. Les médecins ont même un code de déontologie assez sévère. C'est bien pour ça qu'il est pratiquement impossible de faire accuser un médecin par un autre médecin. Mais là, elles viennent d'un milieu très différent. Mercier Beaumont, si bien élevée soit-elle, a pu, sans même s'en rendre compte, blesser Madame Dubout très profondément. Je suis à peu près certain qu'elle ne lui accorde pas plus de considération qu'à un meuble. Et ça tout en étant merveilleusement courtoise! On peut haïr pour moins que ça.
Rachid sourit. Il adorait les considérations cyniques de Julien sur l'origine sociale des gens. Là où lui ne voyait que deux bourgeoises, susceptibles de fréquenter les mêmes cercles, Julien appliquait des distinctions subtiles qu'il avait appris à respecter : elles lui avaient donné la clé de haines tenaces, de ressentiments violents. Il croyait volontiers Julien quand il suggérait que la soif de reconnaissance de l'une, heurtée à l'indifférence polie de l'autre, expliquait en partie le ton peu amène de la surveillante à l'égard du médecin :
- Tu songes à écrire un bouquin, comme la grosse baronne ?
- Pourquoi pas ? Résume un peu la situation au lieu de t'égarer
- Du moment que tu ne m'imposes pas l'imparfait du subjonctif...
- Alors ?
- Alors : plus une voiture dans le parc après dix heures, le dernier appel de BMB avant Bernadette. Soit le tueur est entré à pied dans l’hôpital à l'insu du concierge, mais alors il a escaladé le mur, soit il s'y trouvait déjà. Pour entrer dans l'aile des filles, une seule possibilité : la consultation. Deux portes, une clé. Hassan peut avoir été dans le parc à partir de neuf heures. Il est possible qu'il ait eu cette clé en sa possession. Il aurait voulu piquer des médicaments.
- Hassan est-il toxicomane ? Je n'ai vu ça dans aucun des certificats rédigés par BMB
- Il peut les revendre pour se faire du fric.
Julien soupira :
- Retrouver Hassan est une priorité en tout cas. Je n'aimerais pas être dans la peau de BMB.
L'arrivée de Meyer suspendit leur conversation. C'était un gaillard de trente huit, quarante ans, dégingandé, la démarche lourde et sans grâce. Les cheveux en brosse, les yeux myopes contribuaient à lui donner un air lunaire.
Il était vêtu sans grande recherche, comme un homme pour qui cela n'a pas grande importance. Il dégageait une certaine timidité qu'il s'efforça de masquer en affectant de prendre ses aises, s'installant avec un sourire crispé dans son large fauteuil de cuir.
La pièce, plutôt vide que sobre, donnait peu d'information sur son occupant. Simplement des revues d'informatique jonchaient un coin du bureau où trônait littéralement un micro ordinateur, place nette autour de l'objet, abord dégagés. Il y avait là, malgré l'épaisseur physique du personnage, une transparence inattendue. .
- Nous souhaitions vous parler de Bernadette, Docteur.
- Ah oui ! Mais je ne sais pas si je peux... Vous comprenez il y a le secret médical.
- Bien sûr, mais dans le cas présent ce que vous me direz ne peut pas nuire à votre patiente.
- La mort du patient ne nous délivre pas du secret, récita-t-il plutôt pompeusement.
- Certes... Mais si vous possédez des informations qui peuvent nous aider à retrouver le meurtrier de Bernadette...
Meyer se pencha brutalement vers eux, l'air intéressé :
- Ce n'est pas Hassan ?
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Mardi 17 janvier 2006 2 17 /01 /Jan /2006 03:20

Episode 1, épisode précédent,

Voici donc l'épisode 8. je pense qu'à ce stade quelques précisions sont nécessaires, que je vous invite à lire dans Cours d'éditage

Josiane Dubout tournait en effet, du hall à son bureau: elle ne décolérait pas depuis le matin et Thérasse avait déjà fait les frais de son exaspération. Elle ne tolérait pas l'idée qu'on n'eût pas jugé bon de l'avertir, cette nuit, alors qu'elle était la surveillante de garde. Pourquoi Mercier Beaumont avait-elle été appelée et non elle ?

«Je suis votre supérieur hiérarchique direct ! » avait-elle répété trois fois au malheureux Thérasse qui, épuisé par sa nuit, n'aspirait qu'à rentrer chez lui.

- Mais quand il y a un problème avec un malade, j'appelle d'abord le docteur ! s'était insurgé l'infirmier

- C'était un cas exceptionnel ! Et puis elle était déjà morte ! Qu'est ce qu'elle a fait de plus, Mercier Beaumont ?

Evidemment! Thérasse n'avait rien à répondre à cela. Mais intérieurement il ne s'était pas privé de la traiter de vieille vache. De toute façon, vous voilà au courant, maintenant! avait-il grogné avant de regagner ses pénates avec la bénédiction de la police. Il aurait pu ajouter, mais ç'aurait été remuer le couteau dans la plaie, qu'il ne doutait pas que son mari l'avait dûment informé en rentrant de sa virée avec le directeur.

Josiane Dubout, que les infirmiers baptisaient l'oeil de Moscou, était la femme de l'infirmier général et considérée de ce fait par ses collègues comme vendue à l'administration. C'était d'ailleurs un procès assez injuste car elle avait à cœur de faire son travail le mieux possible. Elle était restée interdite devant la réaction écorchée de Thérasse : une fois encore, elle n'avait pas su s'y prendre avec un subordonné, ne déclenchant en retour que méfiance et agressivité. Cet état de chose la laissait toujours anéantie, avec un sentiment d'impuissance insupportable.  Elle se disait qu'on ne peut pas tout avoir : la réussite et l'amour des gens, qu'ils étaient jaloux d'elle. Ce qui était intolérable, c'est qu'ils n'éprouvaient rien de semblable à l'égard des médecins, de Mercier Beaumont par exemple: leur trajectoire était considérée comme allant de soi, alors qu'ils n'avaient pas franchi, pour arriver où ils étaient, la moitié des obstacles qu'elle avait bravés.

C'était une femme portant bien sa cinquantaine, un peu corpulente malgré les régimes qu'elle tentait à l'évidence régulièrement, mais n'ayant pas renoncé à séduire. Sa poitrine opulente arborait les deux  C entrelacés de Chanel brodés en or sur un t- shirt blanc. Pour le reste, tout était voile, vaporeux, aérien, veste et jupe battant les mollets comme pour donner une impression de légèreté malgré les rondeurs. Les talons aiguilles n'allongeaient pas la courte silhouette. Sous un casque de cheveux rouges, d'un auburn vigoureux, les sourcils étaient épilés, les pommettes hautes, les lèvres minces. Deux boucles d'oreilles,  lourdes et ornementées accentuaient son air d'idole orientale.

L'allure de Julien la conquit immédiatement et l'effort d'urbanité fut perceptible. Tandis que Rachid, modestement sous fifre, restait debout près de la fenêtre, Mornay s'assit avec décontraction, la caressant de son œil aristocratique.

"- Elle va dégoiser plus qu'elle ne le voudrait", pensa Rachid, mal à l'aise. Il n'aimait pas ces trop plein de féminité: le maquillage, les talons aiguilles. Il était soulagé que la cible de madame Dubout soit si clairement son collègue.

Julien roucoulait sans état d'âme :

- Vous êtes donc la surveillante, Madame ?

- La surveillante chef de ce service.

- Bien.Vous semblez regretter, Madame,de ne pas avoir été prévenue plus tôt des problèmes survenus dans votre...service 

- Absolument. C'est la procédure habituelle, voyez-vous. On doit m'avertir dès qu'il y a urgence.

- Bien sûr, Madame. Dès qu’il y a….. un infarctus par exemple?

- Non, non, ça, c'est médical... Mais pour toute question dépassant la simple compétence médicale...

Le sous fifre modeste perdit un instant son flegme :

- La simple compétence médicale ?

Le regard de Julien le fit taire sur-le-champ tandis que la surveillante se troublait : sa colère l'avait emportée et elle avait une trop haute idée d'elle-même pour ne pas se sentir gênée devant cet homme qui représentait tout ce à quoi elle aspirait : l'élégance, la désinvolture et le sentiment évident qu'il était partout à sa place. Julien lui vint en aide, patelin :

- Vous êtes donc chargée, Madame, de traiter ce qui dépasse la simple compétence médicale. Par exemple, le fait de faxer à toute heure à la préfecture les certificats rédigés par les médecins dans le cadre de l'internement entre-t-il dans ces attributions ?

Madame Dubout rougit jusqu'aux yeux. Son visage s'enflamma comme ses cheveux et ses narines palpitèrent. Elle répondit sèchement :

- oui.

- C'est ce que vous avez fait cette nuit après l'évasion de Nordine Hassan ?

- La sortie sans autorisation de Nordine Hassan.

 - Si vous voulez, dit Julien conciliant. C'est vous qui avez envoyé la télécopie ?

- Oui.

- A vingt deux heures quarante 

- Je... Je ne sais pas exactement. Voyez-vous, on m'a appelée vers vingt deux heures  quinze.

- Vous vous êtes rendue au pavillon pour chercher le certificat.

- Oui. 

- En voiture

- J'ai laissé ma voiture à l'entrée de l’hôpital et j'ai remonté la grande allée à pied. Il y a une barrière, pour protéger le sommeil des malades.

Elle sourit d'un air entendu, absolvant du coup Julien pour son embarras de tout à l'heure :

- Je sais que certains ont peur la nuit et n'hésitent pas à traverser le parc en voiture, mais en ce qui me concerne, je vais à pied.

Ils l'auraient parié : cette femme semblait une tour inexpugnable.

- Madame Mercier Beaumont vous a donc remis le certificat.

Un pli amer tordit la bouche de la surveillante :

- Madame Mercier Beaumont n'avait pas jugé utile de m'attendre. Ce sont les infirmiers qui m'ont remis le certificat. Je me suis ensuite rendue au bâtiment que vous voyez là, en face. C'est là que se trouve le fax, dans les locaux de l'administration.

- Vous êtes donc passée devant le pavillon des enfants.

 - Oui, deux fois, à l'aller et au retour.

 - Bien entendu, vous n'avez rien noté de particulier ?

 - Non, encore que... si j'avais su que Nordine Hassan errait dans les parages, j'aurais peut-être été moins tranquille.

 - Que voulez-vous dire ?

- J'étais persuadée qu'il était loin, depuis neuf heures du soir. Ce n'est pas le genre à s'attarder !

 - Vous pensez donc que c'est Hassan qui a commis le meurtre, Madame ?

 - Et qui d'autre ? Vous savez bien qu'il est dangereux !

 - Ce n'est pas l'avis du docteur Mercier Beaumont corrigea Julien.

Le ton neutre de Mornay lui fit à nouveau perdre son sang froid. Elle fit un effort visible pour se maîtriser :

- Le docteur Mercier Beaumont pense ce qu'elle veut, dit-elle en choisissant ses mots. Peut être le docteur Meyer ou le docteur Delmas ne sont-ils pas du même avis.  Ceci dit cela ne relève pas de ma compétence, poursuivit-elle avec un humour que Julien apprécia d'un signe de tête.

 à suivre,

 

 

Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Lundi 16 janvier 2006 1 16 /01 /Jan /2006 07:36

Episode précédent , épisode 1

Le pavillon des enfants comprenait deux ailes. Dans l'aile un, originalement nommée "un", les garçons. Puis une sorte de carrefour avec l'infirmerie, les pièces communes et l'entrée donnant sur le parc. L'infirmerie était une pièce stratégique, vitrée à mi-hauteur des murs, qui avait vue imprenable sur toutes les issues. Certes il était difficile aux infirmiers de se ménager la moindre intimité et Thérasse avait souvent déploré que sa réflexion sur les rondeurs de l'aide soignante ne pût se mener à bien dans cet aquarium, mais d'un autre côté les pulsions des boutonneux prépubères pouvaient être aisément contenues : les garçons n'entraient pas comme ça chez les filles. Thérasse et Joëlle affirmaient que personne n'avait traversé le carrefour passé neuf heures du soir. Et eux-mêmes étaient restés ensemble, Joëlle ne dédaignant pas les subtiles allusions de son collègue à sa silhouette callipyge.
L'aile deux, celle des filles, poursuivait le carrefour en enfilade: d'abord les chambres, puis, au bout du couloir, les lavabos, où l'on avait trouvé Bernadette. Enfin, à l'extrémité de l'aile deux, contiguë aux toilettes mais séparée par une porte fermée à clé, se trouvait la partie consultation: salle d'attente, bureau de Meyer, secrétariat, bureau de la surveillante. Tout ceci donnant à l'arrière du parc par une entrée privée.                                                                
- Impossible pour notre homme de passer ailleurs que par la consultation: les infirmiers étaient dans l'infirmerie de neuf heures à deux heures. Les fenêtres des chambres sont bloquées pour que les têtes blondes ne fuguent pas, leur ouverture est impossible. Il (ou elle) est donc passé par la consultation ce qui suppose qu'il a franchi deux portes fermées à clé, l'une quasiment en permanence, l'autre dès la fin des consultations c'est à dire dix huit heures.
- Et là, cerise sur le gâteau: la même clé ouvre toutes les portes de l’hôpital, et tous les soignants la possèdent. Ce qui fait une centaine de personnes sans compter large.
- Ce qui a l'avantage d'exclure Hassan, si excitante soit l'hypothèse.
- Tu ne veux pas de Hassan, mais suppose qu'il ait volé les clés à un infirmier.
- Dans ce cas il n'aurait pas déglingué sa propre fenêtre pour sortir. Et puis les infirmiers se servent de leurs clés trente fois par jour. Ce serait déjà signalé. Mais tu t'acharnes sur Hassan, Rachid : tu as peur qu'on ne t'accuse de partialité ?
- Ne me gonfle pas, Julien. Hassan est algérien d'abord. Et puis j'en ai rien à foutre. Et puis tu t'es fait jeter par Mercier Beaumont ou quoi ?
Julien rit :
- Et elle, comment ils l'appellent ?
- Mercier Beaumont? BMB. C'est comme une bagnole de luxe, non ?
- Exactement. Très sophistiquée.
 
Le pavillon des enfants avait donc une seconde entrée, discrète, permettant l'accès à la consultation du docteur Meyer. Ici les locaux étaient neufs, presque pimpants, avec aux murs des tableaux naïfs, et des fauteuils aux belles harmonies de bleu. La secrétaire trônait derrière une sorte de comptoir: elle ne faillissait pas à la règle de la blondeur suave et semblait la jumelle de la secrétaire de Mercier Beaumont. La mini jupe était remplacée par un pantalon très moulant, assorti d'un petit pull court. Elle était au téléphone et se contemplait les ongles tout en parlant. Elle venait juste de commencer son travail, l'accès des lieux ayant été interdit dès le matin aux aurores. Elle n'avait rien vu mais n'en avait pas moins à raconter à sa collègue du secteur adulte, d'une voix suraiguë de petite fille boudeuse. La concurrence avec les consultantes adolescentes devait être rude. Mais pour l'instant c'était son heure de gloire : infirmiers, aides-soignants et même surveillants se succédaient, mine de rien, sous des prétextes transparents pour glaner quelques informations de première main.
La vue de Julien, flanqué de Rachid, la transporta d'émotion. Et tu comprends bien, Monique, que quand ces deux flics sont entrés dans le bureau, ça m'a fait comme un frisson. Surtout qu'on sait bien qu'ils n'ont pas les yeux dans leur poche! Si tu avais vu le jeune, le genre typé, tu sais, peut être même arabe, mais très bien tu vois, comme celui qui parle à la télé. Enfin, ils voulaient voir Meyer, mais tu le connais celui-là: quand il arrive à onze heures, c'est qu'il est tombé du lit. Alors ils se sont rabattus sur la mère Dubout qui tournait dans le hall, cette vieille peau, attendant qu'on l'interroge. Comme si elle avait quelque chose d’intéressant à dire! Enfin moi, je me laisserais bien interroger par le petit inspecteur! Quoi, Meyer ? Si tu crois...! Il a au moins quarante ans et il saute sur tout ce qui bouge. Enfin sauf sur la mère Dubout, ah, ah... Je ne dis pas qu'avec moi il n'ait pas essayé: il aime bien les jeunettes. Mais bon, il a beau se tartiner de crème anti-ride, on voit bien qu'il n'est pas frais éclos. Et puis Monique: moi je te le dis, il faut garder sa dignité. C'est pas parce qu'il est docteur que Meyer doit se croire tout permis. Et puis un type qui ne parle que de boxe et d'ordinateur, ça ne doit pas casser grand chose au lit tu peux me croire, Monique !
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Dimanche 15 janvier 2006 7 15 /01 /Jan /2006 20:53
   - Nordine a quitté l’hôpital à quelle heure ?
- Lors du changement d'équipe je suppose : à neuf heures. Les deux équipes se croisent et font leurs transmissions, se parlent un peu des cas difficiles. Puis l'équipe de nuit donne les derniers médicaments avant de faire sa ronde.
- Mais n'était-il pas particulièrement surveillé ?
- Il n'était pas enfermé dans sa chambre. Ceci dit, il a brisé les vitres blindées de sa fenêtre.                           
- Avec quoi ?
- Un autre patient a du lui fournir un outil. Vous savez, la prison avait fait une pétition pour ne plus avoir Nordine, mais nos patients aussi avaient fait une pétition. Ils avaient écrit : «Ce n'est pas une raison que les autres ne le veuillent pas pour que nous soyons obligés de le supporter, nous !». Et c'est vrai après tout : pourquoi les malades devraient-ils supporter ceux que la société est incapable de prendre en charge ?
Elle le défiait du regard et il ne put s'empêcher de sourire, admirant sa belle obstination.
- A quelle heure avez-vous quitté le pavillon Esquirol ?
- Vers dix heures et demie. Le temps de discuter avec l'équipe, de boire un café.
- Le certificat a été faxé à vingt deux heures quarante cinq.
- Ce n'est pas le médecin qui faxe les documents administratifs. J'ai rédigé le certificat, je l'ai posé à l'infirmerie et je suis revenue à ma chambre. J'ai lu un peu, puis j'ai fini par m'endormir. Et puis rien. jusqu'à deux heures. Après... après Bernadette, j'ai eu encore trois appels. Je ne me suis pas recouchée: c'étaient des problèmes somatiques assez graves; un infarctus probable entre autres. Après quoi j'ai fait un saut chez moi ce matin pour récupérer Valentine. Nous sommes passées à mon bureau pour récupérer un cahier qu'elle avait oublié hier soir... et voilà.
Elle semblait étouffer tout à coup dans la voiture. Elle mit la main sur la poignée de la portière.
- Et Bernadette, vous la connaissiez ?
- Très peu. Ce n'était pas une de mes patientes. Je l'ai rencontrée lors de mes gardes. Le mois dernier Thérasse m'a appelée parce qu'elle se disputait avec Cécile. Il était incapable de s'en sortir.
Ses yeux riaient au souvenir du pauvre homme dépassé par les arguments des deux péronnelles à l'intelligence un peu trop aiguë.
- Quel genre d'enfant était-ce ?
- Ce n'était plus tout à fait une enfant. Une jeune fille anorexique. Brillante comme la plupart d'entre elles. En même temps plutôt arrogante, provocatrice. Vous savez, les anorexiques ne cherchent pas à inspirer la sympathie. Elles ont une conscience exacerbée de leur supériorité intellectuelle.
- Elle aurait pu avoir un petit ami ?
Le médecin haussa les épaules :
- Les livres nous apprennent que les anorexiques s’intéressent peu à la sexualité. Elles n'aiment pas leur corps, ne l'investissent que de manière négative. Ceci dit, les patients adorent faire mentir les théories. On peut imaginer qu'au contraire, une sexualité active, mais vécue de manière soigneusement détachée, est une provocation supplémentaire. Mais c'est une relation où le partenaire n'a qu'une importance secondaire.
Elle secoua la tête, mécontente :
-Qu'est-ce-que je raconte ? Elle n'avait pas seize ans, mais douze ! Oubliez ça, c'est sans intérêt !
Elle sortit de la voiture et il ne put faire autrement que de s'extirper du coupé.
C'est elle qui avait clos l'entretien, comme elle devait, fermement et clairement, signifier à ses patients que la séance était terminée pour cette fois.
Il n'était pas très content de lui.
 
******
Mornay était resté seul dans le soleil. Sous sa main en visière, il plissa les yeux pour distinguer les silhouettes qui se glissaient dans la cour : les infirmiers en tenue blanche, les aides-soignants en bleu et blanc ; quelques patients à la démarche raide caractéristique, les bras qui ont perdu le ballant.
Rachid apparut à l'entrée ouest, venant de la grande allée bordée de sapins, les épaules carrées, la démarche dansante. Comme d'habitude, la simple vue du soleil lui avait fait croire que l'été était là et il balançait son blouson d'une main négligente.
Julien se planta au milieu de la cour, les mains dans les poches et l'appela de l'oeil.
- Alors, où en es-tu Bensaïd ?
Rachid tournait autour de lui en agitant les mains. Au début, Julien se demandait toujours, sur la défensive, si Rachid allait le toucher. L'autre avait la distance méditerranéenne, toujours à quelques centimètres, qu'il soit en colère ou pour vous prouver sa bonne humeur. Maintenant Julien avait l'habitude et il ne sursautait plus quand son collègue le frôlait, voire lui posait la main sur le bras pour appuyer une idée.
A côté de Rachid, dont l'oeil de velours sombre ombré de cils beaucoup trop longs, faisait se pâmer les femmes par cohortes, Julien, pourtant sec, maigre et olivâtre, uniformément châtain, se sentait presque nordique. Rachid s'était attiré suffisamment d'inimitiés masculines pour tenter d'atténuer ce charme insolent en sacrifiant à quelques millimètres les boucles brillantes qui faisaient la fierté de sa mère. Il rasait les murs et s'essayait à jouer les hidalgos distingués à l'instar de Julien, mais sa nature exubérante triomphait de toutes ses tentatives de discrétion. Il restait oriental et somptueux d'un air modeste et énervant.
 - J'ai traîné à la cafétéria dit-il. C'est sympa comme endroit. Convivial. Il y a des infirmiers, des malades. Des malades pas trop mal d'ailleurs. On ne dirait jamais qu'ils sont... Tu vois ce que je veux dire ? ... Personne ne m'a demandé qui j'étais. C'est un moulin ce truc.
- Ils t'ont pris pour un des leurs ?
Rachid encaissa sans broncher. Il n'avait pas envie d'avouer que deux des malades l'avaient pris pour son frère, ce qui donnait une idée de l'infâme bouillon dans lequel devait patauger l'infortuné Kamal. 
-Tout le monde est au courant, lâcha-t-il. Radio-Hôpital, tu vois? Dans l'ensemble ça les embête que ce soit tombé sur Mercier Beaumont parce qu'elle est réglo, disent-ils. Ils disent aussi qu'elle a un caractère de cochon. Elle s'occupe plutôt des SDF, des alcoolos, et elle les fait marcher à la baguette. Après ça, il y a Meyer, le psychiatre de Bernadette: le veau sous la mère, ils l'appellent. C'est le protégé du docteur Delmas, la grande prêtresse. Alors celle-là, je l'ai croisée. Attends de la voir, elle va te plaire. Cinquante cinq, soixante berges, trente mille balles de sapes sur elle, avec des mines de gamine. Elle danse avec les malades, figure-toi. Si, si. Elle se produit sur scène en maillot de bain. On croit rêver! Psychothérapie, elle appelle ça. Tu devines comment on la surnomme? Danse avec les fous.
- Rachid !
Rachid s'arrêta et rit, avant de grimacer d'un air penaud.
Les « Rachid ! » de Julien renfermaient un monde de mots. Le jeune inspecteur avait beau plastronner, il ne laissait pas d'être impressionné par Julien, son aîné de dix ans. Le «Rachid ! » (Tu m'emmerdes! ), jeté au milieu des flots logorrhéiques de Bensaîd était un modèle du genre: l 'oiseau se tenait coi pendant dix minutes, ce qui était une bénédiction, le silence est d'or.
 «Rachid ! »(Tu me déçois! ) le plongeait dans un abîme de doutes et de réflexions mélancoliques et il aurait vendu sa mère et son thé à la menthe pour le «Rachid!» (Pas trop mal!) que l'autre dispensait avec parcimonie; il ne faut pas gâter la piétaille.
Pour l'instant, c'était «Rachid ! » (Les faits et vite !). Il reprit, plus posément:
- Alors voilà l'ambiance : le service d'adultes est dirigé par le docteur Delmas, c'est elle la présidente de la Commission Médicale d'Etablissement, le représentant des médecins si tu préfères. Elle travaille avec deux autres médecins : Mercier-Beaumont et Suresnes. Suresnes est parti avant hier assister à un congrès à Bordeaux, il reviendra demain. Tu as vu comment l’hôpital est organisé: c'est un ensemble de pavillons reliés par des cours ou des jardins. Tous les médecins interviennent partout, surtout lorsqu'ils sont de garde. Le service d'enfants est dirigé par le docteur Cypriani, qui est en congé de maladie depuis plusieurs semaines. C'est le docteur Meyer qui le remplace. Il semble que çà lui ait donné la grosse tête. Il veut tout changer et çà ne se passe pas bien, surtout avec les ados. Le pavillon des enfants n'est pas très éloigné des pavillons d'adultes, facile d'accès en fait. Il n'y a que quatre ados hospitalisés en ce moment, impossible d'avoir leur nom bien entendu, secret médical. Ceci dit ca ne sera pas difficile de les mettre hors de cause: aucun de ces enfants n'était seul au moment du meurtre. A propos, Meyer travaillait dans le service de Delmas auparavant, et il lui arrive d'y rencontrer encore quelques patients. Enfin l'atmosphère générale est glaciale. Les médecins se méfient de l'administration, qui se méfie des infirmiers, qui se méfient des surveillants... Chacun a une bonne histoire sur tout le monde.
- J'ai vu, oui.
- Ca rappelle un peu chez nous dit Rachid innocemment.
Julien sourit :
- Et Hassan, on en parle ?
- Oh oui, pour dire qu'il va encore porter le chapeau ! Et le docteur Mercier Beaumont qu'est ce qu'elle en dit, de Hassan ?
Julien grimaça :
- Elle ne pense pas qu'il soit coupable.
- Oui, bien sûr. Si elle a pris la responsabilité de laisser filer la bête en disant qu'il n'était pas dangereux, elle ne va pas admettre aussi facilement qu'il a fait le coup.
- Elle ne le pense pas répéta Julien en secouant la tête. Aucun doute là-dessus.
- Elle t'a convaincu, ah, ah ?
- De toute façon, Hassan est fiché. Ce ne sera pas compliqué de repérer ses empreintes. Je l'imagine mal s'évadant à neuf heures avec des gants chirurgicaux pour aller violer et étrangler cette gosse dans les toilettes du pavillon d'enfants.
- Mais tu as bien vu les lieux. Le bureau de Meyer et la salle d'attente de sa consultation sont au bout du pavillon. Il n'y a qu'une porte pour les séparer des toilettes et des chambres. Ca va être bourré des empreintes de la moitié des dingues du pays. Y compris celles de Hassan pour peu qu'il y ait rencontré Meyer, puisque Meyer voit encore quelques adultes.
- Je vois que tu fais pleinement confiance aux femmes de ménage de l'administration hospitalière.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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