Julien remontait les cent mètres qui le séparaient de sa voiture. Il se sentait gluant. L'envie d'une douche le taraudait, irrésistible.
Il s'en voulait de n'éprouver aucune sympathie pour les Labeyrie et la dernière remarque lancée, comme la flèche du Parthe, n'était pas faite pour arranger les choses Pourtant, qu'y avait-il de commun entre Bernadette et Hassan, entre cette petite fille de bourgeois coincés et le fils des cités, psychopathe reconnu, à part leur séjour commun à l’hôpital Saint Sauveur?
Malgré tout, Béatrice Mercier Beaumont était livrée à la vindicte populaire et ses confrères la soutenaient du bout des lèvres.
Il avait une idée bien personnelle de ce que doit être la douleur des parents d'une petite fille assassinée. Les Labeyrie n'entraient pas dans son cadre. Il se fustigea : de quel droit ? De quel droit?
Mais le malaise ne le quittait pas. Son propre père avait bien assisté à l'enterrement de Tiphaine, le visage livide, soutenant sa mère défaillante ! Les Labeyrie étaient comme un écho lointain du couple Mornay, et Julien, qui avait ce filtre devant les yeux, s'en voulait de ne pas être neutre, de trouver le père trop démonstratif, la mère trop digne.
- Monsieur, hé Monsieur !
Une jeune voix le hélait, du trottoir d'en face. Il se retourna. C'était une jeune fille vêtue d'une manière conventionnelle, avec un carré de cheveux triste, l'air un peu inquiet.
- Monsieur, vous êtes la police ?
Il reconnut Thérèse, qui avait la bouche résignée de son père. Elle jeta un regard vers la maison. Mais nulle présence derrière les volets mi-clos.
Il traversa.
- Je m'appelle Julien Mornay.
- Vous êtes la police ? Je vous ai vu entrer. Je vous ai guetté. Maman croit que je sors à quatre heures. Elle ne m'aurait pas laissée vous parler.
L'adolescente était incolore, misérable, les épaules avachies. La ressemblance avec le père était criante. Nulle trace, chez elle de la blondeur triomphante de sa sœur qui explosait sur les photos malgré la maigreur indéniable. Cependant elle se rassurait au contact de Julien qui lui souriait avec douceur.
- Qu'est-ce qu'il lui est arrivé, à Bernadette ?
- Tes parents ne t'ont pas dit ?
- Pas bien.
Julien savait que tout vaut mieux que la semi-ignorance qui laisse vagabonder les jeunes imaginations. Il lui expliqua, avec des mots simples, s'interdisant les clichés sanglants. Elle avait l'air authentique, naturelle. Elle était un peu replète, aimant probablement les sucreries et le coca cola, s'il était autorisé chez les Labeyrie. Le sacrifice de Bernadette offrant à Dieu sa communion dans le jeûne avec les enfants ruandais avait dû être une sacrée humiliation. Il devina aussi qu'il y en avait eu d'autres et ne fut pas étonné quand elle dit brusquement :
- Bernadette, elle prenait les autres pour des imbéciles, elle se croyait la mieux.
Il laissa venir, hochant la tête :
- Tout le monde était débile elle disait : Maman, Papa, le docteur. N'empêche, elle était bien chez les fous comme le grand-père ! Et moi, je continuais à aller au collège ! Personne n'en parle de tout ça. Il faut rien dire, mais moi, je sais bien qu'ils sont d'accord avec le docteur...
- Le docteur Meyer ?
- Bien sûr. Et l'autre docteur aussi. Et puis elle se croyait la préférée de Papa, parce qu'il allait la voir en cachette. Elle ne mangeait pas tous ses repas et il repartait avec la nourriture dans ses poches. Et hier il y avait des biscottes du petit déjeuner dans son imperméable: elles sont tombées quand il l'a enlevé.
- Hier ? Ton papa l'a vue hier ?
- Ca, bien sûr, il ne l'a pas dit à Maman ! dit l'adolescente d'un air entendu.
Il resta un instant silencieux, ne sachant comment poser la question suivante. Il sentait que la volubilité de la jeune fille pouvait se tarir d'un seul coup s'il était maladroit : elle était dans un moment cathartique, vomissant devant un étranger la rancœur qu'elle aurait dû garder pour elle. Mais elle allait se reprendre et pleurer sa sœur perdue. Il se risqua :
- Elle te confiait des choses, Bernadette ?
- Vous pensez! grimaça l'adolescente, j'étais trop bête, moi !
- Tu ne sais pas si... elle avait un ami ? un petit ami?
La gosse blêmit. Une révolution s'était opérée sur son visage, presque adulte quelques instants auparavant, maintenant celui d'un enfant effrayé. Un flot de larmes noya le regard.
- Je sais rien dit-elle, je sais rien, d'abord.
Elle se sauva en courant, balançant maladroitement le sac où elle rangeait ses livres de classe. Il la vit disparaître dans la maison, qui l'avala.
Meyer et Mme Delmas avaient rencontré Mornay, et Jalons se demandait si une approche de sa part était nécessaire.
Meyer donna un compte rendu aussi fidèle que possible, glissant sur ses incartades verbales. Mme Delmas déplora qu'il eût donné autant d'informations, mais c'était une constante chez elle ; elle avait la passion du secret. Quant à elle, ne connaissant pas la victime, elle avait clairement mis en avant son absence de responsabilité.
-"Il n'y a, dans le système hospitalier français, aucun lien de subordination entre le chef de service, qui a une fonction d'organisation pure, et les praticiens, seuls responsables de leurs prescriptions. J'ignore dans quel cadre s'est effectuée la prise en charge de Nordine Hassan. Voyez avec son médecin."
Meyer ne put s'empêcher de sourire : c'était bien la première fois qu'il l'entendait revendiquer son absence de pouvoir sur Mercier Beaumont !
- Et Hassan court toujours ! dit Jalons qui fumait cigarette sur cigarette.
Il se pencha vers les deux autres:
- Il semble acquis que c'est Hassan, n'est ce pas ?
Les deux médecins se consultèrent du regard : il valait mieux rester prudent. Meyer laissa parler son aînée : elle avait l'art des phrases creuses.
-"Le fait est que Hassan peut être dangereux et il est regrettable que Mme Mercier Beaumont n'ait pas lancé les recherches dès vingt deux heures."
Elle n'en dirait pas plus mais c'était lourd de sens. A vingt deux heures, Bernadette était encore vivante.
- Est-il vrai qu'il ait... euh... violenté l'enfant ?
- Il n'y a pas eu de violence sexuelle, dit Meyer. C'est ce que prétend la police.
- Comment ça ? dit Jalons stupéfait, Hassan n'était pas son amant tout de même ?
- Certainement pas dit vivement Meyer. Vous oubliez que Bernadette était ma patiente ! Il faut croire qu'elle avait... euh... quelqu'un d'autre...
- Mais c'est incroyable ! Quel âge avait-elle au juste?
Meyer lui jeta un regard par en dessous, avant de préciser prudemment :
- Treize ans. Mais je croyais que...
- Douze, corrigea sèchement Mme Delmas qui n'aimait pas les à-peu-près.
Jalons, abîmé dans ses réflexions, alluma nerveusement une autre cigarette, avant de répéter pour la troisième fois depuis le début de l'entretien :
- Nom de Dieu ! Pourquoi a-t-il fallu que ça tombe sur elle !
Pas de chance, non vraiment, pas de chance !
- Enfin, Meyer, poursuivit-il accusateur, qu'est-ce que c'est que cette histoire d'amant ?
- Mais je ne sais pas... balbutia Meyer acculé.
- Vous êtes sûrs que la police n'a pas d'information sur ...euh...notre arrangement ?
- Nous serons prudents. dit Mme Delmas qui lui jeta un regard furieux. Pourquoi ne se taisait-il pas cet imbécile ? Les choses non dites, les allusions entre gens de bonne compagnie, le rappel discret des services rendus, voilà ce qu'elle attendait de lui et non ces pleurnicheries de femelle.
Mais Jalons se foutait des simagrées de la Delmas. La mort de cette gamine n'allait pas rompre la toile qu'il tissait patiemment autour de ses électeurs.
- Pourquoi elle ? répéta-t-il avec irritation.
- Mais enfin, dit Mme Delmas agacée, cette enfant est morte, ne l'oubliez pas ! ça n'est pas dirigé contre vous que je sache ! Dans la mesure où nous ne sommes pas éclaboussés, nous pouvons faire preuve d'un minimum de compassion. Et j'en attendais, d'ailleurs, un peu plus de votre part !
Il rougit comme un gamin fustigé par l'institutrice. Il la détestait, comme un gamin. Pourtant il ne pouvait pas faire l'économie de sourires à la vieille peau. Oui, il la tenait, mais qu'est ce qu'elle avait à perdre en réalité? Alors que lui... Il était pieds et poings liés. Il alluma derechef une cigarette, mais c'était pour se donner une contenance. Sa course à la mairie était l'objet de plaisanteries. Pour l'instant président du conseil général, il n'avait droit qu'au conseil d'administration de l’hôpital psychiatrique, le maire s'étant réservé le véritable hôpital, le prestigieux, le général. Celui où l'on traite les gens normaux, pas les mabouls. La mairie était la première marche pour une carrière nationale. Il en devenait paranoïaque, ne concevant la vie que comme une succession de chausse-trapes. Tout événement qui le touchait, de près ou de loin, était considéré comme l’œuvre d'un ennemi : il n'était pas loin de penser que l'assassin de Bernadette soutenait son adversaire.
- Quand même, dit-il, si Hassan n'était pas son amant, il serait utile de savoir qui c'est...
- Oui, dit majestueusement Mme Delmas. Surtout si c'est son amant qui l'a tuée.
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Voici donc l'épisode 8. je pense qu'à ce stade quelques précisions sont nécessaires, que je vous invite à lire dans Cours d'éditage
Josiane Dubout tournait en effet, du hall à son bureau: elle ne décolérait pas depuis le matin et Thérasse avait déjà fait les frais de son exaspération. Elle ne tolérait pas l'idée qu'on n'eût pas jugé bon de l'avertir, cette nuit, alors qu'elle était la surveillante de garde. Pourquoi Mercier Beaumont avait-elle été appelée et non elle ?
«Je suis votre supérieur hiérarchique direct ! » avait-elle répété trois fois au malheureux Thérasse qui, épuisé par sa nuit, n'aspirait qu'à rentrer chez lui.
- Mais quand il y a un problème avec un malade, j'appelle d'abord le docteur ! s'était insurgé l'infirmier
- C'était un cas exceptionnel ! Et puis elle était déjà morte ! Qu'est ce qu'elle a fait de plus, Mercier Beaumont ?
Evidemment! Thérasse n'avait rien à répondre à cela. Mais intérieurement il ne s'était pas privé de la traiter de vieille vache. De toute façon, vous voilà au courant, maintenant! avait-il grogné avant de regagner ses pénates avec la bénédiction de la police. Il aurait pu ajouter, mais ç'aurait été remuer le couteau dans la plaie, qu'il ne doutait pas que son mari l'avait dûment informé en rentrant de sa virée avec le directeur.
Josiane Dubout, que les infirmiers baptisaient l'oeil de Moscou, était la femme de l'infirmier général et considérée de ce fait par ses collègues comme vendue à l'administration. C'était d'ailleurs un procès assez injuste car elle avait à cœur de faire son travail le mieux possible. Elle était restée interdite devant la réaction écorchée de Thérasse : une fois encore, elle n'avait pas su s'y prendre avec un subordonné, ne déclenchant en retour que méfiance et agressivité. Cet état de chose la laissait toujours anéantie, avec un sentiment d'impuissance insupportable. Elle se disait qu'on ne peut pas tout avoir : la réussite et l'amour des gens, qu'ils étaient jaloux d'elle. Ce qui était intolérable, c'est qu'ils n'éprouvaient rien de semblable à l'égard des médecins, de Mercier Beaumont par exemple: leur trajectoire était considérée comme allant de soi, alors qu'ils n'avaient pas franchi, pour arriver où ils étaient, la moitié des obstacles qu'elle avait bravés.
C'était une femme portant bien sa cinquantaine, un peu corpulente malgré les régimes qu'elle tentait à l'évidence régulièrement, mais n'ayant pas renoncé à séduire. Sa poitrine opulente arborait les deux C entrelacés de Chanel brodés en or sur un t- shirt blanc. Pour le reste, tout était voile, vaporeux, aérien, veste et jupe battant les mollets comme pour donner une impression de légèreté malgré les rondeurs. Les talons aiguilles n'allongeaient pas la courte silhouette. Sous un casque de cheveux rouges, d'un auburn vigoureux, les sourcils étaient épilés, les pommettes hautes, les lèvres minces. Deux boucles d'oreilles, lourdes et ornementées accentuaient son air d'idole orientale.
L'allure de Julien la conquit immédiatement et l'effort d'urbanité fut perceptible. Tandis que Rachid, modestement sous fifre, restait debout près de la fenêtre, Mornay s'assit avec décontraction, la caressant de son œil aristocratique.
"- Elle va dégoiser plus qu'elle ne le voudrait", pensa Rachid, mal à l'aise. Il n'aimait pas ces trop plein de féminité: le maquillage, les talons aiguilles. Il était soulagé que la cible de madame Dubout soit si clairement son collègue.
Julien roucoulait sans état d'âme :
- Vous êtes donc la surveillante, Madame ?
- La surveillante chef de ce service.
- Bien.Vous semblez regretter, Madame,de ne pas avoir été prévenue plus tôt des problèmes survenus dans votre...service
- Absolument. C'est la procédure habituelle, voyez-vous. On doit m'avertir dès qu'il y a urgence.
- Bien sûr, Madame. Dès qu’il y a….. un infarctus par exemple?
- Non, non, ça, c'est médical... Mais pour toute question dépassant la simple compétence médicale...
Le sous fifre modeste perdit un instant son flegme :
- La simple compétence médicale ?
Le regard de Julien le fit taire sur-le-champ tandis que la surveillante se troublait : sa colère l'avait emportée et elle avait une trop haute idée d'elle-même pour ne pas se sentir gênée devant cet homme qui représentait tout ce à quoi elle aspirait : l'élégance, la désinvolture et le sentiment évident qu'il était partout à sa place. Julien lui vint en aide, patelin :
- Vous êtes donc chargée, Madame, de traiter ce qui dépasse la simple compétence médicale. Par exemple, le fait de faxer à toute heure à la préfecture les certificats rédigés par les médecins dans le cadre de l'internement entre-t-il dans ces attributions ?
Madame Dubout rougit jusqu'aux yeux. Son visage s'enflamma comme ses cheveux et ses narines palpitèrent. Elle répondit sèchement :
- oui.
- C'est ce que vous avez fait cette nuit après l'évasion de Nordine Hassan ?
- La sortie sans autorisation de Nordine Hassan.
- Si vous voulez, dit Julien conciliant. C'est vous qui avez envoyé la télécopie ?
- Oui.
- A vingt deux heures quarante
- Je... Je ne sais pas exactement. Voyez-vous, on m'a appelée vers vingt deux heures quinze.
- Vous vous êtes rendue au pavillon pour chercher le certificat.
- Oui. - En voiture
- J'ai laissé ma voiture à l'entrée de l’hôpital et j'ai remonté la grande allée à pied. Il y a une barrière, pour protéger le sommeil des malades.
Elle sourit d'un air entendu, absolvant du coup Julien pour son embarras de tout à l'heure :
- Je sais que certains ont peur la nuit et n'hésitent pas à traverser le parc en voiture, mais en ce qui me concerne, je vais à pied.
Ils l'auraient parié : cette femme semblait une tour inexpugnable.
- Madame Mercier Beaumont vous a donc remis le certificat.
Un pli amer tordit la bouche de la surveillante :
- Madame Mercier Beaumont n'avait pas jugé utile de m'attendre. Ce sont les infirmiers qui m'ont remis le certificat. Je me suis ensuite rendue au bâtiment que vous voyez là, en face. C'est là que se trouve le fax, dans les locaux de l'administration.
- Vous êtes donc passée devant le pavillon des enfants.
- Oui, deux fois, à l'aller et au retour.
- Bien entendu, vous n'avez rien noté de particulier ?
- Non, encore que... si j'avais su que Nordine Hassan errait dans les parages, j'aurais peut-être été moins tranquille.
- Que voulez-vous dire ?
- J'étais persuadée qu'il était loin, depuis neuf heures du soir. Ce n'est pas le genre à s'attarder !
- Vous pensez donc que c'est Hassan qui a commis le meurtre, Madame ?
- Et qui d'autre ? Vous savez bien qu'il est dangereux !
- Ce n'est pas l'avis du docteur Mercier Beaumont corrigea Julien.
Le ton neutre de Mornay lui fit à nouveau perdre son sang froid. Elle fit un effort visible pour se maîtriser :
- Le docteur Mercier Beaumont pense ce qu'elle veut, dit-elle en choisissant ses mots. Peut être le docteur Meyer ou le docteur Delmas ne sont-ils pas du même avis. Ceci dit cela ne relève pas de ma compétence, poursuivit-elle avec un humour que Julien apprécia d'un signe de tête.
- Nordine a quitté l’hôpital à quelle heure ?
L'avis des lecteurs.