Que sont les hommes dans un roman? il parait que le "lectorat" comme on dit, est surtout féminin...!
Doivent-ils être beaux , riches, bronzés?
Il semble cependant que les loosers tiennent la corde. Souvent des loosers aux yeux de cocker qui font bien la cuisine. Le héros qui cuisine est le must du roman policier. Souvent aussi, il est divorcé et ne voit plus ses enfants. Parfois il boit.
Pourquoi les femmes l'aiment-elles?
Voici Vincent, héros basique:
Lui-même passait inaperçu, avec son profil sec de bretteur gascon, châtain de poil et de teint, et sa maigreur de mangeur d’olives.
Il savait que le Sud est discret, secret, plein de sous-entendus, et qu’on ne se tape sur le ventre que dans les films pour touristes.
Son grand-père avait fui le franquisme, sa maison sur le dos. Sa femme et son fils l’avaient rejoint des mois plus tard. Le père de Vincent avait peu parlé de cette traversée des Pyrénées à pied, mais elle était incluse dans la saga familiale. Vincent était né en France, mais son père conservait un accent où se confondaient les v et les b. Sa mère était du coin, née dans un des villages alentours, autrefois un des joyaux de ce qu’on avait appelé le Pays de Cocagne, désormais perdu dans les banlieues. Il se sentait malgré tout très fortement ancré dans la ville, dont il connaissait les us et coutumes. Il y avait grandi, avait traîné ses guêtres sur les places à l’italienne, étanché sa soif aux deux cents fontaines, échangé des cailloux avec les Arabes et les Portugais, et bu des pots aux terrasses avec leurs frangines.
Cet homme est journaliste, soyons prudent. Il doit errer de ville, en ville, avoir une femme dans chaque port. Peut-être ne boit-il pas, mais il est probable qu'il fume... Tout pour plaire..?.
21 septembre 2001.
Ce jour-là, trente personnes perdront la vie.
Des milliers d’autres seront blessées, certaines si gravement que leur existence ne sera plus la même. La ville est piégée, assiégée, fermée au reste du monde. On ne peut plus téléphoner, on ne peut plus communiquer. Les uns tentent de fuir, et de longues files de voitures rappellent l’exode aux vieux toulousains. Les autres se terrent chez eux. Toutes les fenêtres ont explosé, dans un rayon de plusieurs kilomètres, rendant dérisoires et ridicules les préconisations de la préfecture : calfeutrez-vous ! C’est Beyrouth ! Oui, c’est Beyrouth ! De la boue, de la terre, des carcasses de voitures, des blessés couverts de sang qui errent…
L’hôpital psychiatrique se trouve à quelques dizaines de mètres de l’usine. Il a été bâti AVANT l’usine. Voilà un point important ! On a beaucoup dit, par la suite, qu’il était scandaleux d’avoir bâti des maisons et des écoles si près d’un site industriel. Mais a-t-on remarqué que ce site industriel, bombe potentielle, s’était implanté en face d’un hôpital ?
Non, on ne l’a pas dit car il s’agit d’un hôpital psychiatrique !
Soyons précis : un hôpital psychiatrique n’est pas un hôpital ! On ne parle des HP que parce que les fous dangereux s’en évadent. Ou pour dire que les psychiatres sont des nazis qui font des électrochocs à tour de bras… Ou pour dire qu’ils devraient mieux les surveiller, leurs patients… Bref, le fou n’est pas vendeur…. La compassion est réservée aux diabétiques, aux cancéreux, aux enfants malades… Donc, le fous est exclus, et avec lui ceux qui le soignent.
Donc cet hôpital était en face. Il a été entièrement détruit.
Extrait :
« …L’usine avait été construite à dix mètres de l’hôpital. L’hôpital avait explosé avec elle.
Après les quelques minutes de sidération qui avaient suivi l’explosion, les gémissements et les plaintes avaient jailli des ruines. Il y avait quatre cents malades dans l’enceinte de l’hôpital. Des fous, Monsieur le journaliste, c’est ça que vous ne voulez pas entendre ? Ce n’est pas médiatique, ça ?
Certains d’entre eux étaient isolés dans leur chambre au moment du choc, parce que trop gravement malades, trop agités, ou trop violents. Leurs cris s’élevaient doucement dans le silence revenu. Des pans de murs s’étaient effondrés comme des châteaux de carte. Les plafonds s’étaient ouverts et béaient au-dessus des lits, pluie de plâtre, souffle de briques. Les poutres s’étaient abattues sur les matelas.
Quelques secondes avaient suffi pour créer le chaos, pour faire affleurer des images de guerre, pour ramener à la surface le souvenir d’événements que la plupart des gens présents étaient trop jeunes pour avoir vécus. La plus grande catastrophe industrielle dans ce pays depuis la guerre : c’était juste ça. Pourtant, même si la tentation était grande de faire le lien avec l’usine toute proche de l’hôpital, les victimes qui erraient dans les décombres, psychotiques ou non, schizophrènes ou soignants, fous ou médecins, n’avaient qu’une pensée : « New York, il y a dix jours ».
Une des infirmières, projetée au sol par le souffle, avait sorti son agenda sur lequel elle avait noté l’heure exacte : 10h17. Elle avait écrit quelques mots pour sa famille. Elle avait la certitude qu’elle allait mourir là, que les gaz toxiques allaient s’échapper de l’usine et qu’on ne retrouverait que son corps sans vie.
Des affiches étaient placardées dans l’hôpital, depuis des années. En cas de diffusion de gaz toxique, on était prié de fermer toutes les fenêtres, et de se calfeutrer.
Il n’y avait plus de fenêtres.
Il n’y avait plus de portes non plus. Certains pavillons ressemblaient à ces décors de cinéma dont n’existe que la façade.
Alors voilà, ceux qui étaient là n’attendaient plus que les terroristes.
Dans le silence de leur cœur, ils dirent adieu à leurs enfants qu’ils ne pouvaient joindre au téléphone, car toutes les lignes étaient coupées et le restèrent pendant une dizaine d’heures. Ils apprirent ensuite que leurs enfants aussi, devant la télé qui diffusait des images de blessés ensanglantés, leur avaient dit adieu au même moment.
Un des patients de Béatrice, qu’elle connaissait de longue date, délirait depuis dix jours au sujet des Twin Towers : « On va être attaqués » psalmodiait-il sans interruption, guettant les avions dans le ciel avec angoisse. Le choc le transforma : ce fut lui qui sortit des gravas, avec une infinie douceur, une de ses compagnes d’infortune, bloquée dans son fauteuil roulant, coincée sous un mur qui l’emprisonnait.
La surveillante du service rassemblait ses ouailles. Un long filet de sang coulait de son oreille : personne n’osait lui en faire la remarque.
Errant dans les couloirs noirs de poussière, marchant sur les débris, enjambant les poutres, le fils de Dieu refusait l’évacuation. Il avait le pouvoir de faire reculer le temps. D’ailleurs, Saint Pierre lui parlait, il reconnaissait la voix qui lui interdisait de bouger. Arc bouté contre un chambranle de porte qui semblait suspendu dans les airs, l’œil vague, il résistait à l’infirmier qui finit par le prendre dans ses bras pour l’entraîner vers la sortie.
- Philippe ! On sort maintenant ! Philippe ! Tu m’entends ?
Il fallut compter les malades.
Rassemblés au fond du parc, le plus loin possible, le plus en arrière possible, ils attendirent que se répandent les gaz .
Il faisait beau, une journée d’automne très douce. Quatre cents types, tous plus fous les uns que les autres, au fond du parc de l’hôpital, sans boire ni manger, pendant dix heures, car les secours ne vinrent pas. Ça vous dit quelque chose, ça, Monsieur le journaliste ? Les secours ne vinrent pas. Savez-vous qu’il n’y avait pas de plan d’évacuation prévu pour l’hôpital psychiatrique ?
Pas un seul ne s’échappa, notez-le bien. Les fous savent se tenir. Pas de…comment dire ?...pas d’affolement….Ils restèrent bien sages, ruminant leur angoisse, quatre cents abandonnés , pendant que les médecins et les équipes cherchaient dans tout le sud ouest des moyens de transport et des points de chute. Les infirmiers récupérèrent les quatre cents ordonnances, et distribuèrent les médicaments sur l’herbe, pendant qu’une des patientes préparait une salade géante.
Vous vous attendiez à quoi, monsieur le journaliste ? Les patients faisant l’avion sur la pelouse ? Les schizophrènes dangereux lâchés dans la ville, le couteau entre les dents ? Eh bien non ! Même le fils de Dieu avait fini par considérer qu’à situation exceptionnelle, comportement exceptionnel de rigueur. Il avait négligé la voix de Saint-Pierre, pourtant omniprésente, qui lui conseillait en fin d’après midi de prendre le premier avion pour New York, et avait accepté de partir pour Lannemezan, au pied des Pyrénées, en autobus.
- C’est pas le moment de vous foutre la honte ! avait-il commenté sobrement.
Dernier patient évacué : 23 heures. Béatrice elle-même l’avait mis dans un des bus. Le jeune homme était très inquiet car il avait fait beaucoup de progrès depuis quelque temps et avait peur qu’on n’en tienne pas compte dans l’hôpital vers lequel on le dirigeait. Pourrait-il faire du sport ? Aller à l’atelier de peinture ? Le psychiatre ne changerait-il pas son traitement ? Il avait fallu aller chercher dans les ruines d’un des pavillons écroulés, le précieux journal sur lequel il notait toute son évolution : partir sans son journal était au-dessus de ses forces. C’était le terrible résumé de sa jeune vie d’angoisse et d’hallucinations.
- Vous avez tout écrit, docteur, tout mon dossier, pour le médecin là-bas ?
Tout. Et les autres aussi. Pour les quatre cents patients.
Il avait embrassé Béatrice pour lui dire au revoir. Ça ne se fait pas du tout d’habitude, Monsieur le journaliste. On n’embrasse pas ses patients. Mais c’était un cas de force majeure. »
L’explosion d’AZF est fondatrice dans l’histoire de Toulouse. C’est la plus grande catastrophe industrielle dans ce pays depuis la guerre. Il y a un avant, et il y a un après. Nombre de personnes l’utilisent comme date zéro. « C’était deux ans avant AZF…. J’ai fait ceci, ou cela un an après AZF…. Elle a commencé à être malade six mois après AZF…. » . Voila qui valait bien un roman. Mais le pathos n'est pas obligatoire.
Le bourreau du pays d’Oc.
Le chef de la croisade contre les cathares.
Je vous entends déjà : les cathares, le pays d’Oc : encore un truc régionaliste !
Ben non ! Ce qui est fascinant chez Simon, c’est qu’il se trouve à la croisée des chemins, dans l’Europe médiévale : il est d’Ile de France. Sa mère est anglaise. Il deviendra Comte de Toulouse ( après avoir joué les Attila dans tout le Languedoc. « Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! » c’est à lui qu’on attribue ce modèle de mansuétude chrétienne, devant Béziers !)
Les Anglais adorent Simon, parce que son fils Simon V, devenu anglais, a créé la chambre des communes (joli, non ?) : le début de la démocratie ?
Les occitans détestent Simon parce qu’il n’y est pas allé de main morte avec la répression. Dans certaines régions du Sud Ouest, les grands-pères se souviennent que lorsqu’il étaient enfants on leur susurrait : « si tu n’es pas sage, Simon viendra te chercher ». Beau destin de méchant, non ? Surtout lorsqu’on le resitue dans l’histoire : mort en 1218 sous les murs de Toulouse, le bougre !
Simon, le premier européen…
Extrait :
Juin 1218, sous les murs de Toulouse,
Simon brûlait le Temps.
Il le brûlait désespérément, sachant la fin venue. Quelques années auparavant, ses semblables avaient été défiés. Le rituel des Veilleurs avait eu lieu. De par le monde, les Brûleurs avaient reconnu qu'une ère de sang, de guerres et de violence brute se terminait. Les Brûleurs de Temps étaient en train de perdre leur pouvoir.
Pour Simon de Montfort, c'était intolérable. Lorsqu'il avait choisi son destin, basculant du côté de l'ombre et de la puissance, il avait décidé que les derniers feux des Brûleurs se consumeraient avec lui: il jouerait avec le pouvoir, avec la vie, avec Dieu.
Il s'appuierait sur la gloire de Dieu pour alimenter son ambition féroce.
Petit baron d'Ile de France, il n'était point l'aîné des fils et avait dû laisser à son frère Amaury le nom et le titre de comte. Or, c'était lui, Simon, qui avait le Don et non Amaury dont l'histoire perdrait la trace. Il était temps d'en finir avec la Veille, qui obligeait la famille à rester dans l'ombre. Simon était le premier des Montfort à brûler le Temps.
Apparemment bigot et confit en piété, il avait répondu à l'appel du pape et s'était croisé une première fois. Mais il avait rapidement mesuré que sa gloire ne l'attendait pas sous les murailles de Jérusalem. Ce n'était là qu'un galop d'essai.
Il voulait mieux, il voulait plus. Il avait abandonné ses compagnons devant Constantinople, arguant pieusement de ce qu'il refusait de participer au sac de la ville, fomenté par les Vénitiens.
L'ère actuelle verrait la fin des Brûleurs pour quelques lustres. Mais ses fils à lui, Simon, ne perdraient pas le pouvoir. Ils ne perdraient pas la maîtrise du temps.
La croisade l'avait couvert d'honneurs. Cependant, c'était insuffisant.
Il revint en pays de France, sans avoir étanché sa soif de puissance. Ses rêves lui traçaient une voie de violence pure; il suivrait cette voie.
L'appel d'Innocent III à se croiser à nouveau, cette fois-ci contre les hérétiques du Midi, fut accueilli avec ferveur.
Il laissa là ses plaines pluvieuses pour s'en venir vers une terre de sécheresse et de lumière, n'ayant que mépris pour les coutumes et les us du pays d’Oc. Il ne crut rien de ce qui était dit pour justifier l'intervention du Nord: les sacrifices d'enfants, les rites diaboliques, les célébrations de messes noires. Il savait que tout ceci n'était que mensonges des prélats. Il connaissait la vérité, et n'en avait cure. La croisade serait au service de sa force, lui permettrait d'assouvir ses exigences. Il était le fer de lance, l'honneur vivant des Brûleurs, le seul qui refusât que l'histoire coule comme prévu. Ses rêves lui dictaient qu'un autre destin était possible. Lui, de naissance noble certes, mais dont l'ascendance n'était pas si puissante, deviendrait le guide de la croisade, le chef suprême des guerriers, celui à qui les fiefs les plus riches seraient donnés.
Et les fiefs les plus riches avaient été pour lui, contre toute attente. Il était devenu le chef incontesté des croisés.
Il savait, comme Bertrand, que les visions mettent du temps à prendre leur place, et que parfois elles s'effacent, laissant la place à un autre avenir. Les hallucinations de bûchers, de corps empilés, d'odeurs pestilentielles, de brume de mort se succédaient. Il avait vu avant l'heure, et distinctement, le bouillant Trencavel, le jeune vicomte de Carcassonne, se dessécher d'inanition au fond d'une geôle infâme et s'éteindre à vingt deux ans dans le corps d'un vieillard. Certains disaient aujourd'hui qu'il avait aidé le jeune homme à mourir, pour que la prémonition s'accomplisse.
Il avait pressenti le jour béni entre tous où le comté de Toulouse était devenu sien.
Il avait prévu Béziers: corps mutilés, filles violées, enfants arrachés du ventre ouvert de leurs mères. Il s'était recommandé de Dieu.
A Muret, près de Toulouse, il avait, voici cinq ans, livré la plus folle des batailles. Sur un champ brûlé, haut lieu désormais de la gloire des Montfort, était tombé Pierre, le roi d'Aragon, allié des Albigeois. Simon avait creusé la tombe du roi, comme il était écrit. Dès lors, il s'était senti invincible, se demandant même si les temps terribles annoncés par les Veilleurs, et qui verraient le tourment et la fin de ses semblables, allaient réellement survenir. Lui, Simon, n'avait-il pas le pouvoir d'inverser la roue du destin?
Il était devenu, de par la main de Dieu, vicomte de Carcassonne, vicomte de Béziers, et comte de Toulouse, un des plus grands seigneurs du royaume de France. Toulouse avait été sienne. Le temps des Brûleurs était-il réellement passé? Et si le rituel accompli quelques années auparavant n'était qu'un conte de bonne femme?
Il avait vu ses fils, car il en aurait trois, trois bourgeons puissants d'une désormais grande maison, prendre les armes et poursuivre son œuvre. Simon, cinquième du nom, né voici dix ans, épouserait la sœur du roi d'Angleterre, à qui il imposerait sa loi.
Serait-il assez couard pour tenir compte de cette vision qui le faisait mourir sous les murs de Toulouse, d'une pierre jetée par une misérable femme, qui n'était pas de haute lignée? La vision s'effacerait, il ne pouvait en être autrement.
Bon, j’avais bien dit que le polar était historique… Qu'est ce qu'un Brûleur de Temps vous demandez-vous maintenant? Qu'est-ce que la Veille? Et puis quoi encore?
Béatrice vit dans ce polar.
Extrait de "L'ombre de Monfort, 1218-2001"
New York, 26 septembre 2001
En désespoir de cause, elle lui avait proposé de sortir marcher dans Manhattan. L'air était encore doux. Ils étaient montés vers le nord, vers Harlem.
- Avant, avait-elle dit, je racontais toujours que si Paris est la plus belle ville du monde, New York est la plus excitante. Quoi qu'il en soit, cette ville est la plus vivante que je connaisse, elle grouille, elle vous électrise. Quelque chose comme le système nerveux central du monde. Comme je regrette d'être ici aujourd'hui. Les temps sont si terribles ! Un jour, vous reviendrez, Vincent, et vous verrez : la ville sera plus forte encore.
Ils avaient arpenté la cinquième avenue. Vincent n’avait jamais imaginé que la ville se révélerait piétonne, encombrée de marcheurs, de joggers, de rollers. Les visages étaient durs, les regards se détournaient. Les habituels prédicateurs, debout sur des caissettes au coin des rues annonçaient d’autres événements terrifiants. Leurs auditeurs priaient à haute voix, communiaient avec passion, pleuraient en s’appuyant sur des inconnus. Il y avait des listes, d’interminables listes, avec des photos de disparus. La ville était recouverte de cendres.
Et pourtant, elle demeurait foisonnante, affairée, faite de mille peuples mêlés : des Juifs hassidiques, en redingote noire, chapeautés de noir, voisinaient avec des Asiatiques menues, chargées de paquets. De jeunes Indiens en triporteur jetaient des colis sur les pas de porte. Des Italiens maussades jetaient des regards outragés aux passants sous leurs drapeaux tricolores, car les Chinois les avaient cernés, ne leur laissant qu’une allée bordée de restaurants. Les rues étaient des frontières. On passait sans transition des effluves capiteux du cumin au riche parfum du café noir, des relents de nems trop cuits aux lourdes odeurs de la cuisine d’Europe centrale. Des vendeurs à la sauvette, venus d’Afrique, proposaient leur camelote en escamotant les R, dans un français colonial : fausses montres « Cartier », lunettes « de luxe » à prix imbattable. La vie fusait, jaillissait, s’écoulait comme un fleuve.
Des hordes de taxis jaunes vrombissaient et klaxonnaient, en parcourant les avenues à sens unique. Au volant, des Haïtiens, des Arabes, des Sikhs à turban. La ville était puissante, féroce, impitoyable, meurtrie pour des siècles, et pleine de lumière.
Elle l’avait traîné jusqu’à Central Park, puisque telle était la proposition de Janice : autant repérer les lieux, même si elle les connaissait bien. Ils avaient avancé sous les érables rouges et mordorés, guettant les écureuils. Elle l’avait prié de ne pas regarder en arrière.
C’est seulement arrivés au milieu du parc, sur un gracile pont de bois, qu’elle lui avait demandé de se retourner vers le sud de Manhattan. Il avait obéi, comme un enfant à qui on a promis une surprise. Les gratte-ciel bleutés semblaient posés sur la pelouse, en équilibre miraculeux. Ils formaient une ligne brisée, s’élevant comme la proue d’un formidable navire. Ceux-là étaient encore debout.
Harlem était pacifié par la douleur, comme sidéré. Ils s’y attardèrent sans inquiétude, longèrent les avenues, errèrent sous les arbres des rues hollandaises.
- Vous regardez trop de séries américaines, Vincent ! ironisa Béatrice. Il y a cependant autant de Noirs que prévu, vous avez remarqué ?
- C’est politiquement correct de dire « noir » ? On ne doit pas dire : « de couleur » ?
Elle sourit imperceptiblement.
- Vous êtes quoi, vous ? Hispanique ou Espagnol ?
- Je ne parle pas espagnol, regretta-t-il. Je suis une sorte de Beur, coupé de ses racines. Un vrai Français, quoi !
Ils achevèrent leur visite dans un musée qui ne pouvait être qu’américain : une moitié de cloître languedocien, transplantée pierre à pierre, au nom évocateur de Saint-Guilhem-le-Désert, gardée par des militaires en arme. Sur un des murs, une dame à la licorne, évanescente et pensive, caressait de sa blanche et longue main un animal de légende. Assis sous les arcades, dans la fraîcheur des piliers millénaires, bâtis par des ouvriers qui ne connaissaient pas le Nouveau Monde, ils regardèrent les gratte-ciels au loin, essayant d’imaginer le manque, le vide, le trou béant..
Anilori a lu "L'ombre de Montfort", et je lui ai demandé si elle pouvait imaginer les personnages. Voici donc sa vision de:
François de Montréjouls, french doctor hypermédiatique.
Il a disparu quelques jours avant l'explosion de l'usine AZF, à Toulouse, le 21 sempembre 2001.
Le 11 septembre, il était à New York, et il a sauvé la vie de son ami Guillaume, en l'invitant à déjeuner près de Central Park, à l'heure où d'habitude, les yuppies commencent leur journée sur Wall Street.
Rentré chez lui en coup de vent, il a pris la fuite le 17 septembre, sans donner de nouvelles.
Qui est réellement François? A-t-il un rôle dans les événements? C'est ce que sa femme Béatrice va s'appliquer à découvrir.
Quelques mots sur François:
...Beau gosse d’une quarantaine d’années, brillant, l’intelligence aiguë, plein d’humanité sans pour autant se départir d’une causticité bienvenue dans les médias. Montréjouls, qu’on avait vu au Rwanda, en ex-Yougoslavie, en Afghanistan, ne mâchait jamais ses mots, allait droit au but sans langue de bois et payait de sa personne. La cerise sur le gâteau venait de ses origines : il portait un beau nom français à destination des mémères en Chanel, qui aiment la classe de l’aristocratie européenne, mais il était aussi lié à l’Afrique. Sa mère, princesse Kapsiki du Nord Cameroun, avait été ravie aux siens par Montréjouls le père, diplomate aventurier en poste avant l’indépendance. La belle aux yeux d’ébène s’était étiolée sous le gris du ciel français mais avait transmis à son fils cette aura de mystère ineffable qui excitait les bobos.
Montréjouls, comte authentique par son père, prince Kapsiki par sa mère, était une merveille de politiquement correct dont on chantait les louanges du Guardian à Libération en passant par le Washington Post et dont on ne disait aucun mal dans le Figaro et le Times. Une sorte d’abbé Pierre laïque. De surcroît il était beau comme un joueur de tennis, et nonchalamment habillé en Italie avec un zeste d’accessoires français dans le genre chemise molle sur mesure, toujours blanche et toujours ouverte...
...François de Montréjouls était d'une beauté frappante: les yeux noisette, virant au vert sous certaines lumières, éclairaient un visage mat aux proportions parfaites, les pommettes hautes, le front large. Ses cheveux bruns bouclaient légèrement et il les portait court, ayant renoncé depuis quelques années à une coiffure de tresses qui avait fait son succès auprès des lectrices de journaux people. Il était grand, avait gardé la minceur de ses vingt ans et jouait de ses origines exotiques, entretenant l'opinion dans l'idée que son métissage était une des raisons principales de son charme.
François est comme l'Arlésienne: le verra-t-on apparaitre dans le roman? C'est à sa poursuite que se lancent Béatrice et un journaliste venu l'interviewer après l'explosion. François posséde des clés qui ouvrent des portes mystérieuses. François sait que la Veille est activée.
Anilori a lu "L'ombre de Montfort" et propose une interprétation des personnages. Voici sa vision de Vincent Nadal.
Vincent est journaliste. Il est né à Toulouse , mais est parti vers le nord comme tout ambitieux qui se respecte. Il revient à Toulouse au moment de l'explosion d'AZF, porté par l'excitation héritée des attentats de New York, pour interviewer François de Montréjouls. Il a découvert en effet, une série de petites annonces dans Libé, qui laissent supposer que François a quelque chose à voir avec l'explosion. François a disparu depuis huit jours.
Ne reste que sa femme, Béatrice. c'est elle que Vincent va contacter déclenchant une course folle à travers l'espace et le temps.
Quelques mots sur Vincent:
Lui-même passait inaperçu, avec son profil sec de bretteur gascon, châtain de poil et de teint, et sa maigreur de mangeur d’olives.
Il savait que le Sud est discret, secret, plein de sous-entendus, et qu’on ne se tape sur le ventre que dans les films pour touristes.
Son grand-père avait fui le franquisme, sa maison sur le dos. Sa femme et son fils l’avaient rejoint des mois plus tard. Le père de Vincent avait peu parlé de cette traversée des Pyrénées à pied, mais elle était incluse dans la saga familiale. Vincent était né en France, mais son père conservait un accent où se confondaient les v et les b. Sa mère était du coin, née dans un des villages alentours, autrefois un des joyaux de ce qu’on avait appelé le Pays de Cocagne, désormais perdu dans les banlieues. Il se sentait malgré tout très fortement ancré dans la ville, dont il connaissait les us et coutumes. Il y avait grandi, avait traîné ses guêtres sur les places à l’italienne, étanché sa soif aux deux cents fontaines, échangé des cailloux avec les Arabes et les Portugais, et bu des pots aux terrasses avec leurs frangines.
Vincent est un investigateur têtu, qui va forcer Béatrice à affronter les choses qu'elle ne voulait pas voir.
Son mari est un inconnu pour elle: François est un Veilleur.
Anilori a lu "L'ombre de Montfort" et donne sa vision des personnages.
Voici: Béatrice Beaumont de Montréjouls.
Oui, je sais, vous croyez déjà la connaître.
Béatrice est psychiatre. Elle est mariée au french doctor. François revenu juste après le 11 septembre sans un mot d'explication, a disparu quelques jours plus tard.
"C'est une bourge superficielle", pense Vincent lorqu'il la rencontre.
Il venait interviewer le mari après l'explosion d'AZF. A défaut, il se rabat sur elle, et elle l'accueille sans plaisir:
Elle a l'habitude de se débrouiller seule des choses, puisque son french doctor de mari est toujours par monts et par vaux. Mais elle aime que tout soit clair, et que les choses soient dites. Confrontée à la Veille, elle va devoir accepter que certains faits gardent leur mystère. Elle découvre avec stupéfaction qu'elle ne sait pas tout de l'homme avec qui elle vit, mais elle choisit de partir à sa recherche.
Quelques mots sur Béatrice:
(Vincent) réprima un geste d’agacement en voyant entrer la jeune femme brune : non, elle n’était pas quelconque, Béatrice de Montréjouls. Mince et menue en vraie fille du Sud, vêtue , jean compris, d’un savant mélange de couturiers solaires dont il aurait pu réciter les noms, merci, chaussée des baskets idoines, celles qu’il faut porter selon Elle et Biba. Avec un peu de chance, il l’appâterait en lui parlant des mérites comparés de Gucci et Prada, et lui ferait cracher les renseignements dont il avait besoin en moins de temps qu’il n’en faut pour acheter un faux Vuitton au grand bazar d’Istanbul....
Elle le repéra d’entrée. Il avait donc le look journaliste ? Elle s’approcha de la table, le salua d’un signe de tête, et demeura debout sans bouger, le fixant d’un air inquisiteur, s’enveloppant frileusement dans son trench de soie à huit cents euros.Vincent était tout sauf un imbécile : il fit un rapide mea culpa intérieur sur ses préjugés et, comprenant ce qu’elle attendait, s’exécuta. Il se leva, salua, tira une chaise où elle s’assit, muette et pensive.
La petite comédie sans paroles lui permit d’apprécier le regard, las et lumineux malgré les cernes de fatigue. OK, OK, cette femme n’était pas une bourge superficielle. Ou tout au moins, elle n’était pas superficielle. On peut se tromper.Sa deuxième erreur lui revint en pleine face, sous la forme d’un aimable exocet balancé avec une urbanité polaire. Il avait demandé, limite mondain, si le docteur de Montréjouls prenait quelque chose. Elle répondit, glaciale, que Montréjouls n’était pas son nom, mais celui de son mari.
- Quant à moi, je suis le docteur Beaumont. C'est donc ainsi que la voit Vincent, le jour de leur première rencontre dans un bar de la ville: on m'a beaucoup reproché le trench de soie.... Je ne répondrai à aucune question sur le prix de MON trench de soie (huit cent euros! et puis quoi, encore!) Un peu plus...? Elle connaissait François depuis la fac. Ils s’étaient rencontrés alors qu’elle était encore étudiante tandis que lui terminait son internat. Il était objectivement fascinant, beau, élégant, désinvolte, brillant. Il lui avait appris qu’elle aussi était exceptionnelle, raison pour laquelle il s’était attaché à elle, alors que jusque là il n’imaginait pas se lier à quelqu’un un jour. Elle ne pouvait cependant dire qu’elle savait tout de lui, de même que sûrement il ne savait pas tout d’elle. Il était volontiers discret, elle respectait ce souhait de garder un jardin secret. Il ne posait jamais de questions, acceptant les confidences mais ne les provoquant jamais.
Elle était donc mariée à un type qui pouvait disparaître pendant plusieurs jours, dans des circonstances terribles, et n’envoyer aucune information, aucun courrier, aucun coup de fil. Allait-il reparaître, frais et dispos après une retraite dans un endroit préservé? Pensait-il qu’il suffirait de dire : " Maintenant ça va mieux! ". ? Non, franchement, François non plus ne connait pas Béatrice!
Anilori a lu l'Ombre de Montfort et propose son interprétation des personnages
Voici sa vision de Clémence de Montréjouls
Clémence est la fille de Béatrice et François. En principe, elle n'a rien à voir avec cette histoire. Elle va au collège, elle surfe sur Internet, et fait croire à sa mère qu'elle a mal à la tête pour sécher les cours. Du grand classique.
Mais son père est un Veilleur. Et Béatrice découvre avec inquiétude que François a déjà commencé à l'initier à son destin hors du commun. C'est à Clémence que François enverra les premières nouvelles depuis sa disparition.
Il faut mettre Clémence en sûreté car elle est une pièce maitresse dans le jeu qui se joue: Veilleurs contre Brûleurs de Temps.
Quelques mots sur Clémence:
Avant même que sa mère ne réponde, elle était là dans la cuisine, arrivée silencieusement, comme une souris. C'était une petite fille menue et ravissante, aux boucles brunes emmêlées, au petit nez retroussé, aux yeux dorés dans un visage de lutin couleur d'abricot. L'air d'enfant sage faisait illusion quelques secondes, le temps que les adultes se détendent et ne soient plus sur leurs gardes, ce qui ne manqua pas d'arriver. Sellières et Vincent sourirent l'un et l'autre, séduits sans la moindre résistance. Après quoi la mioche prit la direction des opérations. La seule qu'elle ne blousait pas d'habitude était sa mère, ce matin-là hors de combat. La péronnelle en profita, prenant la parole avant qu'on ne la lui donne:
- Pourquoi c'est interdit de me parler? Pourquoi vous parlez de Papa?
L'avis des lecteurs.