Anilori a lu "L'ombre de Montfort" et propose une interprétation des personnages. Voici sa vision de Vincent Nadal.
Vincent est journaliste. Il est né à Toulouse , mais est parti vers le nord comme tout ambitieux qui se respecte. Il revient à Toulouse au moment de l'explosion d'AZF, porté par l'excitation héritée des attentats de New York, pour interviewer François de Montréjouls. Il a découvert en effet, une série de petites annonces dans Libé, qui laissent supposer que François a quelque chose à voir avec l'explosion. François a disparu depuis huit jours.
Ne reste que sa femme, Béatrice. c'est elle que Vincent va contacter déclenchant une course folle à travers l'espace et le temps.
Quelques mots sur Vincent:
Lui-même passait inaperçu, avec son profil sec de bretteur gascon, châtain de poil et de teint, et sa maigreur de mangeur d’olives.
Il savait que le Sud est discret, secret, plein de sous-entendus, et qu’on ne se tape sur le ventre que dans les films pour touristes.
Son grand-père avait fui le franquisme, sa maison sur le dos. Sa femme et son fils l’avaient rejoint des mois plus tard. Le père de Vincent avait peu parlé de cette traversée des Pyrénées à pied, mais elle était incluse dans la saga familiale. Vincent était né en France, mais son père conservait un accent où se confondaient les v et les b. Sa mère était du coin, née dans un des villages alentours, autrefois un des joyaux de ce qu’on avait appelé le Pays de Cocagne, désormais perdu dans les banlieues. Il se sentait malgré tout très fortement ancré dans la ville, dont il connaissait les us et coutumes. Il y avait grandi, avait traîné ses guêtres sur les places à l’italienne, étanché sa soif aux deux cents fontaines, échangé des cailloux avec les Arabes et les Portugais, et bu des pots aux terrasses avec leurs frangines.
Vincent est un investigateur têtu, qui va forcer Béatrice à affronter les choses qu'elle ne voulait pas voir.
Son mari est un inconnu pour elle: François est un Veilleur.
Anilori a lu "L'ombre de Montfort", et je lui ai demandé si elle pouvait imaginer les personnages. Voici donc sa vision de:
François de Montréjouls, french doctor hypermédiatique.
Il a disparu quelques jours avant l'explosion de l'usine AZF, à Toulouse, le 21 sempembre 2001.
Le 11 septembre, il était à New York, et il a sauvé la vie de son ami Guillaume, en l'invitant à déjeuner près de Central Park, à l'heure où d'habitude, les yuppies commencent leur journée sur Wall Street.
Rentré chez lui en coup de vent, il a pris la fuite le 17 septembre, sans donner de nouvelles.
Qui est réellement François? A-t-il un rôle dans les événements? C'est ce que sa femme Béatrice va s'appliquer à découvrir.
Quelques mots sur François:
...Beau gosse d’une quarantaine d’années, brillant, l’intelligence aiguë, plein d’humanité sans pour autant se départir d’une causticité bienvenue dans les médias. Montréjouls, qu’on avait vu au Rwanda, en ex-Yougoslavie, en Afghanistan, ne mâchait jamais ses mots, allait droit au but sans langue de bois et payait de sa personne. La cerise sur le gâteau venait de ses origines : il portait un beau nom français à destination des mémères en Chanel, qui aiment la classe de l’aristocratie européenne, mais il était aussi lié à l’Afrique. Sa mère, princesse Kapsiki du Nord Cameroun, avait été ravie aux siens par Montréjouls le père, diplomate aventurier en poste avant l’indépendance. La belle aux yeux d’ébène s’était étiolée sous le gris du ciel français mais avait transmis à son fils cette aura de mystère ineffable qui excitait les bobos.
Montréjouls, comte authentique par son père, prince Kapsiki par sa mère, était une merveille de politiquement correct dont on chantait les louanges du Guardian à Libération en passant par le Washington Post et dont on ne disait aucun mal dans le Figaro et le Times. Une sorte d’abbé Pierre laïque. De surcroît il était beau comme un joueur de tennis, et nonchalamment habillé en Italie avec un zeste d’accessoires français dans le genre chemise molle sur mesure, toujours blanche et toujours ouverte...
...François de Montréjouls était d'une beauté frappante: les yeux noisette, virant au vert sous certaines lumières, éclairaient un visage mat aux proportions parfaites, les pommettes hautes, le front large. Ses cheveux bruns bouclaient légèrement et il les portait court, ayant renoncé depuis quelques années à une coiffure de tresses qui avait fait son succès auprès des lectrices de journaux people. Il était grand, avait gardé la minceur de ses vingt ans et jouait de ses origines exotiques, entretenant l'opinion dans l'idée que son métissage était une des raisons principales de son charme.
François est comme l'Arlésienne: le verra-t-on apparaitre dans le roman? C'est à sa poursuite que se lancent Béatrice et un journaliste venu l'interviewer après l'explosion. François posséde des clés qui ouvrent des portes mystérieuses. François sait que la Veille est activée.
Extrait de "L'ombre de Monfort, 1218-2001"
New York, 26 septembre 2001
En désespoir de cause, elle lui avait proposé de sortir marcher dans Manhattan. L'air était encore doux. Ils étaient montés vers le nord, vers Harlem.
- Avant, avait-elle dit, je racontais toujours que si Paris est la plus belle ville du monde, New York est la plus excitante. Quoi qu'il en soit, cette ville est la plus vivante que je connaisse, elle grouille, elle vous électrise. Quelque chose comme le système nerveux central du monde. Comme je regrette d'être ici aujourd'hui. Les temps sont si terribles ! Un jour, vous reviendrez, Vincent, et vous verrez : la ville sera plus forte encore.
Ils avaient arpenté la cinquième avenue. Vincent n’avait jamais imaginé que la ville se révélerait piétonne, encombrée de marcheurs, de joggers, de rollers. Les visages étaient durs, les regards se détournaient. Les habituels prédicateurs, debout sur des caissettes au coin des rues annonçaient d’autres événements terrifiants. Leurs auditeurs priaient à haute voix, communiaient avec passion, pleuraient en s’appuyant sur des inconnus. Il y avait des listes, d’interminables listes, avec des photos de disparus. La ville était recouverte de cendres.
Et pourtant, elle demeurait foisonnante, affairée, faite de mille peuples mêlés : des Juifs hassidiques, en redingote noire, chapeautés de noir, voisinaient avec des Asiatiques menues, chargées de paquets. De jeunes Indiens en triporteur jetaient des colis sur les pas de porte. Des Italiens maussades jetaient des regards outragés aux passants sous leurs drapeaux tricolores, car les Chinois les avaient cernés, ne leur laissant qu’une allée bordée de restaurants. Les rues étaient des frontières. On passait sans transition des effluves capiteux du cumin au riche parfum du café noir, des relents de nems trop cuits aux lourdes odeurs de la cuisine d’Europe centrale. Des vendeurs à la sauvette, venus d’Afrique, proposaient leur camelote en escamotant les R, dans un français colonial : fausses montres « Cartier », lunettes « de luxe » à prix imbattable. La vie fusait, jaillissait, s’écoulait comme un fleuve.
Des hordes de taxis jaunes vrombissaient et klaxonnaient, en parcourant les avenues à sens unique. Au volant, des Haïtiens, des Arabes, des Sikhs à turban. La ville était puissante, féroce, impitoyable, meurtrie pour des siècles, et pleine de lumière.
Elle l’avait traîné jusqu’à Central Park, puisque telle était la proposition de Janice : autant repérer les lieux, même si elle les connaissait bien. Ils avaient avancé sous les érables rouges et mordorés, guettant les écureuils. Elle l’avait prié de ne pas regarder en arrière.
C’est seulement arrivés au milieu du parc, sur un gracile pont de bois, qu’elle lui avait demandé de se retourner vers le sud de Manhattan. Il avait obéi, comme un enfant à qui on a promis une surprise. Les gratte-ciel bleutés semblaient posés sur la pelouse, en équilibre miraculeux. Ils formaient une ligne brisée, s’élevant comme la proue d’un formidable navire. Ceux-là étaient encore debout.
Harlem était pacifié par la douleur, comme sidéré. Ils s’y attardèrent sans inquiétude, longèrent les avenues, errèrent sous les arbres des rues hollandaises.
- Vous regardez trop de séries américaines, Vincent ! ironisa Béatrice. Il y a cependant autant de Noirs que prévu, vous avez remarqué ?
- C’est politiquement correct de dire « noir » ? On ne doit pas dire : « de couleur » ?
Elle sourit imperceptiblement.
- Vous êtes quoi, vous ? Hispanique ou Espagnol ?
- Je ne parle pas espagnol, regretta-t-il. Je suis une sorte de Beur, coupé de ses racines. Un vrai Français, quoi !
Ils achevèrent leur visite dans un musée qui ne pouvait être qu’américain : une moitié de cloître languedocien, transplantée pierre à pierre, au nom évocateur de Saint-Guilhem-le-Désert, gardée par des militaires en arme. Sur un des murs, une dame à la licorne, évanescente et pensive, caressait de sa blanche et longue main un animal de légende. Assis sous les arcades, dans la fraîcheur des piliers millénaires, bâtis par des ouvriers qui ne connaissaient pas le Nouveau Monde, ils regardèrent les gratte-ciels au loin, essayant d’imaginer le manque, le vide, le trou béant..
Béatrice vit dans ce polar.
Le bourreau du pays d’Oc.
Le chef de la croisade contre les cathares.
Je vous entends déjà : les cathares, le pays d’Oc : encore un truc régionaliste !
Ben non ! Ce qui est fascinant chez Simon, c’est qu’il se trouve à la croisée des chemins, dans l’Europe médiévale : il est d’Ile de France. Sa mère est anglaise. Il deviendra Comte de Toulouse ( après avoir joué les Attila dans tout le Languedoc. « Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! » c’est à lui qu’on attribue ce modèle de mansuétude chrétienne, devant Béziers !)
Les Anglais adorent Simon, parce que son fils Simon V, devenu anglais, a créé la chambre des communes (joli, non ?) : le début de la démocratie ?
Les occitans détestent Simon parce qu’il n’y est pas allé de main morte avec la répression. Dans certaines régions du Sud Ouest, les grands-pères se souviennent que lorsqu’il étaient enfants on leur susurrait : « si tu n’es pas sage, Simon viendra te chercher ». Beau destin de méchant, non ? Surtout lorsqu’on le resitue dans l’histoire : mort en 1218 sous les murs de Toulouse, le bougre !
Simon, le premier européen…
Extrait :
Juin 1218, sous les murs de Toulouse,
Simon brûlait le Temps.
Il le brûlait désespérément, sachant la fin venue. Quelques années auparavant, ses semblables avaient été défiés. Le rituel des Veilleurs avait eu lieu. De par le monde, les Brûleurs avaient reconnu qu'une ère de sang, de guerres et de violence brute se terminait. Les Brûleurs de Temps étaient en train de perdre leur pouvoir.
Pour Simon de Montfort, c'était intolérable. Lorsqu'il avait choisi son destin, basculant du côté de l'ombre et de la puissance, il avait décidé que les derniers feux des Brûleurs se consumeraient avec lui: il jouerait avec le pouvoir, avec la vie, avec Dieu.
Il s'appuierait sur la gloire de Dieu pour alimenter son ambition féroce.
Petit baron d'Ile de France, il n'était point l'aîné des fils et avait dû laisser à son frère Amaury le nom et le titre de comte. Or, c'était lui, Simon, qui avait le Don et non Amaury dont l'histoire perdrait la trace. Il était temps d'en finir avec la Veille, qui obligeait la famille à rester dans l'ombre. Simon était le premier des Montfort à brûler le Temps.
Apparemment bigot et confit en piété, il avait répondu à l'appel du pape et s'était croisé une première fois. Mais il avait rapidement mesuré que sa gloire ne l'attendait pas sous les murailles de Jérusalem. Ce n'était là qu'un galop d'essai.
Il voulait mieux, il voulait plus. Il avait abandonné ses compagnons devant Constantinople, arguant pieusement de ce qu'il refusait de participer au sac de la ville, fomenté par les Vénitiens.
L'ère actuelle verrait la fin des Brûleurs pour quelques lustres. Mais ses fils à lui, Simon, ne perdraient pas le pouvoir. Ils ne perdraient pas la maîtrise du temps.
La croisade l'avait couvert d'honneurs. Cependant, c'était insuffisant.
Il revint en pays de France, sans avoir étanché sa soif de puissance. Ses rêves lui traçaient une voie de violence pure; il suivrait cette voie.
L'appel d'Innocent III à se croiser à nouveau, cette fois-ci contre les hérétiques du Midi, fut accueilli avec ferveur.
Il laissa là ses plaines pluvieuses pour s'en venir vers une terre de sécheresse et de lumière, n'ayant que mépris pour les coutumes et les us du pays d’Oc. Il ne crut rien de ce qui était dit pour justifier l'intervention du Nord: les sacrifices d'enfants, les rites diaboliques, les célébrations de messes noires. Il savait que tout ceci n'était que mensonges des prélats. Il connaissait la vérité, et n'en avait cure. La croisade serait au service de sa force, lui permettrait d'assouvir ses exigences. Il était le fer de lance, l'honneur vivant des Brûleurs, le seul qui refusât que l'histoire coule comme prévu. Ses rêves lui dictaient qu'un autre destin était possible. Lui, de naissance noble certes, mais dont l'ascendance n'était pas si puissante, deviendrait le guide de la croisade, le chef suprême des guerriers, celui à qui les fiefs les plus riches seraient donnés.
Et les fiefs les plus riches avaient été pour lui, contre toute attente. Il était devenu le chef incontesté des croisés.
Il savait, comme Bertrand, que les visions mettent du temps à prendre leur place, et que parfois elles s'effacent, laissant la place à un autre avenir. Les hallucinations de bûchers, de corps empilés, d'odeurs pestilentielles, de brume de mort se succédaient. Il avait vu avant l'heure, et distinctement, le bouillant Trencavel, le jeune vicomte de Carcassonne, se dessécher d'inanition au fond d'une geôle infâme et s'éteindre à vingt deux ans dans le corps d'un vieillard. Certains disaient aujourd'hui qu'il avait aidé le jeune homme à mourir, pour que la prémonition s'accomplisse.
Il avait pressenti le jour béni entre tous où le comté de Toulouse était devenu sien.
Il avait prévu Béziers: corps mutilés, filles violées, enfants arrachés du ventre ouvert de leurs mères. Il s'était recommandé de Dieu.
A Muret, près de Toulouse, il avait, voici cinq ans, livré la plus folle des batailles. Sur un champ brûlé, haut lieu désormais de la gloire des Montfort, était tombé Pierre, le roi d'Aragon, allié des Albigeois. Simon avait creusé la tombe du roi, comme il était écrit. Dès lors, il s'était senti invincible, se demandant même si les temps terribles annoncés par les Veilleurs, et qui verraient le tourment et la fin de ses semblables, allaient réellement survenir. Lui, Simon, n'avait-il pas le pouvoir d'inverser la roue du destin?
Il était devenu, de par la main de Dieu, vicomte de Carcassonne, vicomte de Béziers, et comte de Toulouse, un des plus grands seigneurs du royaume de France. Toulouse avait été sienne. Le temps des Brûleurs était-il réellement passé? Et si le rituel accompli quelques années auparavant n'était qu'un conte de bonne femme?
Il avait vu ses fils, car il en aurait trois, trois bourgeons puissants d'une désormais grande maison, prendre les armes et poursuivre son œuvre. Simon, cinquième du nom, né voici dix ans, épouserait la sœur du roi d'Angleterre, à qui il imposerait sa loi.
Serait-il assez couard pour tenir compte de cette vision qui le faisait mourir sous les murs de Toulouse, d'une pierre jetée par une misérable femme, qui n'était pas de haute lignée? La vision s'effacerait, il ne pouvait en être autrement.
Bon, j’avais bien dit que le polar était historique… Qu'est ce qu'un Brûleur de Temps vous demandez-vous maintenant? Qu'est-ce que la Veille? Et puis quoi encore?
21 septembre 2001.
Ce jour-là, trente personnes perdront la vie.
Des milliers d’autres seront blessées, certaines si gravement que leur existence ne sera plus la même. La ville est piégée, assiégée, fermée au reste du monde. On ne peut plus téléphoner, on ne peut plus communiquer. Les uns tentent de fuir, et de longues files de voitures rappellent l’exode aux vieux toulousains. Les autres se terrent chez eux. Toutes les fenêtres ont explosé, dans un rayon de plusieurs kilomètres, rendant dérisoires et ridicules les préconisations de la préfecture : calfeutrez-vous ! C’est Beyrouth ! Oui, c’est Beyrouth ! De la boue, de la terre, des carcasses de voitures, des blessés couverts de sang qui errent…
L’hôpital psychiatrique se trouve à quelques dizaines de mètres de l’usine. Il a été bâti AVANT l’usine. Voilà un point important ! On a beaucoup dit, par la suite, qu’il était scandaleux d’avoir bâti des maisons et des écoles si près d’un site industriel. Mais a-t-on remarqué que ce site industriel, bombe potentielle, s’était implanté en face d’un hôpital ?
Non, on ne l’a pas dit car il s’agit d’un hôpital psychiatrique !
Soyons précis : un hôpital psychiatrique n’est pas un hôpital ! On ne parle des HP que parce que les fous dangereux s’en évadent. Ou pour dire que les psychiatres sont des nazis qui font des électrochocs à tour de bras… Ou pour dire qu’ils devraient mieux les surveiller, leurs patients… Bref, le fou n’est pas vendeur…. La compassion est réservée aux diabétiques, aux cancéreux, aux enfants malades… Donc, le fous est exclus, et avec lui ceux qui le soignent.
Donc cet hôpital était en face. Il a été entièrement détruit.
Extrait :
« …L’usine avait été construite à dix mètres de l’hôpital. L’hôpital avait explosé avec elle.
Après les quelques minutes de sidération qui avaient suivi l’explosion, les gémissements et les plaintes avaient jailli des ruines. Il y avait quatre cents malades dans l’enceinte de l’hôpital. Des fous, Monsieur le journaliste, c’est ça que vous ne voulez pas entendre ? Ce n’est pas médiatique, ça ?
Certains d’entre eux étaient isolés dans leur chambre au moment du choc, parce que trop gravement malades, trop agités, ou trop violents. Leurs cris s’élevaient doucement dans le silence revenu. Des pans de murs s’étaient effondrés comme des châteaux de carte. Les plafonds s’étaient ouverts et béaient au-dessus des lits, pluie de plâtre, souffle de briques. Les poutres s’étaient abattues sur les matelas.
Quelques secondes avaient suffi pour créer le chaos, pour faire affleurer des images de guerre, pour ramener à la surface le souvenir d’événements que la plupart des gens présents étaient trop jeunes pour avoir vécus. La plus grande catastrophe industrielle dans ce pays depuis la guerre : c’était juste ça. Pourtant, même si la tentation était grande de faire le lien avec l’usine toute proche de l’hôpital, les victimes qui erraient dans les décombres, psychotiques ou non, schizophrènes ou soignants, fous ou médecins, n’avaient qu’une pensée : « New York, il y a dix jours ».
Une des infirmières, projetée au sol par le souffle, avait sorti son agenda sur lequel elle avait noté l’heure exacte : 10h17. Elle avait écrit quelques mots pour sa famille. Elle avait la certitude qu’elle allait mourir là, que les gaz toxiques allaient s’échapper de l’usine et qu’on ne retrouverait que son corps sans vie.
Des affiches étaient placardées dans l’hôpital, depuis des années. En cas de diffusion de gaz toxique, on était prié de fermer toutes les fenêtres, et de se calfeutrer.
Il n’y avait plus de fenêtres.
Il n’y avait plus de portes non plus. Certains pavillons ressemblaient à ces décors de cinéma dont n’existe que la façade.
Alors voilà, ceux qui étaient là n’attendaient plus que les terroristes.
Dans le silence de leur cœur, ils dirent adieu à leurs enfants qu’ils ne pouvaient joindre au téléphone, car toutes les lignes étaient coupées et le restèrent pendant une dizaine d’heures. Ils apprirent ensuite que leurs enfants aussi, devant la télé qui diffusait des images de blessés ensanglantés, leur avaient dit adieu au même moment.
Un des patients de Béatrice, qu’elle connaissait de longue date, délirait depuis dix jours au sujet des Twin Towers : « On va être attaqués » psalmodiait-il sans interruption, guettant les avions dans le ciel avec angoisse. Le choc le transforma : ce fut lui qui sortit des gravas, avec une infinie douceur, une de ses compagnes d’infortune, bloquée dans son fauteuil roulant, coincée sous un mur qui l’emprisonnait.
La surveillante du service rassemblait ses ouailles. Un long filet de sang coulait de son oreille : personne n’osait lui en faire la remarque.
Errant dans les couloirs noirs de poussière, marchant sur les débris, enjambant les poutres, le fils de Dieu refusait l’évacuation. Il avait le pouvoir de faire reculer le temps. D’ailleurs, Saint Pierre lui parlait, il reconnaissait la voix qui lui interdisait de bouger. Arc bouté contre un chambranle de porte qui semblait suspendu dans les airs, l’œil vague, il résistait à l’infirmier qui finit par le prendre dans ses bras pour l’entraîner vers la sortie.
- Philippe ! On sort maintenant ! Philippe ! Tu m’entends ?
Il fallut compter les malades.
Rassemblés au fond du parc, le plus loin possible, le plus en arrière possible, ils attendirent que se répandent les gaz .
Il faisait beau, une journée d’automne très douce. Quatre cents types, tous plus fous les uns que les autres, au fond du parc de l’hôpital, sans boire ni manger, pendant dix heures, car les secours ne vinrent pas. Ça vous dit quelque chose, ça, Monsieur le journaliste ? Les secours ne vinrent pas. Savez-vous qu’il n’y avait pas de plan d’évacuation prévu pour l’hôpital psychiatrique ?
Pas un seul ne s’échappa, notez-le bien. Les fous savent se tenir. Pas de…comment dire ?...pas d’affolement….Ils restèrent bien sages, ruminant leur angoisse, quatre cents abandonnés , pendant que les médecins et les équipes cherchaient dans tout le sud ouest des moyens de transport et des points de chute. Les infirmiers récupérèrent les quatre cents ordonnances, et distribuèrent les médicaments sur l’herbe, pendant qu’une des patientes préparait une salade géante.
Vous vous attendiez à quoi, monsieur le journaliste ? Les patients faisant l’avion sur la pelouse ? Les schizophrènes dangereux lâchés dans la ville, le couteau entre les dents ? Eh bien non ! Même le fils de Dieu avait fini par considérer qu’à situation exceptionnelle, comportement exceptionnel de rigueur. Il avait négligé la voix de Saint-Pierre, pourtant omniprésente, qui lui conseillait en fin d’après midi de prendre le premier avion pour New York, et avait accepté de partir pour Lannemezan, au pied des Pyrénées, en autobus.
- C’est pas le moment de vous foutre la honte ! avait-il commenté sobrement.
Dernier patient évacué : 23 heures. Béatrice elle-même l’avait mis dans un des bus. Le jeune homme était très inquiet car il avait fait beaucoup de progrès depuis quelque temps et avait peur qu’on n’en tienne pas compte dans l’hôpital vers lequel on le dirigeait. Pourrait-il faire du sport ? Aller à l’atelier de peinture ? Le psychiatre ne changerait-il pas son traitement ? Il avait fallu aller chercher dans les ruines d’un des pavillons écroulés, le précieux journal sur lequel il notait toute son évolution : partir sans son journal était au-dessus de ses forces. C’était le terrible résumé de sa jeune vie d’angoisse et d’hallucinations.
- Vous avez tout écrit, docteur, tout mon dossier, pour le médecin là-bas ?
Tout. Et les autres aussi. Pour les quatre cents patients.
Il avait embrassé Béatrice pour lui dire au revoir. Ça ne se fait pas du tout d’habitude, Monsieur le journaliste. On n’embrasse pas ses patients. Mais c’était un cas de force majeure. »
L’explosion d’AZF est fondatrice dans l’histoire de Toulouse. C’est la plus grande catastrophe industrielle dans ce pays depuis la guerre. Il y a un avant, et il y a un après. Nombre de personnes l’utilisent comme date zéro. « C’était deux ans avant AZF…. J’ai fait ceci, ou cela un an après AZF…. Elle a commencé à être malade six mois après AZF…. » . Voila qui valait bien un roman. Mais le pathos n'est pas obligatoire.
Que sont les hommes dans un roman? il parait que le "lectorat" comme on dit, est surtout féminin...!
Doivent-ils être beaux , riches, bronzés?
Il semble cependant que les loosers tiennent la corde. Souvent des loosers aux yeux de cocker qui font bien la cuisine. Le héros qui cuisine est le must du roman policier. Souvent aussi, il est divorcé et ne voit plus ses enfants. Parfois il boit.
Pourquoi les femmes l'aiment-elles?
Voici Vincent, héros basique:
Lui-même passait inaperçu, avec son profil sec de bretteur gascon, châtain de poil et de teint, et sa maigreur de mangeur d’olives.
Il savait que le Sud est discret, secret, plein de sous-entendus, et qu’on ne se tape sur le ventre que dans les films pour touristes.
Son grand-père avait fui le franquisme, sa maison sur le dos. Sa femme et son fils l’avaient rejoint des mois plus tard. Le père de Vincent avait peu parlé de cette traversée des Pyrénées à pied, mais elle était incluse dans la saga familiale. Vincent était né en France, mais son père conservait un accent où se confondaient les v et les b. Sa mère était du coin, née dans un des villages alentours, autrefois un des joyaux de ce qu’on avait appelé le Pays de Cocagne, désormais perdu dans les banlieues. Il se sentait malgré tout très fortement ancré dans la ville, dont il connaissait les us et coutumes. Il y avait grandi, avait traîné ses guêtres sur les places à l’italienne, étanché sa soif aux deux cents fontaines, échangé des cailloux avec les Arabes et les Portugais, et bu des pots aux terrasses avec leurs frangines.
Cet homme est journaliste, soyons prudent. Il doit errer de ville, en ville, avoir une femme dans chaque port. Peut-être ne boit-il pas, mais il est probable qu'il fume... Tout pour plaire..?.
Les personnages doivent être des "caractères" comme disent les américains. A tous les sens du terme.
Normalement, il faut une jeune femme. Pas trop jeune, car la lectrice moyenne ne s'identifie pas (c'est moi, la lectrice moyenne). Pas trop âgée non plus, soyons sérieux, et sacrifions au jeunisme. la jeune femme doit être active, ravissante, d'un bon milieu.
Je vous propose celle-la:
Janice pourrait être une héroïne de Mary Higgins Clark: elle porte un imper Burberry et des tailleurs d'executive woman hors de prix, boit du vin italien, et vote républicain. Elle ne s'est pas faite elle-même, ce qui tempère la caricature, mais un de ses ancêtres a débarqué sur le May Flower. Sa blondeur suave lui coûte trois mille dollars par an.
Sympathique, non? Marie Higgins Clark! Quelle référence! ça c'est du polar! J'avoue mettre un bémol sur l'imper Burberry comme quintessence du chic et de la branchitude... Mais bon, ne soyons pas trop exigeant. C'est une yuppie cette femme! Elle ne doit pas rigoler tous les jours!
Vous préférez celle-ci?
Il réprima un geste d’agacement en voyant entrer la jeune femme brune : non, elle n’était pas quelconque, Béatrice de Montréjouls. Mince et menue en vraie fille du Sud, vêtue , jean compris, d’un savant mélange de couturiers solaires dont il aurait pu réciter les noms, merci, chaussée des baskets idoines, celles qu’il faut porter selon Elle et Biba. Avec un peu de chance, il l’appâterait en lui parlant des mérites comparés de Gucci et Prada, et lui ferait cracher les renseignements dont il avait besoin en moins de temps qu’il n’en faut pour acheter un faux Vuitton au grand bazar d’Istanbul.
Bon, la jeune femme doit lire Elle, ou Biba, être très élégante, et s'apprêter à poursuivre les méchants en bottes à talons aiguilles. Que fait notre héroïne?
Elle porte des baskets que ne renierait pas sa fille et un trench de soie rose sur un jean. Ce doit être la dernière mode en Europe!
Elle est parfaite. Et son caractère?
...elle peut postuler pour la palme (des emmerdeuses). Plus compliquée, plus exaspérante, plus intelligente, plus imbue d'elle-même, plus …Il n'y a pas. En plus, elle est très jolie ce qui confine au miraculeux.
Cette fille ne doit pas être américaine.
Et où sont les hommes?
Il y en a deux. Tout d'abord, François, le mari de la dame citée ci-dessus:
François de Montréjouls, appartenait à une ONG médiatique : « Médecins de
Montréjouls (prononcé Mont- Réjouls, et même dans le Sud, Mont-Réjoulss, en appuyant sur le s final), était particulièrement chéri de la presse : beau gosse d’une quarantaine d’années, brillant, l’intelligence aiguë, plein d’humanité sans pour autant se départir d’une causticité bienvenue dans les médias.
Montréjouls, qu’on avait vu au Rwanda, en ex-Yougoslavie, en Afghanistan, ne mâchait jamais ses mots, allait droit au but sans langue de bois et payait de sa personne. La cerise sur le gâteau venait de ses origines : il portait un beau nom français à destination des mémères en Chanel, qui aiment la classe de l’aristocratie européenne, mais il était aussi lié à l’Afrique. Sa mère, princesse Kapsiki du Nord Cameroun, avait été ravie aux siens par Montréjouls le père, diplomate aventurier en poste avant l’indépendance. La belle aux yeux d’ébène s’était étiolée sous le gris du ciel français mais avait transmis à son fils cette aura de mystère ineffable qui excitait les bobos.
Montréjouls, comte authentique par son père, prince Kapsiki par sa mère, était une merveille de politiquement correct dont on chantait les louanges du Guardian à Libération en passant par le Washington Post et dont on ne disait aucun mal dans le Figaro et le Times. Une sorte d’abbé Pierre laïque. De surcroît il était beau comme un joueur de tennis, et nonchalamment habillé en Italie avec un zeste d’accessoires français dans le genre chemise molle sur mesure, toujours blanche et toujours ouverte.
Nadal était sûr que l’icône avait un défaut rédhibitoire : il était odieux avec sa femme ? Il était végétarien ? Il ne buvait jamais de vin ? Ou mieux… sa femme était quelconque, tiens !
Ensuite, Vincent...
Toulouse est une très ancienne cité qui connut les Romains, puis les Wisigoths.
Qui vient vivre à Toulouse n'en peut repartir. Le rouge des maisons vous marque pour jamais. Ce que l'on dit des gens du Sud est idiot. La superficialité, les à-peu-près, la vulgarité, la frime... des bêtises.
Vincent était né dans la ville. Il la connaissait dans la moindre de ses ruelles médiévales. Il connaissait les hommes, prompts à s’enflammer, virulents, passionnés. Depuis des générations, ils s’opposaient aux Français, des barbares venus du fond des brumes pour imposer leurs coutumes et leur religion dans un pays où s’étaient côtoyées, sans haine et sans conflits, les trois religions du livre. Il restait à la ville, dans la transparence orientale de ses murs rosis par la lumière, le sentiment diffus d’être persécutée par les envahisseurs du Nord. La télé, qui tentait de rendre compte depuis trois jours de l’atmosphère de la cité, s’épuisait à vouloir transmettre la couleur de l’air, vibrant et lumineux malgré l’horreur récente.
Béatrice Beaumont ne l’étonnait pas. Elle était de là, elle aussi. Il savait donc ce qu’il faut dire et ne pas dire. Et comment, dans l’à-peu-près des phrases suggérées et non terminées, (une spécialité du lieu), on peut faire passer des messages capitaux.
Il avait pris l’habitude des blondes nonchalantes idéalisées par les médias, qu’il voyait défiler au kilomètre au fil de ses reportages. Il trouvait revigorant d’être à nouveau confronté aux Sudistes. Lui-même passait inaperçu, avec son profil sec de bretteur gascon, châtain de poil et de teint, et sa maigreur de mangeur d’olives.
Il savait que le Sud est discret, secret, plein de sous-entendus, et qu’on ne se tape sur le ventre que dans les films pour touristes.
Le 21 septembre 2001, donc, la ville affronte un nouvel ennemi.
Est-ce un accident?
La théorie d’une explosion accidentelle, défendue dès les premières heures avec force par les autorités ne satisfaisait personne, et ce d’autant que le procureur de la république avait finement déclaré que la piste de l’accident était sûre à 99 %. Le 1 % benoîtement laissé en pâture aux fantasmes des populations était une aubaine pour tout individu au QI supérieur à soixante. Si encore il avait proposé 70 %, le procureur, on l’aurait peut-être cru, qui sait ? A quelques mètres du cratère de l'explosion, des réserves de gaz moutarde susceptibles de rayer la ville de la carte, sur le mode de la catastrophe de Bhopal. Cinq cent mille morts en puissance, excusez du peu. La ville entière penchait pour l'attentat.
L'avis des lecteurs.