Episode 1
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Alix Beaumont avait rappelé. Elle prenait peu son téléphone, ayant tendance à penser qu'il était mieux que les autres la sollicitent. Mais là, l'excitation était perceptible : elle s'amusait.
- J'ai eu ma sœur au téléphone, Béatrice. Elle m'a donné quelques informations qui m'ont paru intéressantes, dans le contexte actuel.
Béatrice avait toujours rendu hommage à l'intelligence de sa belle-mère.
- Les Saint-Germain ont eu effectivement deux filles. Anne Marie, saintement nommée, née prématurément, sept mois après le mariage de ses parents, et Gisèle, trois ans plus tard.
- Ne soyez pas inutilement anticléricale, Alix !
- Oui, soyons charitables, ma chère. Les deux enfants furent élevées dans les meilleures institutions, Notre Dame de l'Immaculée Conception entre autres, dont je pourrais vous parler moi-même des heures durant. Elisabeth Saint- Germain, née de Boiviviers, disparut tragiquement, fort jeune. Le père éleva pieusement les deux bambines. Mariées toutes deux, fort bien pour la seconde, Gisèle ; un brillant architecte, ma chère. Le fils Labeyrie, voyez-vous, des sucres Labeyrie. Je crains que les sucres Labeyrie n'aient piqué du nez depuis le brillant mariage...
- C'est ce que je pensais Alix.
- Oui, pourtant les Labeyrie n'ont pas l'air trop à plaindre, sur le plan financier. Je ne parle pas bien sûr de l'affreux malheur qui vient de frapper ces gens.
- J'avais compris, Alix. Dites-moi, que dit-on du vieux Monsieur Saint Germain ?
- On ne sait pas trop où il se trouve. Certain prétendent qu'il s'est retiré en Italie, où il se rendait souvent avec sa femme. Les Boiviviers y avaient plusieurs propriétés. Voila plusieurs années que Suzanne ne l'a pas vu.
- A-t-il aidé ses enfants financièrement ?
- Ne dites donc pas de sottises, Béatrice. Vous savez très bien que cela ne se fait pas chez nous. De toute façon, Alban était un pingre remarquable, qui faisait des scènes à ses filles quand elles achetaient des friandises et comptait les cuillères après le départ des invités.
- Ca a du être dur pour eux, sachant qu'il y avait une grande fortune...
- Vous l'avez dit. Les Labeyrie, encore, ce n'était rien ! Hugues Labeyrie a toujours des contrats extraordinaires avec le conseil général, entre autres. Il ne sait pas ce que c'est qu'un appel d'offre, je suppose. C'est pour l'autre sœur, Anne Marie que les choses ont du être insupportables. Vous comprenez, elle s'était marié contre l'avis de son père. Une envie d’imiter Maman, peut-être... Ce devait être tentant en tout cas. Toujours est- il qu'elle s'est trouvé un jeune homme assez commun, assez vulgaire, dont le père était euh...
- Je sens que vous allez être désagréable, Alix !
- Oui, Vous avez raison, ce jeune homme était bien méritant. Et au moins, lui il n'était pas Noir ! ricana la redoutable aïeule. Enfin Anne Marie convole en justes noces avec cet individu qui fricote de droite et de gauche, plutôt d’extrême-droite, même, attendu qu'il fait une carrière politique sous une étiquette assez floue, assez molle pour satisfaire tout le monde, mais qui titille volontiers les sentiments primaires de ses concitoyens. Vous comprendrez que cela me dérange, pour des raisons personnelles. Le couple ne s'est pas reproduit ce qui me semble une bénédiction.
- Jalons ?
- C'est comme cela qu'on le nomme.
- Jalons ? Jalons et Labeyrie sont beaux-frères ? Mais enfin, c'est une plaisanterie ! La police doit savoir une chose pareille !
- Ma foi, ma chère… ! Sachez que Bernard Jalons et Anne Marie Saint Germain, sont quasiment séparés, je n'ai pas dit divorcés, notez bien et semblent n'avoir que des contacts rares, ponctuels et intéressés. Par ailleurs, Jalons a tout intérêt à ne pas crier sur les toits qu'il fournit des chantiers à son beau-frère.
- Alix, Alix...
- Béatrice, Béatrice... Je suis ravie d'avoir Valentine ici. Cette enfant ne bougera pas de ma maison tant que les... problèmes qui vous affectent ne seront pas résolus. Elle manquera l'école quelques jours.
- Oui. Je vous remercie, Alix.
- Avez vous prévenu François ? non, je présume. Vous êtes le genre tête de mule. Ne dites rien. Je ne l'appellerai pas, vous êtes assez grande pour savoir ce que vous faites. Ecoutez-moi, Béatrice. Je ne sais pas ce que vous avez découvert, mais je vous conseille d'en avertir la police, tout de suite.
- Je... Je vais réfléchir, Alix.
- Faites attention à vous, ma chère.
Béatrice se sentit brusquement découragée. La traque de la vérité s'avérait pleine de surprises. Son intérêt était, clairement, de se tenir tranquille : Jalons et Labeyrie, aggravés de Delmas, c'était du trop gros gibier pour elle. Elle reconstituait assez facilement l'histoire : le grand-père qui commence à battre la campagne, à qui l'on fait signer des procurations. La mise au frais à l’hôpital, dans un pavillon reculé. Pas de visites. De toutes façons, le grand-père ne sait même plus son nom. Le chef du service sait bien qu'il a ce patient un peu spécial. Il a négligé de faire une demande de mise sous tutelle, pour protéger les biens du vieux Monsieur. En échange de quelque service, probablement. Quant à Meyer, qui passe, lunaire, on lui demande le silence en le berçant d'illusions. J'ai des relations mon cher, pour votre carrière. De toutes manières, il a tendance à suivre passivement la Delmas. Peut-être même, lui qui connaît mal la population locale, qui vient d'une autre ville, n'a-t-il pas vraiment perçu les enjeux de la manœuvre.
La mort violente de la plus jeune des filles Labeyrie bouleverse la donne.
Elle s'était recroquevillée sous son Vander Meulen, le ti punch à portée de main, enveloppée dans un châle comme une grande malade. Elle avait horreur du doute, de l'indécision, et ne les tolérait jamais longtemps. Son seul recours, c'était Julien Mornay. La police, c'était Julien Mornay. En aucun cas, elle n'imaginait d'aller au commissariat, dévider son histoire à un inconnu. Elle voulait avoir affaire à quelqu'un qui serait en mesure de comprendre ses doutes et ses scrupules. Elle aurait préféré que Mornay fût différent. Un peu moins séduisant s'il vous plaît, un peu plus police, un peu plus rouleur de mécanique, un peu plus Starsky et Hutch, comme les flics qu'elle rencontrait lorsqu'on lui piquait sa carte bleue. C'était crétin de l'avoir laissé parler contre son fauteuil, de l'avoir laissé prendre des nouvelles de Valentine, de l'avoir laissé raconter sa vie.Très mauvais ça ! Impardonnable! Il avait appelé dans la nuit pour être sûr que Nordine ne lui avait fait aucun mal. Ce type était inquiet et ne le dissimulait même pas.
Appeler François. Bonne idée, oui. Lui expliquer l'imbroglio, en sachant qu'il ne pourra pas rentrer pour le débrouiller, qu'il va se liquéfier d'inquiétude parce qu'il a sur les bras le sort du monde, et que sa femme s'amuse à soulever des lièvres dangereux. Et pourquoi ne m'as-tu pas parlé de ça plus tôt ?
Appeler François et prononcer le nom de Mornay. Non, ça c'est encore plus crétin que d'écouter le flic se confesser dans la pénombre.
Bon, demander à parler à l'inspecteur Bensaïd alors
Mais que va-t-il comprendre des relations complexes qui existent entre elle et Delmas, entre elle et Meyer ? Il risque surtout de se frotter les mains à l'idée de cravater un notable et il ne fera pas l'effort d'être un peu subtil.
Mornay. Mornay connaît bien ça : les Delmas, les Meyer, les jeunes filles de bonne famille qui épousent des jeunes gens méritants, le mépris, le silence. Et la puissance de tous ces gens. Bon Dieu, Jalons, ce n'était guère étonnant... mais Delmas, mais Meyer... ! Et les Labeyrie ! Comment avoir le courage de faire sortir cette histoire alors qu'ils venaient à peine d'enterrer leur fille !
Elle sursauta :
- Il y a eu deux morts, bon sang !
C'était ça la seule réponse. Delmas ou pas, la gosse était morte, et puis Meyer ! Meyer, à qui en prime, on tentait de faire porter le chapeau de l'assassinat !
Elle appela Mornay.
L'avis des lecteurs.