Episode 5
Lorsqu'un patient est hospitalisé d'office, la loi prévoit que le psychiatre hospitalier détermine dans les vingt quatre heures si le placement est ou non justifié. C'est Mercier Beaumont qui avait rédigé ce premier certificat. Il indiquait clairement que, Hassan ne présentant pas de pathologie mentale susceptible de troubler l'ordre public, l'internement devait être levé. Mais le préfet, le police en avaient ras le bol de l'emmerdeur de service et, de manière tout à fait exceptionnelle, le préfet avait décidé, contre l'avis du psychiatre, de maintenir Hassan hospitalisé. Dès lors, les démêlés entre Mercier Beaumont et le préfet avaient pris la forme d'une mayonnaise qui montait jour après jour. Le préfet vouait aux gémonies ce médecin qui ne se contentait pas de boucler l'indésirable, et se félicitait ce matin d'avoir refusé la levée de l'internement. Il aurait beau jeu de déclarer à la presse que toute la responsabilité revenait à Mercier Beaumont.
Et Mornay supposait que Mercier Beaumont n'avait pas de mots assez durs pour stigmatiser le préfet qu'elle mettait en demeure de faire la police.
- Il croit que l'internement est une lettre de cachet, gronda-t-elle. Le château d'If ! Bouclez-moi çà, au trou et hop !
Mornay battit sa coulpe : dans le cas de Hassan c'était bien à peu près comme ça qu'il voyait les choses. Mais comme il la sentait capable de s'étendre sur la pusillanimité du préfet pendant des heures, il tenta une autre approche :
- Parlez-moi de Hassan. C'est votre patient ?
Elle haussa les épaules. Sa colère n'était pas éteinte. Elle renifla avec mépris :
- Nordine n'est le patient de personne. De temps à autre on nous l'expédie, comme un paquet. Quand il commet un acte répréhensible, il ne sait jamais s'il va finir en taule ou à l’hôpital. Vous parlez de repères !
- Mais c'est vous qui avez signé les certificats ?
- Vous les avez lus, bien entendu.
C'était le problème, avec les médecins : ils invoquaient le secret médical à tort et à travers. Pour consulter un dossier il fallait une commission rogatoire.
Il avait lu les certificats. Il connaissait le diagnostic, bien que cela ne l'avance pas à grand chose : psychopathie, intolérance à la frustration, tendance au passage à l'acte, mais responsabilité pleine et entière.
Elle reprit :
- C'est moi qui, dans le service, m'occupe de ce type de patients : les agités, les délinquants, les toxicomanes. Je n'ai pas choisi Nordine et lui ne m'a pas choisie. Je le rencontre épisodiquement. Vous savez qu'il est entré il y a huit jours. J'ai refusé la mesure d'internement mais le préfet l'a maintenue quand même. Après quoi, Nordine est devenu nerveux, irritable. Comme d'habitude on lui a donné des médicaments. De toutes façons je comptais demander à nouveau sa sortie ce matin. Le fait qu'il ait fugué hier soir n'a avancé les choses que de quelques heures.
- Oui, mais entre temps...
- Entre temps quoi... ? cria-t-elle avec impatience.
- Entre temps Bernadette a été assassinée jeta-t-il glacial. Votre certificat spécifiait qu'il n'était pas dangereux, moyennant quoi nous n'avons fait aucune recherche jusqu'à quatre heures du matin.
- Vous l'auriez trouvé peut-être, entre vingt deux heures et quatre heures? ironisa t elle. Et puis c'est trop facile : le préfet se contrefiche de mon avis quand il faut interner Nordine mais il a besoin de mon autorisation pour lui courir après.
- Là n'est pas la question. Hassan est-il dangereux ?
- Hassan a-t-il tué Bernadette, c'est ça votre question ?
- Pourquoi pas ?
Elle était vraiment courageuse ! Elle secoua lentement la tête et quelques boucles brunes volèrent sur son front.
- Comment vous répondre en étant sûre à cent pour cent ? Puis-je savoir si Bernadette a été... violentée ?
Il se maîtrisa pour ne pas trembler en répondant. Il détestait la situation. Elle avait des antennes. Une psychiatre, bien sûr. Nul doute qu'elle percevait, presque physiquement, la détresse que suscitait en lui l'évocation de la petite fille assassinée. Il ne pouvait s'empêcher de lui prêter des sentiments humiliants pour lui : de la compassion, un certain intérêt clinique. Il s'était toujours méfié des psychiatres, ces médecins devant lesquels on n'a pas besoin de se déshabiller. Et celle-ci, neutre et bienveillante, comme il se doit, l'hypnotisait de son regard sombre, certaine, bien entendu qu'il cachait des choses inavouables. Il se redressa, reprit ses marques, et répondit en essayant de paraître détaché :
- Bernadette a eu des rapports sexuels dans les heures qui ont précédé sa mort. Il n'y a pas eu de violence à proprement parler mais il s'agit d'une enfant de douze ans : l'absence de contrainte physique ne veut pas dire grand chose. Il ne s'agissait pas non plus de ses premiers rapports sexuels.
Béatrice avait pâli. L'espace d'un instant, elle se sentait en communion avec l'âme d'une petite fille souillée. Pour ce frisson, qu'elle ne put dissimuler, il sentit une bouffée de gratitude l'envahir, et ce fut presque cordialement qu'il reprit :
- Cela vous aide pour Nordine... euh... pour Hassan ?
- Je crois. Voyez-vous, on pourrait imaginer Nordine devenant menaçant s'il se sent agressé. Mais la plupart du temps il profère des menaces contre les gros durs de son espèce. Il n'a jamais agressé de femme parce qu'il sent bien qu'il est le plus fort... et il a une relative peur de sa propre force. Il ne m'a jamais agressée alors qu'il pourrait me renverser d'une gifle.
- Oui, mais vous, vous êtes le docteur. Je suppose que ça signifie quelque chose pour lui.
- C'est vrai. Mais Bernadette est une petite fille. Vous connaissez, je suppose, la famille de Nordine. Si psychopathe qu'il soit, il reste un grand frère face à toutes les petites filles. Il détruirait quiconque effleurerait du regard ses petites sœurs.
- Vous ne croyez pas à la culpabilité de Nordine.
- Non. En tout cas, je ne peux pas y croire.
La réaction du préfet n'allait pas manquer d'intérêt.
c'est ici que vous trouverez l' Episode 1
Episode 2:
Je propose à partir d'aujourd'hui, la publication in extenso de mon premier polar.
C'est dans ce roman qu'est née Béatrice. Ceux d'entre vous qui ont lu "L'ombre de Montfort" pourront apprécier l'évolution d'un personnage, et la manière dont il s'enrichit.
Ce roman a été lu, commenté et...refusé par les Editions Baleine, mais les critiques étaient tout de même relativement positives, et il m'apparait aujourd'hui clairement que la réponse était une invite à une relecture. Comme j'étais novice, (et persuadée d'être excellente), je ne l'ai pas perçu.
Voici donc "Danse avec les Fous", sous la forme d'un bon vieux feuilleton, comme dans les journaux du XIXe siècle: me voici en train de jouer dans la cour d'Alexandre Dumas! Comme on dit: LOL!
Chapitre UN, première partie:
Elle s'agita dans le petit lit métallique.
Depuis une heure, elle se tournait, se retournait. Se concentrait sur les sensations de son ventre, taraudée par l'envie d'uriner. Mais, elle le savait, il fallait attendre: elle avait pris les deux cachets de diurétique juste avant de se coucher. Elle se lèverait plusieurs fois cette nuit.
Ne se lever qu'à coup sûr. Savourer pleinement ce sentiment que l'on se vide. Que le corps s'amenuise. Que tout ce qui serait poids, demain sur la balance, se dissout. Bien sûr, Meyer serait furieux.
Elle sourit dans le noir. Faire dégoupiller le bon docteur Meyer, c'était leur joie d'adolescentes prisonnières. C'était drôle, agressif, jouissif.
Meyer était attendrissant: Il croyait, en les enfermant, tenir la solution définitive. Il prendrait un air accusateur mais ne saurait pas dissimuler sa déception : elles battaient en brèche les théories américaines.
Encore maigri. Je vais t'enfermer. C'est ça que tu veux ?
Il était incapable de soutenir leurs regards ironiques. Il débiterait un de ses aphorismes plats, bafouillerait, battrait en retraite. Il verrait ses parents.
Elle ne tenait plus.
Elle se leva précautionneusement. Cécile dormait à coté d'elle, vautrée à plat ventre, ronflant impudiquement.
Ne pas heurter le lit de Cécile.
Le couloir était éclairé par la veilleuse.
Passer devant la chambre de Bernadette. Pas un bruit. Elle devait dormir Bernadette, la chambre à deux lits pour elle seule, rêvant elle aussi de kilos envolés.
Doucement! Il ne manquerait plus que Thérasse l'entende et rapplique! Pas futé l'infirmier, mais pas né non plus de la dernière pluie. Cinq allers et retours aux toilettes pendant la nuit égalent... prise de diurétiques.
La porte des lavabos. Doucement.
La lueur fade des veilleuses jetait des ombres sur les miroirs. La nuit était calme comme une nuit de rendez-vous. L'adolescente aimait se glisser seule dans les couloirs, petit fantôme rachitique et transparent. Elle voulait être une héroïne, quelqu'un d'exceptionnel. Sa force résidait dans son esprit et son corps trop lourd, vulgaire, n'était rien.
Main sur la poignée, rien n'avait craqué, parfait !
Elle poussa le battant de la porte, qui résista.
Qu'est ce que c'est, ce truc ?
Le plus sage aurait été de passer aux toilettes voisines. Mais elle était têtue; elle aimait aller au fond des choses.
Qu'est ce qui bloquait la porte, nom d'un chien ?
Elle se pencha.
........Elle hurle.
Elle n'est plus qu'une petite fille. Elle veut quelqu'un, un grand, un adulte. Ni Thérasse, ni Meyer ne sont plus des imbéciles. Elle est trop petite. Trop petite.
Thérasse arrive en courant. Juste à temps pour la cueillir dans ses bras, secouée de sanglots convulsifs.
L'avis des lecteurs.