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Cinq leçons sur le crime et l'hystérie
Editions du Seuil, 
9 octobre 2008

 

 

 

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  Qui-est-l-auteur.jpg De la littérature, du polar, des cours d'éditage, des avis sur tout, des conseils à ne pas suivre...

 

ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton

Vendredi 13 janvier 2006 5 13 /01 /Jan /2006 00:00

Ep, 1

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Episode 5

 Lorsqu'un patient est hospitalisé d'office, la loi prévoit que le psychiatre hospitalier détermine dans les vingt quatre heures si le placement est ou non justifié. C'est Mercier Beaumont qui avait rédigé ce premier certificat. Il indiquait clairement que, Hassan ne présentant pas de pathologie mentale susceptible de troubler l'ordre public, l'internement devait être levé. Mais le préfet, le police en avaient ras le bol de l'emmerdeur de service et, de manière tout à fait exceptionnelle, le préfet avait décidé, contre l'avis du psychiatre, de maintenir Hassan hospitalisé. Dès lors, les démêlés entre Mercier Beaumont et le préfet avaient pris la forme d'une mayonnaise qui montait jour après jour. Le préfet vouait aux gémonies ce médecin qui ne se contentait pas de boucler l'indésirable, et se félicitait ce matin d'avoir refusé la levée de l'internement. Il aurait beau jeu de déclarer à la presse que toute la responsabilité revenait à Mercier Beaumont.
Et Mornay supposait que Mercier Beaumont n'avait pas de mots assez durs pour stigmatiser le préfet qu'elle mettait en demeure de faire la police.
- Il croit que l'internement est une lettre de cachet, gronda-t-elle. Le château d'If ! Bouclez-moi çà, au trou et hop !
Mornay battit sa coulpe : dans le cas de Hassan c'était bien à peu près comme ça qu'il voyait les choses. Mais comme il la sentait capable de s'étendre sur la pusillanimité du préfet pendant des heures, il tenta une autre approche :
- Parlez-moi de Hassan. C'est votre patient ?
Elle haussa les épaules. Sa colère n'était pas éteinte. Elle renifla avec mépris :
- Nordine n'est le patient de personne. De temps à autre on nous l'expédie, comme un paquet. Quand il commet un acte répréhensible, il ne sait jamais s'il va finir en taule ou à l’hôpital. Vous parlez de repères !
- Mais c'est vous qui avez signé les certificats ?
- Vous les avez lus, bien entendu.
C'était le problème, avec les médecins : ils invoquaient le secret médical à tort et à travers. Pour consulter un dossier il fallait une commission rogatoire.
Il avait lu les certificats. Il connaissait le diagnostic, bien que cela ne l'avance pas à grand chose : psychopathie, intolérance à la frustration, tendance au passage à l'acte, mais responsabilité pleine et entière.
Elle reprit :
- C'est moi qui, dans le service, m'occupe de ce type de patients : les agités, les délinquants, les toxicomanes. Je n'ai pas choisi Nordine et lui ne m'a pas choisie. Je le rencontre épisodiquement. Vous savez qu'il est entré il y a huit jours. J'ai refusé la mesure d'internement mais le préfet l'a maintenue quand même. Après quoi, Nordine est devenu nerveux, irritable. Comme d'habitude on lui a donné des médicaments. De toutes façons je comptais demander à nouveau sa sortie ce matin. Le fait qu'il ait fugué hier soir n'a avancé les choses que de quelques heures.
- Oui, mais entre temps...
- Entre temps quoi... ? cria-t-elle avec impatience.
- Entre temps Bernadette a été assassinée jeta-t-il glacial. Votre certificat spécifiait qu'il n'était pas dangereux, moyennant quoi nous n'avons fait aucune recherche jusqu'à quatre heures du matin.
- Vous l'auriez trouvé peut-être, entre vingt deux heures et quatre heures? ironisa t elle. Et puis c'est trop facile : le préfet se contrefiche de mon avis quand il faut interner Nordine mais il a besoin de mon autorisation pour lui courir après.
- Là n'est pas la question. Hassan est-il dangereux ?
- Hassan a-t-il tué Bernadette, c'est ça votre question ?
- Pourquoi pas ?
Elle était vraiment courageuse ! Elle secoua lentement la tête et quelques boucles brunes volèrent sur son front.
- Comment vous répondre en étant sûre à cent pour cent ? Puis-je savoir si Bernadette a été... violentée ?
Il se maîtrisa pour ne pas trembler en répondant. Il détestait la situation. Elle avait des antennes. Une psychiatre, bien sûr. Nul doute qu'elle percevait, presque physiquement, la détresse que suscitait en lui l'évocation de la petite fille assassinée. Il ne pouvait s'empêcher de lui prêter des sentiments humiliants pour lui : de la compassion, un certain intérêt clinique. Il s'était toujours méfié des psychiatres, ces médecins devant lesquels on n'a pas besoin de se déshabiller. Et celle-ci, neutre et bienveillante, comme il se doit, l'hypnotisait de son regard sombre, certaine, bien entendu qu'il cachait des choses inavouables. Il se redressa, reprit ses marques, et répondit en essayant de paraître détaché :
- Bernadette a eu des rapports sexuels dans les heures qui ont précédé sa mort. Il n'y a pas eu de violence à proprement parler mais il s'agit d'une enfant de douze ans : l'absence de contrainte physique ne veut pas dire grand chose. Il ne s'agissait pas non plus de ses premiers rapports sexuels.
Béatrice avait pâli. L'espace d'un instant, elle se sentait en communion avec l'âme d'une petite fille souillée. Pour ce frisson, qu'elle ne put dissimuler, il sentit une bouffée de gratitude l'envahir, et ce fut presque cordialement qu'il reprit :
- Cela vous aide pour Nordine... euh... pour Hassan ?
- Je crois. Voyez-vous, on pourrait imaginer Nordine devenant menaçant s'il se sent agressé. Mais la plupart du temps il profère des menaces contre les gros durs de son espèce. Il n'a jamais agressé de femme parce qu'il sent bien qu'il est le plus fort... et il a une relative peur de sa propre force. Il ne m'a jamais agressée alors qu'il pourrait me renverser d'une gifle.
- Oui, mais vous, vous êtes le docteur. Je suppose que ça signifie quelque chose pour lui.
- C'est vrai. Mais Bernadette est une petite fille. Vous connaissez, je suppose, la famille de Nordine. Si psychopathe qu'il soit, il reste un grand frère face à toutes les petites filles. Il détruirait quiconque effleurerait du regard ses petites sœurs.
- Vous ne croyez pas à la culpabilité de Nordine.
- Non. En tout cas, je ne peux pas y croire.
La réaction du préfet n'allait pas manquer d'intérêt.

à suivre,

Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Mardi 10 janvier 2006 2 10 /01 /Jan /2006 07:30
Episodes 1,  2, 3
 
Episode 4
 
Mornay, un instant tenté de s'incliner, comme dans un salon, se présenta poliment. Il était toujours extrêmement poli, d'une finesse exquise qui faisait la joie de ses collègues. :
- Inspecteur principal Mornay. Je souhaite m'entretenir avec vous Docteur.
Car il n'avait aucun doute : il avait bien, devant lui, celle qu’il cherchait. Le docteur Mercier Beaumont.
Elle se détendit imperceptiblement et l'enveloppa d'un coup d'oeil.
Mornay attendait, impénétrable mais jubilant en lui-même. Il savait très bien ce qu'elle pensait, le lisant même dans les yeux noirs. On ne le prenait jamais pour un flic. Comment décrire Julien autrement que par : très convenable, très comme il faut ? Son patron adorait le jeter entre les pattes des bourgeois. Julien était des leurs, discret, austère, élégant. Tellement des leurs qu'ils se prenaient au piège, se laissant aller à ces confidences que l'on ne réserve qu'à ses pairs.
L'appréciation du docteur Mercier Beaumont allait nettement de : "Pas trop plouc" à "Pas trop moche non plus".
- Merci ! dit Mornay intérieurement.
- Je dois accompagner Valentine à l'école, dit-elle. J'en ai pour dix minutes... Ou voulez-vous venir avec nous ? Si vous voulez gagner du temps... Je suppose que vous êtes pressé...
Elle le fit monter dans un coupé qui avait dû être luxueux mais qui était couvert d'éraflures et de bosses et elle envoya Valentine à l'arrière en rabattant le siège sans aucune douceur. Ils ne dirent rien pendant le court trajet qui les menait à l'école.
Valentine avait glissé sa jolie tête entre les deux sièges avant. Elle mourait d'envie de poser des questions, mais, très bien élevée, se taisait, se contentant de darder sur lui ses yeux noirs qui se pailletaient d'or à la lumière du jour. Il lui sourit, cherchant pourquoi elle lui rappelait autant Tiphaine, si blonde et si transparente. Il avait déjà vu pourtant, d'autres petites filles en cardigan noir mais jamais il n'avait eu comme aujourd'hui, ce sentiment triomphant que Tiphaine était revenue.
Ils déposèrent Valentine au milieu d'autres gamins déguisés en écoliers anglais, sous l'oeil attentif de mères oisives. Profusion de sacs Gucci et de bottines en cuir verni.
Mais lui hochait la tête dans un soupir. Voilà: quand Valentine était entrée dans le cercle des autres enfants, ceux-ci s'étaient éteints, ni plus ni moins. Eteints comme des chandelles brutalement soufflées. Valentine, lumineuse et dorée renvoyait dans l'ombre tous ceux qui pénétraient sur son territoire.
Tiphaine avait ce pouvoir-là.
- Je vous remercie de n'avoir pas parlé devant Valentine. Je lui ai dit qu'une petite fille était morte à l’hôpital, mais je ne lui ai pas donné de détail, bien sûr.
Exit Tiphaine. Ca suffit Julien. Sois à ce que tu fais. Surtout devant une psychiatre.
- Ce n'est pas trop dur, Docteur, de travailler dès le matin, quand on a été de garde ?
Elle secoua la tête :
- J'ai l'habitude. Et puis nous ne faisons guère que deux à trois gardes par mois.
Elle conduisait très sèchement, comme quelqu'un qui n'a rien à fiche des voitures. Les éraflures et les bosses l'attestaient. La boite à vitesse grinça. Il se surprit à écraser le sol du pied à plusieurs reprises.
- Pouvez- vous me raconter votre soirée, Docteur ?
Toujours poli. Très Inspecteur-Mornay-mais-je-suis-des-votres.
- A partir de quelle heure ?
Elle était jolie. Très jolie. Un rien insolente. Une manière aimable de le maintenir à sa juste place. Je suis le docteur et vous êtes un flic. Mais aussi (nul n'y résistait), une curiosité indéniable dans les yeux qui le fixaient sans embarras.
Il eut un geste large :
- Votre soirée...
Elle réfléchit un moment. Ils étaient à présent dans l'enceinte de l’hôpital. Elle gara sa voiture, mit au point mort et resta là, sans bouger.
Elle parlait d'une voix égale, très maîtrisée :
- J'ai pris ma garde à dix huit heures, comme d'habitude. Mais j'avais des psychothérapies jusqu'à vingt heures. Je me suis donc rendue à la chambre de garde vers huit heures et quart. Vingt heures quinze.
Elle ne dit pas : " Comme vous diriez dans un de vos rapports" mais le pensa très fort ! Il l'entendit.
Elle poursuivit :
- Comme vous avez dû le voir, la chambre de garde est un peu en retrait de l'hôpital, à l'autre bout du parc.
- Vous avez pris votre voiture ?
- Oui. Je préfère avoir ma voiture quand on m'appelle la nuit. Le parc est grand et... (elle frissonna d'un air pensif), je ne suis pas très rassurée.
- Vous avez été appelée cette nuit ?
- Oui. Deux fois. Je veux dire deux fois avant... avant Bernadette.
- On vous a appelée à quelle heure ?
- Neuf heures, la première fois. Une admission à Charcot.
- Charcot ?
Elle sourit :
- C'est un aliéniste célèbre. Dans tous les hôpitaux psychiatriques de France et de Navarre, il y a un pavillon Charcot... Je suis donc allée à Charcot, en prenant ma voiture. C'était une admission banale : une tentative de suicide. Ca m'a pris trois quarts d'heure environ. Je suis ensuite revenue à la chambre de garde. J'étais là depuis dix minutes environ quand le bip a re-sonné. C'était Esquirol. Le pavillon Esquirol.
- Un célèbre aliéniste.
- Aussi. C'était pour me prévenir qu'un patient en hospitalisation d'office était sorti sans autorisation.
- Sorti sans autorisation, dit doucement Mornay, pourrait-on traduire cela par... évasion ?
Elle haussa les épaules :
- Vous savez pertinemment que nous ne sommes pas dans une prison. Il y a moins de dix pour cent de patients internés. Tous les autres sont là de leur plein gré.
- Mais celui-là était interné ?
Nous y sommes. Parlons donc un peu de Nordine Hassan, hospitalisé d'office et fugueur. Sorti sans autorisation.
Elle se tourna vers lui, pâle de colère :
- Ne tergiversez pas ! Vous savez très bien de quoi il s'agit. Je me doute que le préfet s'est agité aux premières lueurs de l'aube !
Le préfet s'était agité, en effet. Nordine Hassan, bien connu des services de police et des services hospitaliers, avait été signalé manquant à vingt deux heures. Or, à vingt deux heures, Bernadette Labeyrie était encore vivante, ourdissant avec Cécile et Bénédicte un énième complot anti-Meyer. Thérasse avait mis les gamines au pas en les envoyant au lit, menaces et fausse grosse voix. Extinction des lumières sur-le-champ.
- Vous avez rédigé un certificat médical, faxé à la préfecture à vingt deux heures quarante, signalant la fugue de Hassan et notifiant par ailleurs que, le patient n'étant pas dangereux, le maintien de la procédure d'internement n'était pas nécessaire...
Il nota, soulignant le bistre de la peau, les cernes bruns sous les paupières. Elle semblait au bord de l'épuisement et soudain d'une extrême fragilité. Il y avait une faille palpable chez le docteur Mercier Beaumont et il se sentit presque honteux de la repérer si aisément.
Mais elle était courageuse, ne se dérobait pas :
- J'ai fait un certificat disant que Nordine n'est pas dangereux parce qu'il n'est pas dangereux.
Il hocha la tête. Voilà qui me parait clair, Docteur.
Silence.
La relation entre l'évasion ( à la préfecture, ils disaient évasion) de Hassan et le meurtre de Bernadette avait été faite dès quatre heures par le préfet survolté. Mercier Beaumont qui avait d'autres problèmes à traiter avait fait savoir qu'elle ne revenait pas sur son certificat sans daigner prendre personne au téléphone.
Hassan était soupçonné de casses, de petits vols renouvelés avec une régularité qui faisait honneur à son obstination. Il partageait son temps entre la prison et l’hôpital, délinquant au fragile équilibre mental, honni des matons de la maison d'arrêt et des infirmiers de Saint Sauveur. C'était un agité chronique, un suicidant chronique, un casse pieds chronique. Lors de son dernier séjour en préventive, les gardiens et les détenus avaient fait une pétition, conjointement signée pour qu'il soit envoyé ailleurs. Depuis, le préfet trouvait plus simple de le faire systématiquement interner pour trouble de l'ordre public, au grand dam des médecins qui refusaient cette psychiatrisation à outrance du cas Hassan.
Les péripéties du dernier internement valaient leur pesant d'or : Hassan avait braqué un boulanger pour lui voler quatorze chocolatines. Devant ce trouble patent de l'ordre public, le préfet avait pris un arrêté d'hospitalisation d'office. On avait cueilli Nordine, identifié par la moitié de la rue, dans son bar favori.
- Voilà qui a l'avantage d'être expéditif dit Béatrice caustique. Cela évite à la justice de se mettre en route.
- L'histoire ne dit pas si dans le bar en question il mangeait ses chocolatines ?
- Ca ne justifiait pas une hospitalisation d'office ! On nous envoie toujours Nordine non pour ce qu'il a commis mais en prévision de ce qu'il pourrait faire !
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Dimanche 8 janvier 2006 7 08 /01 /Jan /2006 23:38
 
Episode 3
 
 
C'était une très vieille ville, lovée dans l'anse d'un fleuve rocailleux, avec une histoire brillante de négoce et une culture cosmopolite. Autrefois les juifs et les Sarrasins y avaient droit de cité alors que dans le reste du pays la barbarie faisait rage. Et d'ailleurs les Barbares étaient descendus : les Français. Ils avaient brûlé les cités environnantes et cinq cents ans plus tard, le nom de leur chef était encore utilisé dans les campagnes pour effrayer les petits enfants. De ce passé très civilisé, les habitants gardaient comme une fierté mal placée, presque paranoïaque, le sentiment d'être les héritiers d'une injustice qui ne serait jamais reconnue.
La ville s'était développée autour des églises romanes où l'on conservait le lait de la Vierge. Les bourgeois avaient bâti des hôtels de dentelle rouge, aux cours pavées de galets et bordées de statues. Puis deux trouées hausmaniennes avaient ouvert la place à des immeubles de brique blanche.
Il y avait maintenant deux villes distinctes qui ne s'interpénétraient pas: la vieille ville des vieilles familles et la cité qui avait poussé autour depuis cent ans en larges cercles concentriques, au bord desquels s'allongeaient les cités, portant ces noms qui essaient de faire croire que tout est pour le mieux dans un monde parfait : les Tilleuls, la Petite Source.
L’hôpital Saint Sauveur était dans le deuxième cercle. Au temps de sa construction, il était éloigné des bourgeois, qui l'avaient rattrapé depuis, rassurés par la hauteur des murs. Aujourd'hui l’hôpital était presque central.
Il était huit heures et demie.
Julien Mornay traîna un moment dans la cour arborée, cernée des hauts murs de pierres blanches. Une haute porte cintrée, ouverte dans la journée donnait accès aux bureaux médicaux. Lui faisant face, à vingt mètres, sa jumelle menait aux services d'hospitalisation. Des croix à demi effacées surplombaient encore les portes, trace du temps où l’hôpital appartenait encore aux religieuses.
Mornay passa sous la voûte. La proximité des malades l'emplissait d'une inquiétude vague. Il éprouvait en même temps comme une satisfaction un peu ridicule d'avoir, sans que le ciel ne lui soit tombé sur la tête, pénétré dans ce que personne en ville n'appelait autrement que l’hôpital des fous.
La vaste salle d'attente était vide, à l'exception d'une petite fille. Mornay s'immobilisa dans l'ombre de la porte et la contempla silencieusement.
C'était une petite fille d'une exceptionnelle beauté, une petite fille brune et dorée, sept, huit ans, des yeux comme des flaques noires, une bouche ourlée, un visage mobile. Des boucles brunes et châtain roulaient sur ses épaules et sur son front, luttant contre la discipline imposée par un serre tête incongru de velours noir. Un elfe. Un petit djinn jailli du désert, habillé comme une écolière anglaise : jupe anthracite, chemisier blanc, cardigan et chaussettes noirs.
Une petite fille aussi sévèrement vêtue ne peut que s’asseoir sagement sur un fauteuil, feuilletant un livre d'images. 
Mais la merveille exotique avait dû décider que le port de la jupe anthracite était une contribution suffisante au conformisme parental : courant autour des fauteuils, tenant entre les mains un volant imaginaire, négociant sur le fil des virages en épingle à cheveux, elle émettait avec application le bruit de moteur caractéristique de la voiture de course.
Mornay rit du contraste. La petite fille lui rappelait Tiphaine, cardigan noir, jupe anthracite, qui tentait, sous la malédiction maternelle d'escalader le cerisier du jardin.
La voiture entendit le rire et freina brutalement. Elle le fixa droit dans les yeux, un peu en attente, sans fausse pudeur. Elle ne sourit pas et dit : "Bonjour!"
Mornay n'eut pas le temps de répondre : une jeune femme jaillit dans la pièce.
-A qui parles-tu Valentine ?
Il n'avait pas vu la porte entrouverte.
C'était là, sans aucun doute, la mère de Valentine. Même bouche, même regard d'eau sombre. Tailleur italien, chaussures italiennes.
Elle le toisait sans aménité.
- Monsieur ?
Alors et comme par hasard, la salle d'attente se peupla brusquement de gens affairés. Mornay identifia sans peine une secrétaire (blonde, suave et court vêtue), une assistante sociale (c'est comme cela qu'il les voyait, grosses dames informes) et probablement un homme de ménage (balai, serpillière).
- Monsieur ? insista sèchement la jeune femme.
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Dimanche 8 janvier 2006 7 08 /01 /Jan /2006 08:57

c'est ici que vous trouverez l' Episode 1

Episode 2:

Dans l'obscurité, Béatrice Mercier Beaumont (le docteur Mercier Beaumont) étend sa main à droite du lit. C'est la place du téléphone, à la maison. Elle tâtonne, jure. Ouvre les yeux. Elle est à l’hôpital, dans la chambre de garde. Le téléphone est   à gauche. La sonnerie insistante la rend encore plus maladroite, tandis qu'elle cherche l'interrupteur. La lumière, où est la lumière ?
La   main sur le téléphone, enfin. Elle décroche avec ce sentiment de rage qu'elle éprouve toujours lorsqu'elle est arrachée au sommeil.
- Mercier Beaumont, j'écoute.
A l'autre bout du fil la voix de Thérasse n'est qu'un couinement étouffé. Mais elle charrie une telle terreur que le médecin roule à bas du lit sans demander de détail, enfile son jean, un pull par-dessus la veste de satin qui lui sert de pyjama. Les pieds nus dans les tennis qu'elle ne prend pas le temps de lacer, elle déboule dans le parc.
Elle balance un instant : prendre la voiture ? Non, elle ira aussi vite à pied. Surtout en courant comme elle court, elle qui a en horreur ces sorties de nuit au milieu de l’hôpital désert, étalé sur plusieurs centaines de mètres carrés, parmi les arbres.
En quelques minutes elle atteint le pavillon des adolescents, où règne une agitation extraordinaire : avant même d'entrer, elle entend les cris, les pleurs, les courses dans les couloirs et, par-dessus le tout, trouant la nuit, une lamentation de petite fille qui gémit, d'une voix effondrée :
-Oh, Bernadette, Bernadette !
 
Thérasse a le teint gris. Il accueille le médecin avec un soulagement extrême. Maintenant c'est elle la responsable. Elle va prendre des décisions.
Ce n'est pourtant pas son premier cadavre. Il connaît les suicidés, les vieillards qui s'éteignent d'un souffle.
Mais ça ?
Il a bien fallu qu'il entre dans les toilettes pour voir si elle était encore vivante.
Le corps cassé de Bernadette, gisant jambes écartées sur la cuvette, l'a-t-il vraiment vu ? La langue gonflée saillit de la bouche. Mais elle ne s'est pas pendue, c'est la première chose qu'il a vérifiée: il sait que les mélancoliques se pendent avec n'importe quoi. Au pied du lit avec un fil électrique, il a déjà vu ça.
Nul fil, nul lien autour du cou gracile, que ces marques rouges tuméfiant la peau. Nom de Dieu, elle n'avait pas treize ans !
Béatrice Mercier Beaumont ne perd pas son temps à examiner la malheureuse gosse dont la mort est évidente. Elle entraîne Thérasse, exige la clé qui verrouille les lavabos.
Puis elle regarde le champ de bataille.
Cécile, réveillée par les hurlements de Bénédicte, s'est jointe au chœur des gémisseuses.
Les deux adolescentes sont réfugiées dans les bras de l'aide soignante qui seconde Thérasse. La pauvre fille, roulant des yeux entre les deux anorexiques, offre l'image d'une poule affolée. Deux gamins hagards tournent et virevoltent. Le premier, ricane inlassablement.   L'autre fait des signes de croix théâtraux et psalmodie : «Ils sont revenus !», sur un ton qui liquéfierait le sang de tout être humain normalement constitué.
Mais Béatrice a l'habitude de ce genre de débordement. Elle ramène le tout à de justes proportions : la situation est épouvantable et ils sont tous morts de peur.
Depuis qu'elle a vu le corps elle agit de manière quasi automatique. Lancer des ordres. Appeler en renfort les infirmiers des pavillons voisins. Eloigner les enfants dans l'aile contiguë. Calmants, tisanes chaudes. Ne pas les laisser seuls. Appeler le directeur de garde.
Thérasse la regarde agir avec une admiration sans bornes. Il aime les médecins qui ne laissent pas le choix. Il aime ne pas avoir d'autre possibilité qu'obéir, exécuter.
Mercier Beaumont est bien.
Nom de Dieu, il aurait pu tomber sur Meyer, ou sur Cypriani ! Il n'ose imaginer : le flou, les à peu près, les consignes contradictoires !
Au lieu de ça, Mercier Beaumont, précise, incisive.
 - Faites-nous du café, s'il vous plaît Thérasse, en attendant le directeur.
Elle s'est assise dans l'infirmerie, le regard grave et interrogateur tandis qu'il s'affaire avec la cafetière.
- Mais qu'est ce que c'est ? Qu'est ce que c'est, hein, Thérasse ?
- Je ne sais pas, Docteur. Je n'ai rien entendu, rien jusqu'aux cris de Bénédicte. Tout était si tranquille.
Il répète avec douceur que tout était tranquille, comme si l'incantation avait le pouvoir de le faire revenir en arrière, à sa petite veillée routinière avec Joëlle, l'aide soignante aux rondeurs agréables à l'oeil.
L'arrivée du directeur le replonge dans l'exigeante réalité : il est flanqué de l'infirmier général qui s'est cru indispensable. Brave Dubout, toujours gonflé de son importance, en costard à trois heures du matin, impeccable petit polo et chaussures anglaises. Il incarne le sommet de la hiérarchie infirmière, sous l'oeil écoeuré de Thérasse qui l'absoudrait mal rasé et en veste de pyjama mais qui ne tolère pas cette représentation permanente. Leurs pères étaient ouvriers dans la même cambuse, quand même, et ils sont allés à l'école ensemble. N'empêche, Dubout le vouvoie maintenant !
Les deux hommes veulent voir, se rendre compte par eux-mêmes. Dubout écrase presque les pieds de Thérasse en voulant lui passer devant. Il est intraitable sur les questions de préséance. Ce soir, il ne laisserait sa place à personne. Il ouvre lui-même la porte fermée par le médecin et s'efface pour laisser entrer le directeur. Ensuite, ce sera lui.
De toute façon, Thérasse et Béatrice en ont assez vu: comme tous les êtres qui sont souvent confrontés à la mort, ils considèrent que c'est un spectacle obscène.
Le bip de Béatrice se met à sonner. Qu'est ce qui peut lui arriver de pire cette nuit ? Un forcené au pavillon Esquirol.
Elle les plante là après un sourire à Thérasse ;
- Je reviens.
Avant que la porte ne claque, l'infirmier et le médecin ont la satisfaction de voir vomir l'infirmier général qui macule ses Church et le petit crocodile qui orne son polo.
 
 

 

Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Vendredi 6 janvier 2006 5 06 /01 /Jan /2006 08:06

Je propose à partir d'aujourd'hui, la publication in extenso de mon premier polar.

C'est dans ce roman qu'est née Béatrice. Ceux d'entre vous qui ont lu "L'ombre de Montfort" pourront apprécier l'évolution d'un personnage, et la manière dont il s'enrichit.

Ce roman a été lu, commenté et...refusé par les Editions Baleine, mais les critiques étaient tout de même relativement positives, et il m'apparait aujourd'hui clairement que la réponse était une invite à une relecture. Comme j'étais novice, (et persuadée d'être excellente),  je ne l'ai pas perçu.

Voici donc "Danse avec les Fous", sous la forme d'un bon vieux feuilleton, comme dans les journaux du XIXe siècle: me voici en train de jouer dans la cour d'Alexandre Dumas! Comme on dit: LOL!  

 

Chapitre UN, première partie:

Elle s'agita dans le petit lit métallique.

Depuis une heure, elle se tournait, se retournait. Se concentrait sur les sensations de son ventre, taraudée par l'envie d'uriner.

Mais, elle le savait, il fallait attendre: elle avait pris les deux cachets de diurétique juste avant de se coucher. Elle se lèverait plusieurs fois cette nuit.

Ne se lever qu'à coup sûr. Savourer pleinement ce sentiment que l'on se vide. Que le corps s'amenuise. Que tout ce qui serait poids, demain sur la balance, se dissout.

 

 Bien sûr, Meyer serait furieux.

Elle sourit dans le noir. Faire dégoupiller le bon docteur Meyer, c'était leur joie d'adolescentes prisonnières. C'était drôle, agressif, jouissif.

Meyer était attendrissant: Il croyait, en les enfermant, tenir la solution définitive. Il prendrait un air accusateur mais ne saurait pas dissimuler sa déception : elles battaient en brèche les théories américaines.

Encore maigri. Je vais t'enfermer. C'est ça que tu veux ?

Il était incapable de soutenir leurs regards ironiques. Il débiterait un de ses aphorismes plats, bafouillerait, battrait en retraite. Il verrait ses parents.

Elle ne tenait plus.

Elle se leva précautionneusement. Cécile dormait à coté d'elle, vautrée à plat ventre, ronflant impudiquement.

Ne pas heurter le lit de Cécile.

Le couloir était éclairé par la veilleuse.

Passer devant la chambre de Bernadette. Pas un bruit. Elle devait dormir Bernadette, la chambre à deux lits pour elle seule, rêvant elle aussi de kilos envolés.

Doucement! Il ne manquerait plus que Thérasse l'entende et rapplique! Pas futé l'infirmier, mais pas né non plus de la dernière pluie. Cinq allers et retours aux toilettes pendant la nuit égalent... prise de diurétiques.

La porte des lavabos. Doucement.

La lueur fade des veilleuses jetait des ombres sur les miroirs. La nuit était calme comme une nuit de rendez-vous. L'adolescente aimait se glisser seule dans les couloirs, petit fantôme rachitique et transparent. Elle voulait être une héroïne, quelqu'un d'exceptionnel. Sa force résidait dans son esprit et son corps trop lourd, vulgaire, n'était rien.

Main sur la poignée, rien n'avait craqué, parfait !

Elle poussa le battant de la porte, qui résista.

Qu'est ce que c'est, ce truc ?

Le plus sage aurait été de passer aux toilettes voisines. Mais elle était têtue; elle aimait aller au fond des choses.

Qu'est ce qui bloquait la porte, nom d'un chien ?

Elle se pencha.

 

........Elle hurle.

Elle n'est plus qu'une petite fille. Elle veut quelqu'un, un grand, un adulte. Ni Thérasse, ni Meyer ne sont plus des imbéciles. Elle est trop petite. Trop petite.

Thérasse arrive en courant. Juste à temps pour la cueillir dans ses bras, secouée de sanglots convulsifs. 

 

 la suite est là

 

 

Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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