Partager l'article ! L'explosion d'AZF et l'hôpital psychiatrique: 21 septembre 2001. Ce jour-là, trente personnes perdront la vie. Des milliers d’autres ...
21 septembre 2001.
Ce jour-là, trente personnes perdront la vie.
Des milliers d’autres seront blessées, certaines si gravement que leur existence ne sera plus la même. La ville est piégée, assiégée, fermée au reste du monde. On ne peut plus téléphoner, on ne peut plus communiquer. Les uns tentent de fuir, et de longues files de voitures rappellent l’exode aux vieux toulousains. Les autres se terrent chez eux. Toutes les fenêtres ont explosé, dans un rayon de plusieurs kilomètres, rendant dérisoires et ridicules les préconisations de la préfecture : calfeutrez-vous ! C’est Beyrouth ! Oui, c’est Beyrouth ! De la boue, de la terre, des carcasses de voitures, des blessés couverts de sang qui errent…
L’hôpital psychiatrique se trouve à quelques dizaines de mètres de l’usine. Il a été bâti AVANT l’usine. Voilà un point important ! On a beaucoup dit, par la suite, qu’il était scandaleux d’avoir bâti des maisons et des écoles si près d’un site industriel. Mais a-t-on remarqué que ce site industriel, bombe potentielle, s’était implanté en face d’un hôpital ?
Non, on ne l’a pas dit car il s’agit d’un hôpital psychiatrique !
Soyons précis : un hôpital psychiatrique n’est pas un hôpital ! On ne parle des HP que parce que les fous dangereux s’en évadent. Ou pour dire que les psychiatres sont des nazis qui font des électrochocs à tour de bras… Ou pour dire qu’ils devraient mieux les surveiller, leurs patients… Bref, le fou n’est pas vendeur…. La compassion est réservée aux diabétiques, aux cancéreux, aux enfants malades… Donc, le fous est exclus, et avec lui ceux qui le soignent.
Donc cet hôpital était en face. Il a été entièrement détruit.
Extrait :
« …L’usine avait été construite à dix mètres de l’hôpital. L’hôpital avait explosé avec elle.
Après les quelques minutes de sidération qui avaient suivi l’explosion, les gémissements et les plaintes avaient jailli des ruines. Il y avait quatre cents malades dans l’enceinte de l’hôpital. Des fous, Monsieur le journaliste, c’est ça que vous ne voulez pas entendre ? Ce n’est pas médiatique, ça ?
Certains d’entre eux étaient isolés dans leur chambre au moment du choc, parce que trop gravement malades, trop agités, ou trop violents. Leurs cris s’élevaient doucement dans le silence revenu. Des pans de murs s’étaient effondrés comme des châteaux de carte. Les plafonds s’étaient ouverts et béaient au-dessus des lits, pluie de plâtre, souffle de briques. Les poutres s’étaient abattues sur les matelas.
Quelques secondes avaient suffi pour créer le chaos, pour faire affleurer des images de guerre, pour ramener à la surface le souvenir d’événements que la plupart des gens présents étaient trop jeunes pour avoir vécus. La plus grande catastrophe industrielle dans ce pays depuis la guerre : c’était juste ça. Pourtant, même si la tentation était grande de faire le lien avec l’usine toute proche de l’hôpital, les victimes qui erraient dans les décombres, psychotiques ou non, schizophrènes ou soignants, fous ou médecins, n’avaient qu’une pensée : « New York, il y a dix jours ».
Une des infirmières, projetée au sol par le souffle, avait sorti son agenda sur lequel elle avait noté l’heure exacte : 10h17. Elle avait écrit quelques mots pour sa famille. Elle avait la certitude qu’elle allait mourir là, que les gaz toxiques allaient s’échapper de l’usine et qu’on ne retrouverait que son corps sans vie.
Des affiches étaient placardées dans l’hôpital, depuis des années. En cas de diffusion de gaz toxique, on était prié de fermer toutes les fenêtres, et de se calfeutrer.
Il n’y avait plus de fenêtres.
Il n’y avait plus de portes non plus. Certains pavillons ressemblaient à ces décors de cinéma dont n’existe que la façade.
Alors voilà, ceux qui étaient là n’attendaient plus que les terroristes.
Dans le silence de leur cœur, ils dirent adieu à leurs enfants qu’ils ne pouvaient joindre au téléphone, car toutes les lignes étaient coupées et le restèrent pendant une dizaine d’heures. Ils apprirent ensuite que leurs enfants aussi, devant la télé qui diffusait des images de blessés ensanglantés, leur avaient dit adieu au même moment.
Un des patients de Béatrice, qu’elle connaissait de longue date, délirait depuis dix jours au sujet des Twin Towers : « On va être attaqués » psalmodiait-il sans interruption, guettant les avions dans le ciel avec angoisse. Le choc le transforma : ce fut lui qui sortit des gravas, avec une infinie douceur, une de ses compagnes d’infortune, bloquée dans son fauteuil roulant, coincée sous un mur qui l’emprisonnait.
La surveillante du service rassemblait ses ouailles. Un long filet de sang coulait de son oreille : personne n’osait lui en faire la remarque.
Errant dans les couloirs noirs de poussière, marchant sur les débris, enjambant les poutres, le fils de Dieu refusait l’évacuation. Il avait le pouvoir de faire reculer le temps. D’ailleurs, Saint Pierre lui parlait, il reconnaissait la voix qui lui interdisait de bouger. Arc bouté contre un chambranle de porte qui semblait suspendu dans les airs, l’œil vague, il résistait à l’infirmier qui finit par le prendre dans ses bras pour l’entraîner vers la sortie.
- Philippe ! On sort maintenant ! Philippe ! Tu m’entends ?
Il fallut compter les malades.
Rassemblés au fond du parc, le plus loin possible, le plus en arrière possible, ils attendirent que se répandent les gaz .
Il faisait beau, une journée d’automne très douce. Quatre cents types, tous plus fous les uns que les autres, au fond du parc de l’hôpital, sans boire ni manger, pendant dix heures, car les secours ne vinrent pas. Ça vous dit quelque chose, ça, Monsieur le journaliste ? Les secours ne vinrent pas. Savez-vous qu’il n’y avait pas de plan d’évacuation prévu pour l’hôpital psychiatrique ?
Pas un seul ne s’échappa, notez-le bien. Les fous savent se tenir. Pas de…comment dire ?...pas d’affolement….Ils restèrent bien sages, ruminant leur angoisse, quatre cents abandonnés , pendant que les médecins et les équipes cherchaient dans tout le sud ouest des moyens de transport et des points de chute. Les infirmiers récupérèrent les quatre cents ordonnances, et distribuèrent les médicaments sur l’herbe, pendant qu’une des patientes préparait une salade géante.
Vous vous attendiez à quoi, monsieur le journaliste ? Les patients faisant l’avion sur la pelouse ? Les schizophrènes dangereux lâchés dans la ville, le couteau entre les dents ? Eh bien non ! Même le fils de Dieu avait fini par considérer qu’à situation exceptionnelle, comportement exceptionnel de rigueur. Il avait négligé la voix de Saint-Pierre, pourtant omniprésente, qui lui conseillait en fin d’après midi de prendre le premier avion pour New York, et avait accepté de partir pour Lannemezan, au pied des Pyrénées, en autobus.
- C’est pas le moment de vous foutre la honte ! avait-il commenté sobrement.
Dernier patient évacué : 23 heures. Béatrice elle-même l’avait mis dans un des bus. Le jeune homme était très inquiet car il avait fait beaucoup de progrès depuis quelque temps et avait peur qu’on n’en tienne pas compte dans l’hôpital vers lequel on le dirigeait. Pourrait-il faire du sport ? Aller à l’atelier de peinture ? Le psychiatre ne changerait-il pas son traitement ? Il avait fallu aller chercher dans les ruines d’un des pavillons écroulés, le précieux journal sur lequel il notait toute son évolution : partir sans son journal était au-dessus de ses forces. C’était le terrible résumé de sa jeune vie d’angoisse et d’hallucinations.
- Vous avez tout écrit, docteur, tout mon dossier, pour le médecin là-bas ?
Tout. Et les autres aussi. Pour les quatre cents patients.
Il avait embrassé Béatrice pour lui dire au revoir. Ça ne se fait pas du tout d’habitude, Monsieur le journaliste. On n’embrasse pas ses patients. Mais c’était un cas de force majeure. »
L’explosion d’AZF est fondatrice dans l’histoire de Toulouse. C’est la plus grande catastrophe industrielle dans ce pays depuis la guerre. Il y a un avant, et il y a un après. Nombre de personnes l’utilisent comme date zéro. « C’était deux ans avant AZF…. J’ai fait ceci, ou cela un an après AZF…. Elle a commencé à être malade six mois après AZF…. » . Voila qui valait bien un roman. Mais le pathos n'est pas obligatoire.
L'avis des lecteurs.