Répondre, là, tout de go, que "oui, il faut donner son avis" relève à mon avis d'une délicieuse imprudence, voire, j'irai plus loin, d'une fort
naïve impudence.
L'auteur est un petit être fragile (Solenn Colléter ne me contredira pas) qui doit être ménagé.
Aussi suis-je très précautionneuse lorsque, dans un élan altruiste (et idiot, il faut bien le reconnaitre), je décide de répondre aux demandes d'avis qu'on m'envoie via le blog ou le courrier
électronique. L'exercice est plus que difficile, et j'insiste sur le point suivant: Je ne suis que la lectrice lambda. Je n'ai aucune prétention à être un arbitre de la
littérature. Si je fais la moindre remarque, elle a la même valeur que n'importe quelle autre. Je suis juste quelqu'un qui adore lire et lit beaucoup.
Mais venons en au fait, car j'élude, j'élude...
Il y a, en effet, plusieurs races d'auteurs:
L'auteur mégalomane qui vous demande, non pas un avis, mais une validation de son génie. Toute remarque est prise de manière persécutoire avec, parfois, insultes à l'appui (Non
mais, pour qui elle se prend celle-là?). Ex:
- Comment trouves-tu le livre de Maman, ma chérie?
- Pfff! J'sais pas trop....J'aurais quelques critiques...
- Comment ça, des critiques??? Les enfants ne parlent pas à table, d'abord! Et puis c'est l'heure d'aller au lit! Prends ta tisane, et que ça saute! ( Non mais! Qu'est-ce qu'elle y connait,
cette mioche?)
L'auteur en doute permanent qui vous demande, non pas un avis mais la validation de son incapacité. Là, être encore plus prudent que prudent...
Ex:
- Chère pôtite Môman adorée, je voulais te dire qu'à la page 259, il y a une virgule qui casse un peu la phrase... Non que cela ralentisse le rythme haletant de ton roman, mais...euh... J'ai
été obligée de relire...
- Voilà! Voilà! Je savais bien que ce truc était minable! Tu n'es pas allée au-delà de la page 259, hein? Avoue! ... Alors que tu avais lu Marc Lévy jusqu'au trognon? Je renonce à la littérature!
Je me lance dans la pâtisserie, tiens!
L'auteur méconnu persécuté par les maisons d'éditions, mais dont les proches adorent le style.
Ex:
- Maman, tu as reçu un courrier de Galligraseuil. Ils veulent peut-être te publier. J'ouvre?
- NOOOON! Pas la peine! C'est un refus! Tu penses bien qu'ils n'acceptent jamais de manuscrits par la poste! Ils les lisent pas, d'abord!
- Pourtant Grand-mère, Tante Rose et mon prof de SVT trouvent qu'il est super ton bouquin!
- Ouais! On ne tient jamais compte de l'avis du public! Ah! Si j'étais la fille de Sheila! (Note: le sentiment de persécution de l'auteur s'appuie parfois sur des éléments de réalité
tangibles, ce qui rend le diagnostic de paranoïa assez périlleux)
L'auteur qui n'a pas lu les excellents conseils de Syven ou de Monsieur Chabossot et qui ne se relit pas.
Ex:
- Maman, pourquoi il y a des fôtes d'ortograf et de français dans ton bouquin?
- Ah, ça va! Tu n'en fais jamais, toi peut-être? Et puis, il est temps d'écrire comme on parle! ça suffit la littéraure d'intello!
L'auteur qui raconte sa vie trépidante:
Ex:
- Maman, pourquoi tu racontes le déjeuner chez Tante Rose? Tu crois que ça va intéresser les gens qui ne connaissent ni Tante Rose ni Oncle Albert?
- Décidément, tu n'y comprends rien! C'est l'universalité du propos qui compte!
Vous pensez bien que je me reconnais dans tous ces malheureux, pour lesquels j'éprouve une vraie tendresse. Ils ont présenté leur bébé le coeur battant et ne recueillent que
remarques mitigées.
C'est donc en m'appuyant sur cette connaissance de l'âme humaine, personnelle et universelle, que je viens de décider que "Non, je ne dois pas donner mon avis aux
auteurs qui le demandent". (Sauf si je les trouve très bons, mais là, c'est trop facile!). Mais pour qui je me prends, d'abord?
Zordar et Bool donnent un avis sans que j'ai sorti mon fusil ni
menacé de faire de la cuisine (et je vous assure que la menace est grave!)
Demain, je vous parlerai des Premiers Lecteurs, ceux-qui-donnent-leur-avis.
L'avis des lecteurs.