- Je suis l’esprit des Noël futurs, déclara Danny, tout à coup plus grave. Prends ma main, Paulie ! Viens voir ce qui t’attend.
- C’était vraiment le Noël de Marianne et Georges ? s’exclama Paul ravi. Le Noël qu’ils passent en ce moment ? Oh, yes ! et moi qui les imaginais en train de se régaler en disant que j’étais nullissime !
- T’es un peu trop égocentrique, mon gars ! personne ne s’occupe de toi, là ! t’as bien vu !
Egocentrique était un mot tabou, maintes fois ressassé par Marianne : tu ne décolles jamais de ton PC, tu ne t’occupes jamais de moi, je vais encore aller manger toute seule chez mes parents, ils vont me demander ce que tu fais, et ma sœur va me faire sentir que tu n’es qu’un pauvre type…tu n’as rien publié depuis dix ans que tu t’échines, faudrait voir à changer de voie mais tu ne penses qu’à toi…
- Passons ! dit Paul, écartant d’un geste les pensées désagréables. Où va-t-on, maintenant ?
- Tu y prends goût, man ?
- C’est pas mal ! reconnut Paul dans un sourire.
- En voiture, Simone !
Danny le saisit fraternellement par l’épaule, et ils redécollèrent de concert.
Cette fois, la fête battait son plein sur le lieu d’arrivée : champagne, mirlitons, cotillons et serpentins, cris d’allégresse. Une immense salle de bal, avec en arrière fond un orchestre plein d’entrain, les musiciens délicatement costumés en Père Noël, transpirant à grosses gouttes sous les fourrures, dans la joie et la bonne humeur.
Il faisait chaud, humide, avec un léger vent doux. On entendait le ressac, la rumeur des vagues, et les étoiles paraissaient plus hautes, la nuit plus claire.
Les convives endimanchés, (pas de robe noire venant des Tuileries) sautaient en rythme sur un air pseudo-oriental, et certains allaient même jusqu’à tenter une danse du ventre pour montrer qu’ils avaient de la culture.
- Dalida ! trop fort ! rugit Danny en se tenant les côtes !
Il leva les bras au-dessus de la tête, et ondula du bassin, les yeux fermés, l’air inspiré. Une chenille de fêtards très en forme le traversa littéralement, chacun les mains sur les épaules du précédent, et se donnant du mal pour ne pas marcher sur les pieds du suivant !
- Paul ! viens faire la chenille ! clama une voix rauque immédiatement identifiée.
- Maman ?
Stupéfait, il leva les yeux vers sa mère, la bonne Madame Duchemin, magnifiquement fardée, une choucroute impeccable sur la tête, et vêtue d’une djellaba à pampilles qui évoquait irrésistiblement son voyage à Marrakech dans les années 2000. Dieu sait qu’elle l’avait rentabilisée cette djellaba, achetée trois euros au souk après un marchandage homérique qui faisait désormais partie de la saga familiale. « C’est quand j’ai fait le Maroc…j’étais à Marrakech, et figurez-vous que… Bref, on ne me la fait pas, à moi ! J’ai dit c’est trois euros, ou rien… »
Magnifique vêtement, qui convenait tout à fait à cette atmosphère de fête. Paul fut à deux doigts de se diriger vers elle.
Mais le Paul qui répondit à l’appel et se leva avait bien dix ans de plus :
- Non, je suis fatigué, demande plutôt à Julie !
- Julie ! venez faire la chenille ! rugit aussitôt Madame Duchemin impériale.
Paul du futur avait pris quelques kilos. Il avait abandonné le noir pour un seyant ensemble chemise à fleurs bermuda qui convenait à un Noël sous les tropiques :
- Danny ! c’est pas vrai ça ! dis-moi que je ne porte pas cette chemise à fleurs !
- Wouaouu ! top classe, man ! j’veux la même !
Le petit bedon de Paul du futur saillait gentiment sous la chemise. Il se dirigea vers la porte fenêtre, et alluma une cigarette, l’œil vague, contemplant l’océan qui clapotait doucement.
Une main se posa sur son épaule.
- ça va, Paul ?
Il saisit, sans même se retourner, la main de la dame :
- ça va ma Julie, et toi ? tu méprises la chenille ?
- Allons nous promener sur la plage…
La dame était ronde et souriante, avec de longs cheveux relevés en chignon. Des mèches rousses venaient adoucir son visage, et ses yeux étaient vert émeraude.
Un hululement vint leur résonner aux oreilles :
- Regardez-les, ces nouveaux mariés ! quand je pense que ça faisait vingt ans qu’elle lui courait après, celle-là, et qu’il n’avait rien vu cet imbécile !
- Maman ! c’est bon, là !
- Dites au fait, c’est vrai que Marianne et Georges ont divorcé ? Toi qui bosses à la banque avec Georges, Paul, tu dois bien le savoir, non ?
- Jamais Marianne ne renoncerait aux stock options ! dit Julie, glaciale.
Danny s’étouffait lentement de rire, le bob Gucci enfoncé dans la bouche, devant l’air ahuri de son élève :
- Dans la banque ! gémit Paul, c’est ça mon futur ? Avec la chemise à fleurs ? Et…et Julie ?
- Ah, yes ! T’as vu un peu le romanesque du truc ! Dis donc, pour un type qui voulait se flinguer le soir de Noël, avec du whisky plein la tête ! Quelle dégringolade !
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