La nuit s’achevait. Au dessus des nuages pâles, un faible soleil d’hiver dardait quelques rayons. Soudain saisi par le froid, Paul frissonna : l’aventure avait été excitante, mais il y avait bien un sens à tout ça, une facture à payer. Danny allait présenter la note.
Ils étaient revenus chez Paul, devant la cheminée de marbre, où le feu se mourait doucement.
L’écrivain était nerveux, attendant que l’autre se décide à faire son prix.
Danny s’examinait consciencieusement les doigts, que le froid de la nuit avait rendus gourds, eu égard aux mitaines :
- Ça craint, ces trucs ! grogna l’énergumène. La prochaine fois je prendrai des gants de ski !
- Bon, Danny ! Qu’est-ce que tu veux, au bout de tout ça ? lâcha Paul, incapable de se contenir plus longtemps.
Le jeune homme s’assit, les fesses au bord du fauteuil, les genoux serrés, et joignit les mains :
- Ecrivain, dit-il d’un ton docte, t’es mal barré ! t’as rien publié, personne te connaît, tu végètes vaguement en donnant quelques cours d’Allemand à des gamins qui s’en tapent, vu que personne ne parle Allemand sauf pour entrer dans les bons lycées. T’as vu comment t’étais à dix huit ans. T’as vu comment tu seras dans dix ans.
- Et alors ? jeta Paul qui blêmit. (Le constat était rude, mais on ne peut plus exact)
- Alors, mon pote, heureusement que t‘as appelé le Dan ! Le Dan est là pour t’aider !.Le Dan t’a déjà aidé, d’ailleurs, en te montrant ce qui t’attend, si tu ne fais rien à partir d’aujourd’hui ! Rien n’est gravé dans le marbre, bonhomme !
- Tu veux dire que…quelque chose serait possible ?
- Yes, man. C’est mon job ! t’as appelé le Dan un soir de Noël, n’oublie pas ! La nuit est enchantée !
- La nuit est magique ?
- Ouais, au sens littéral du terme.
Paul s’assit à son tour, penché vers Danny qui conservait son air professoral :
- qu’est-ce que je dois faire ?
- Changer, mec, changer ! Si t’écoutes le Dan, la vie de palace est pour toi !
L’écrivain lui jeta un regard pensif :
- c’est cher, hein ?
- C’est donné, mec, s’écria Danny en écartant les bras, c’est cadeau ! c’est Noël ! T’es pas mon premier écrivain, hein ! ils sont tous pareils ! ils se font tous des idées au sujet de Faust, du Diable, d’une âme à vendre ! Du pipeau ! Le dernier que j’ai pris en charge, je te dis pas le boulot ! il ramait depuis dix ans ! il en était à son quatrième bouquin ! Il est tellement content qu’il m’a emprunté mon nom, comme pseudo : génial non ?
Paul en resta sans voix quelques minutes…Danny le Brun…. Incroyable ! Il rit en secouant la tête :
- Sacré Danny ! Tu veux les droits, c’est ça ?
- Yes, t’as tout compris : les droits pour tout . Cession ferme et définitive : roman, adaptation ciné, télé, jeux vidéos, bande dessinée, dérivés. Tout.
- On dit que ton précédent client pleure des larmes de sang !
- Oui, sauf que maintenant, il publie ce qu’il veut ! alors, Duchemin, tu marches ? Tu la veux, la gloire ?
- Les droits sur un seul roman ?
- Et si elle mentait… ?, ma puce. On garde même le titre avec les points de suspension si tu veux. C’est pas mal. Par contre, pour le reste, c’est moi qui vais gérer : la fille ne s’appellera plus Marianne, mais Priscilla, ça c’est classe, et international surtout. Le héros va s’appeler Bob, et on va pas en faire un looser, mec. On va en faire un universitaire, un type qui peut se faire des minettes en claquant des doigts ! Indiana Jones, si tu préfères ! Bon et puis, cette intrigue à Tremblay-les-Gonesses, ça craint : on va tout resituer dans une capitale ! Je vois bien Paris, pour commencer, avec un tour en Italie peut-être, les Ricains adorent l’Italie… Ah, et puis, mec….Duchemin, ça craint ! il te faut un pseudo grave ! Marianne est à toi, mon pote !
Noël 2006 :
Les invités étaient nombreux, on avait distribué des cartons. Mais la foule compacte était là de son plein gré. La signature était annoncée dans tous les journaux, et depuis quelques semaines, un placard gigantesque avec une superbe photo de Paul Levinski, se balançait au plafond de la FNAC Montparnasse. Le portrait était remarquable, l’artiste ayant capté dans toute son humanité l’âme de l’Auteur. De très jeunes filles aux joues rouges faisaient la queue depuis le matin, chancelantes à l’idée de le croiser : elles avaient trop aimé « Et si elle mentait… ? » ! C’était trop romantique ! Et on disait que c’était une histoire vraie, l’histoire d’un auteur de génie qui est abandonné par une femme, mais qui tout en faisant son deuil de cette histoire d’amour impossible court le monde à la recherche des méchants qui ont enlevé la fille de sa sœur ! A la fin, ils se retrouvent à Venise (trop beau, Venise !) et tout se termine sur une gondole au clair de lune ! Trop bien !
Paul Levinski était adorable, tout le monde le confirmait. Il avait signé des dizaines et des dizaines de bouquins, avec un sourire ou un mot gentil pour chacune.
Sa femme était très sympa aussi, elle demeurait près de lui, vigilante et tendre, vêtue d’une délicieuse petite robe noire. Elle devait le surveiller un peu car les jeunes filles étaient très agitées. Elle riait avec indulgence de leurs tentatives maladroites pour attirer l’attention de l’Auteur.
- Paul chéri, je crois que nous sommes au bout de notre journée, dit-elle plaisamment en se tournant vers son mari.
Il leva les yeux vers elle, approuva d’un sourire :
- c’est la dernière dédicace. Quel est votre prénom ? poursuivit-il à l’adresse de la groupie suivante
- Ecrivez, pour Danny, dit le lecteur, debout devant la table.
Paul sursauta, puis se détendit : ses relations avec Danny n’avaient apporté que du bon ces derniers temps.
Le jeune homme avait toujours la même dégaine : son visage de lutin malfaisant s’auréolait de malice. Il jeta un coup d’œil à Madame Levinsky, qui lui tournait le dos, sembla d’un coup d’œil prendre les mensurations de la dame : elle s’était arrondie, non ? Vue de dos, comme ça…C’est qu’il avait le compas dans l’œil, le Danny !
- Je le crois pas, mec ! T’as choisi Julie ?
Paul se mit à rire :
- Je ne t’ai pas vendu entièrement mon âme, Danny. Il en restait un peu pour quelqu’un qui en vaut la peine.
Je dois remercier ici Charles Dickens, qui a écrit un célèbre Christmas Carol qui met en scène l'oncle Scrooge. L'oncle Scrooge, vieillard avare et atrabilaire, est devenu tellement célèbre que Walt Disney s'en est inspiré pour son Oncle Picsou (Oncle Scrooge pour les Anglo-Saxons). Grâce à la visite des esprits de Noël passé, présent, et futur, Tonton Scrooge se remet en question et se met à dépenser ses sous avec Priscilla . Je vous invite à lire!
Je remercie aussi JCH à qui j'ai emprunté Priscilla.
L'avis des lecteurs.