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Cinq leçons sur le crime et l'hystérie
Editions du Seuil, 
9 octobre 2008

 

 

 

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  Qui-est-l-auteur.jpg De la littérature, du polar, des cours d'éditage, des avis sur tout, des conseils à ne pas suivre...

 
Dimanche 8 janvier 2006 7 08 /01 /Jan /2006 08:57

c'est ici que vous trouverez l' Episode 1

Episode 2:

Dans l'obscurité, Béatrice Mercier Beaumont (le docteur Mercier Beaumont) étend sa main à droite du lit. C'est la place du téléphone, à la maison. Elle tâtonne, jure. Ouvre les yeux. Elle est à l’hôpital, dans la chambre de garde. Le téléphone est   à gauche. La sonnerie insistante la rend encore plus maladroite, tandis qu'elle cherche l'interrupteur. La lumière, où est la lumière ?
La   main sur le téléphone, enfin. Elle décroche avec ce sentiment de rage qu'elle éprouve toujours lorsqu'elle est arrachée au sommeil.
- Mercier Beaumont, j'écoute.
A l'autre bout du fil la voix de Thérasse n'est qu'un couinement étouffé. Mais elle charrie une telle terreur que le médecin roule à bas du lit sans demander de détail, enfile son jean, un pull par-dessus la veste de satin qui lui sert de pyjama. Les pieds nus dans les tennis qu'elle ne prend pas le temps de lacer, elle déboule dans le parc.
Elle balance un instant : prendre la voiture ? Non, elle ira aussi vite à pied. Surtout en courant comme elle court, elle qui a en horreur ces sorties de nuit au milieu de l’hôpital désert, étalé sur plusieurs centaines de mètres carrés, parmi les arbres.
En quelques minutes elle atteint le pavillon des adolescents, où règne une agitation extraordinaire : avant même d'entrer, elle entend les cris, les pleurs, les courses dans les couloirs et, par-dessus le tout, trouant la nuit, une lamentation de petite fille qui gémit, d'une voix effondrée :
-Oh, Bernadette, Bernadette !
 
Thérasse a le teint gris. Il accueille le médecin avec un soulagement extrême. Maintenant c'est elle la responsable. Elle va prendre des décisions.
Ce n'est pourtant pas son premier cadavre. Il connaît les suicidés, les vieillards qui s'éteignent d'un souffle.
Mais ça ?
Il a bien fallu qu'il entre dans les toilettes pour voir si elle était encore vivante.
Le corps cassé de Bernadette, gisant jambes écartées sur la cuvette, l'a-t-il vraiment vu ? La langue gonflée saillit de la bouche. Mais elle ne s'est pas pendue, c'est la première chose qu'il a vérifiée: il sait que les mélancoliques se pendent avec n'importe quoi. Au pied du lit avec un fil électrique, il a déjà vu ça.
Nul fil, nul lien autour du cou gracile, que ces marques rouges tuméfiant la peau. Nom de Dieu, elle n'avait pas treize ans !
Béatrice Mercier Beaumont ne perd pas son temps à examiner la malheureuse gosse dont la mort est évidente. Elle entraîne Thérasse, exige la clé qui verrouille les lavabos.
Puis elle regarde le champ de bataille.
Cécile, réveillée par les hurlements de Bénédicte, s'est jointe au chœur des gémisseuses.
Les deux adolescentes sont réfugiées dans les bras de l'aide soignante qui seconde Thérasse. La pauvre fille, roulant des yeux entre les deux anorexiques, offre l'image d'une poule affolée. Deux gamins hagards tournent et virevoltent. Le premier, ricane inlassablement.   L'autre fait des signes de croix théâtraux et psalmodie : «Ils sont revenus !», sur un ton qui liquéfierait le sang de tout être humain normalement constitué.
Mais Béatrice a l'habitude de ce genre de débordement. Elle ramène le tout à de justes proportions : la situation est épouvantable et ils sont tous morts de peur.
Depuis qu'elle a vu le corps elle agit de manière quasi automatique. Lancer des ordres. Appeler en renfort les infirmiers des pavillons voisins. Eloigner les enfants dans l'aile contiguë. Calmants, tisanes chaudes. Ne pas les laisser seuls. Appeler le directeur de garde.
Thérasse la regarde agir avec une admiration sans bornes. Il aime les médecins qui ne laissent pas le choix. Il aime ne pas avoir d'autre possibilité qu'obéir, exécuter.
Mercier Beaumont est bien.
Nom de Dieu, il aurait pu tomber sur Meyer, ou sur Cypriani ! Il n'ose imaginer : le flou, les à peu près, les consignes contradictoires !
Au lieu de ça, Mercier Beaumont, précise, incisive.
 - Faites-nous du café, s'il vous plaît Thérasse, en attendant le directeur.
Elle s'est assise dans l'infirmerie, le regard grave et interrogateur tandis qu'il s'affaire avec la cafetière.
- Mais qu'est ce que c'est ? Qu'est ce que c'est, hein, Thérasse ?
- Je ne sais pas, Docteur. Je n'ai rien entendu, rien jusqu'aux cris de Bénédicte. Tout était si tranquille.
Il répète avec douceur que tout était tranquille, comme si l'incantation avait le pouvoir de le faire revenir en arrière, à sa petite veillée routinière avec Joëlle, l'aide soignante aux rondeurs agréables à l'oeil.
L'arrivée du directeur le replonge dans l'exigeante réalité : il est flanqué de l'infirmier général qui s'est cru indispensable. Brave Dubout, toujours gonflé de son importance, en costard à trois heures du matin, impeccable petit polo et chaussures anglaises. Il incarne le sommet de la hiérarchie infirmière, sous l'oeil écoeuré de Thérasse qui l'absoudrait mal rasé et en veste de pyjama mais qui ne tolère pas cette représentation permanente. Leurs pères étaient ouvriers dans la même cambuse, quand même, et ils sont allés à l'école ensemble. N'empêche, Dubout le vouvoie maintenant !
Les deux hommes veulent voir, se rendre compte par eux-mêmes. Dubout écrase presque les pieds de Thérasse en voulant lui passer devant. Il est intraitable sur les questions de préséance. Ce soir, il ne laisserait sa place à personne. Il ouvre lui-même la porte fermée par le médecin et s'efface pour laisser entrer le directeur. Ensuite, ce sera lui.
De toute façon, Thérasse et Béatrice en ont assez vu: comme tous les êtres qui sont souvent confrontés à la mort, ils considèrent que c'est un spectacle obscène.
Le bip de Béatrice se met à sonner. Qu'est ce qui peut lui arriver de pire cette nuit ? Un forcené au pavillon Esquirol.
Elle les plante là après un sourire à Thérasse ;
- Je reviens.
Avant que la porte ne claque, l'infirmier et le médecin ont la satisfaction de voir vomir l'infirmier général qui macule ses Church et le petit crocodile qui orne son polo.
 
 

 

Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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