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Cinq leçons sur le crime et l'hystérie
Editions du Seuil, 
9 octobre 2008

 

 

 

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  Qui-est-l-auteur.jpgDe la littérature, du polar, des cours d'éditage, des avis sur tout, des conseils à ne pas suivre...

 
Mardi 10 janvier 2006
Episodes 1,  2, 3
 
Episode 4
 
Mornay, un instant tenté de s'incliner, comme dans un salon, se présenta poliment. Il était toujours extrêmement poli, d'une finesse exquise qui faisait la joie de ses collègues. :
- Inspecteur principal Mornay. Je souhaite m'entretenir avec vous Docteur.
Car il n'avait aucun doute : il avait bien, devant lui, celle qu’il cherchait. Le docteur Mercier Beaumont.
Elle se détendit imperceptiblement et l'enveloppa d'un coup d'oeil.
Mornay attendait, impénétrable mais jubilant en lui-même. Il savait très bien ce qu'elle pensait, le lisant même dans les yeux noirs. On ne le prenait jamais pour un flic. Comment décrire Julien autrement que par : très convenable, très comme il faut ? Son patron adorait le jeter entre les pattes des bourgeois. Julien était des leurs, discret, austère, élégant. Tellement des leurs qu'ils se prenaient au piège, se laissant aller à ces confidences que l'on ne réserve qu'à ses pairs.
L'appréciation du docteur Mercier Beaumont allait nettement de : "Pas trop plouc" à "Pas trop moche non plus".
- Merci ! dit Mornay intérieurement.
- Je dois accompagner Valentine à l'école, dit-elle. J'en ai pour dix minutes... Ou voulez-vous venir avec nous ? Si vous voulez gagner du temps... Je suppose que vous êtes pressé...
Elle le fit monter dans un coupé qui avait dû être luxueux mais qui était couvert d'éraflures et de bosses et elle envoya Valentine à l'arrière en rabattant le siège sans aucune douceur. Ils ne dirent rien pendant le court trajet qui les menait à l'école.
Valentine avait glissé sa jolie tête entre les deux sièges avant. Elle mourait d'envie de poser des questions, mais, très bien élevée, se taisait, se contentant de darder sur lui ses yeux noirs qui se pailletaient d'or à la lumière du jour. Il lui sourit, cherchant pourquoi elle lui rappelait autant Tiphaine, si blonde et si transparente. Il avait déjà vu pourtant, d'autres petites filles en cardigan noir mais jamais il n'avait eu comme aujourd'hui, ce sentiment triomphant que Tiphaine était revenue.
Ils déposèrent Valentine au milieu d'autres gamins déguisés en écoliers anglais, sous l'oeil attentif de mères oisives. Profusion de sacs Gucci et de bottines en cuir verni.
Mais lui hochait la tête dans un soupir. Voilà: quand Valentine était entrée dans le cercle des autres enfants, ceux-ci s'étaient éteints, ni plus ni moins. Eteints comme des chandelles brutalement soufflées. Valentine, lumineuse et dorée renvoyait dans l'ombre tous ceux qui pénétraient sur son territoire.
Tiphaine avait ce pouvoir-là.
- Je vous remercie de n'avoir pas parlé devant Valentine. Je lui ai dit qu'une petite fille était morte à l’hôpital, mais je ne lui ai pas donné de détail, bien sûr.
Exit Tiphaine. Ca suffit Julien. Sois à ce que tu fais. Surtout devant une psychiatre.
- Ce n'est pas trop dur, Docteur, de travailler dès le matin, quand on a été de garde ?
Elle secoua la tête :
- J'ai l'habitude. Et puis nous ne faisons guère que deux à trois gardes par mois.
Elle conduisait très sèchement, comme quelqu'un qui n'a rien à fiche des voitures. Les éraflures et les bosses l'attestaient. La boite à vitesse grinça. Il se surprit à écraser le sol du pied à plusieurs reprises.
- Pouvez- vous me raconter votre soirée, Docteur ?
Toujours poli. Très Inspecteur-Mornay-mais-je-suis-des-votres.
- A partir de quelle heure ?
Elle était jolie. Très jolie. Un rien insolente. Une manière aimable de le maintenir à sa juste place. Je suis le docteur et vous êtes un flic. Mais aussi (nul n'y résistait), une curiosité indéniable dans les yeux qui le fixaient sans embarras.
Il eut un geste large :
- Votre soirée...
Elle réfléchit un moment. Ils étaient à présent dans l'enceinte de l’hôpital. Elle gara sa voiture, mit au point mort et resta là, sans bouger.
Elle parlait d'une voix égale, très maîtrisée :
- J'ai pris ma garde à dix huit heures, comme d'habitude. Mais j'avais des psychothérapies jusqu'à vingt heures. Je me suis donc rendue à la chambre de garde vers huit heures et quart. Vingt heures quinze.
Elle ne dit pas : " Comme vous diriez dans un de vos rapports" mais le pensa très fort ! Il l'entendit.
Elle poursuivit :
- Comme vous avez dû le voir, la chambre de garde est un peu en retrait de l'hôpital, à l'autre bout du parc.
- Vous avez pris votre voiture ?
- Oui. Je préfère avoir ma voiture quand on m'appelle la nuit. Le parc est grand et... (elle frissonna d'un air pensif), je ne suis pas très rassurée.
- Vous avez été appelée cette nuit ?
- Oui. Deux fois. Je veux dire deux fois avant... avant Bernadette.
- On vous a appelée à quelle heure ?
- Neuf heures, la première fois. Une admission à Charcot.
- Charcot ?
Elle sourit :
- C'est un aliéniste célèbre. Dans tous les hôpitaux psychiatriques de France et de Navarre, il y a un pavillon Charcot... Je suis donc allée à Charcot, en prenant ma voiture. C'était une admission banale : une tentative de suicide. Ca m'a pris trois quarts d'heure environ. Je suis ensuite revenue à la chambre de garde. J'étais là depuis dix minutes environ quand le bip a re-sonné. C'était Esquirol. Le pavillon Esquirol.
- Un célèbre aliéniste.
- Aussi. C'était pour me prévenir qu'un patient en hospitalisation d'office était sorti sans autorisation.
- Sorti sans autorisation, dit doucement Mornay, pourrait-on traduire cela par... évasion ?
Elle haussa les épaules :
- Vous savez pertinemment que nous ne sommes pas dans une prison. Il y a moins de dix pour cent de patients internés. Tous les autres sont là de leur plein gré.
- Mais celui-là était interné ?
Nous y sommes. Parlons donc un peu de Nordine Hassan, hospitalisé d'office et fugueur. Sorti sans autorisation.
Elle se tourna vers lui, pâle de colère :
- Ne tergiversez pas ! Vous savez très bien de quoi il s'agit. Je me doute que le préfet s'est agité aux premières lueurs de l'aube !
Le préfet s'était agité, en effet. Nordine Hassan, bien connu des services de police et des services hospitaliers, avait été signalé manquant à vingt deux heures. Or, à vingt deux heures, Bernadette Labeyrie était encore vivante, ourdissant avec Cécile et Bénédicte un énième complot anti-Meyer. Thérasse avait mis les gamines au pas en les envoyant au lit, menaces et fausse grosse voix. Extinction des lumières sur-le-champ.
- Vous avez rédigé un certificat médical, faxé à la préfecture à vingt deux heures quarante, signalant la fugue de Hassan et notifiant par ailleurs que, le patient n'étant pas dangereux, le maintien de la procédure d'internement n'était pas nécessaire...
Il nota, soulignant le bistre de la peau, les cernes bruns sous les paupières. Elle semblait au bord de l'épuisement et soudain d'une extrême fragilité. Il y avait une faille palpable chez le docteur Mercier Beaumont et il se sentit presque honteux de la repérer si aisément.
Mais elle était courageuse, ne se dérobait pas :
- J'ai fait un certificat disant que Nordine n'est pas dangereux parce qu'il n'est pas dangereux.
Il hocha la tête. Voilà qui me parait clair, Docteur.
Silence.
La relation entre l'évasion ( à la préfecture, ils disaient évasion) de Hassan et le meurtre de Bernadette avait été faite dès quatre heures par le préfet survolté. Mercier Beaumont qui avait d'autres problèmes à traiter avait fait savoir qu'elle ne revenait pas sur son certificat sans daigner prendre personne au téléphone.
Hassan était soupçonné de casses, de petits vols renouvelés avec une régularité qui faisait honneur à son obstination. Il partageait son temps entre la prison et l’hôpital, délinquant au fragile équilibre mental, honni des matons de la maison d'arrêt et des infirmiers de Saint Sauveur. C'était un agité chronique, un suicidant chronique, un casse pieds chronique. Lors de son dernier séjour en préventive, les gardiens et les détenus avaient fait une pétition, conjointement signée pour qu'il soit envoyé ailleurs. Depuis, le préfet trouvait plus simple de le faire systématiquement interner pour trouble de l'ordre public, au grand dam des médecins qui refusaient cette psychiatrisation à outrance du cas Hassan.
Les péripéties du dernier internement valaient leur pesant d'or : Hassan avait braqué un boulanger pour lui voler quatorze chocolatines. Devant ce trouble patent de l'ordre public, le préfet avait pris un arrêté d'hospitalisation d'office. On avait cueilli Nordine, identifié par la moitié de la rue, dans son bar favori.
- Voilà qui a l'avantage d'être expéditif dit Béatrice caustique. Cela évite à la justice de se mettre en route.
- L'histoire ne dit pas si dans le bar en question il mangeait ses chocolatines ?
- Ca ne justifiait pas une hospitalisation d'office ! On nous envoie toujours Nordine non pour ce qu'il a commis mais en prévision de ce qu'il pourrait faire !
 
par Patricia Parry publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Commentaires

Coucou Béa ! Je n'ai eu le temps de lire que le premier épisode pour le moment... mais promis, je trouveras un instant pour lire la suite :-)
Grosse bises,
Bool
Commentaire n° 1 posté par Bool le 10/01/2006 à 09h35
Un peu de tension !! On sent qu'ils ne vont pas se lacher ces deux là !
Commentaire n° 2 posté par zordar le 10/01/2006 à 13h33
Cette femme est mariée!
Réponse de Patricia Parry le 10/01/2006 à 13h37
Mais alors Valentine=Clémence ???
Commentaire n° 3 posté par Anilori le 10/01/2006 à 15h29
Oui, comme je crois l'avoir indiqué, c'est la première apparition de Béatrice. Ce roman n'ayant pas été publié, j'ai repris quelques personnages dans "Montfort", mais j'ai changé quelques noms...
Réponse de Patricia Parry le 10/01/2006 à 20h07
Est-ce que Béatrice va faire crac-crac avec le bel inspecteur ?


J'espère que tu as prévu des envois en différé pendant ton absence !
Commentaire n° 4 posté par majoma le 10/01/2006 à 22h44

Béatrice va réfléchir au bel inspecteur. Comment sais-tu qu'il est beau d'abord?

Rappel: c'est effectivement la première apparition de mes personnages. Ceux qui ont lu "Montfort" vont avoir une impression de réminiscence, non pas au niveau de l'intrigue, qui est totalement différente, mais au niveau des relations entre les personnages. Je les aimais bien, alors je les ai gardés!

Réponse de Patricia Parry le 13/01/2006 à 21h51
Bonne idée pour ma part, car je préfère Clémence :).
Il faut vraiment que je trouve ton livre !!!
Commentaire n° 5 posté par Roanne le 10/01/2006 à 23h14
Clémence est un prénom particulièrement porté à Toulouse, pour des raisons historiques (la patronne mythique de la ville est une poétesse qui se nomme Clémence Isaure).
Réponse de Patricia Parry le 13/01/2006 à 21h49
Hello Béatrice,
Tu essaies de nous emmener sur une fausse piste, non mais, on en se laissera pas prendre comme ça.
En tout cas j'aime toujours autant, et j'ai toujours hâte de lire la suite.
Commentaire n° 6 posté par Len Janak le 12/01/2006 à 18h44
Une fausse piste? Quelle fausse piste?
Réponse de Patricia Parry le 14/01/2006 à 11h19
Ah la la ! Béatrice ! "Pas trop plouc" à "Pas trop moche non plus"! J'adore !
Commentaire n° 7 posté par Syven le 09/02/2006 à 18h04
Très sympa ce début de roman! C'est marrant comme la dernière phrase de Béatrice me fait penser à la loi scélérate votée récemment à l'initiative de Rachida Dati. Pourtant, le roman a indiscutablement été écrit avant... Mais je crois qu'il n'y a pas de hasard...
Commentaire n° 8 posté par Schlabaya le 03/07/2008 à 20h26

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