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Cinq leçons sur le crime et l'hystérie
Editions du Seuil, 
9 octobre 2008

 

 

 

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  Qui-est-l-auteur.jpg De la littérature, du polar, des cours d'éditage, des avis sur tout, des conseils à ne pas suivre...

 
Dimanche 15 janvier 2006 7 15 /01 /Jan /2006 20:53
   - Nordine a quitté l’hôpital à quelle heure ?
- Lors du changement d'équipe je suppose : à neuf heures. Les deux équipes se croisent et font leurs transmissions, se parlent un peu des cas difficiles. Puis l'équipe de nuit donne les derniers médicaments avant de faire sa ronde.
- Mais n'était-il pas particulièrement surveillé ?
- Il n'était pas enfermé dans sa chambre. Ceci dit, il a brisé les vitres blindées de sa fenêtre.                           
- Avec quoi ?
- Un autre patient a du lui fournir un outil. Vous savez, la prison avait fait une pétition pour ne plus avoir Nordine, mais nos patients aussi avaient fait une pétition. Ils avaient écrit : «Ce n'est pas une raison que les autres ne le veuillent pas pour que nous soyons obligés de le supporter, nous !». Et c'est vrai après tout : pourquoi les malades devraient-ils supporter ceux que la société est incapable de prendre en charge ?
Elle le défiait du regard et il ne put s'empêcher de sourire, admirant sa belle obstination.
- A quelle heure avez-vous quitté le pavillon Esquirol ?
- Vers dix heures et demie. Le temps de discuter avec l'équipe, de boire un café.
- Le certificat a été faxé à vingt deux heures quarante cinq.
- Ce n'est pas le médecin qui faxe les documents administratifs. J'ai rédigé le certificat, je l'ai posé à l'infirmerie et je suis revenue à ma chambre. J'ai lu un peu, puis j'ai fini par m'endormir. Et puis rien. jusqu'à deux heures. Après... après Bernadette, j'ai eu encore trois appels. Je ne me suis pas recouchée: c'étaient des problèmes somatiques assez graves; un infarctus probable entre autres. Après quoi j'ai fait un saut chez moi ce matin pour récupérer Valentine. Nous sommes passées à mon bureau pour récupérer un cahier qu'elle avait oublié hier soir... et voilà.
Elle semblait étouffer tout à coup dans la voiture. Elle mit la main sur la poignée de la portière.
- Et Bernadette, vous la connaissiez ?
- Très peu. Ce n'était pas une de mes patientes. Je l'ai rencontrée lors de mes gardes. Le mois dernier Thérasse m'a appelée parce qu'elle se disputait avec Cécile. Il était incapable de s'en sortir.
Ses yeux riaient au souvenir du pauvre homme dépassé par les arguments des deux péronnelles à l'intelligence un peu trop aiguë.
- Quel genre d'enfant était-ce ?
- Ce n'était plus tout à fait une enfant. Une jeune fille anorexique. Brillante comme la plupart d'entre elles. En même temps plutôt arrogante, provocatrice. Vous savez, les anorexiques ne cherchent pas à inspirer la sympathie. Elles ont une conscience exacerbée de leur supériorité intellectuelle.
- Elle aurait pu avoir un petit ami ?
Le médecin haussa les épaules :
- Les livres nous apprennent que les anorexiques s’intéressent peu à la sexualité. Elles n'aiment pas leur corps, ne l'investissent que de manière négative. Ceci dit, les patients adorent faire mentir les théories. On peut imaginer qu'au contraire, une sexualité active, mais vécue de manière soigneusement détachée, est une provocation supplémentaire. Mais c'est une relation où le partenaire n'a qu'une importance secondaire.
Elle secoua la tête, mécontente :
-Qu'est-ce-que je raconte ? Elle n'avait pas seize ans, mais douze ! Oubliez ça, c'est sans intérêt !
Elle sortit de la voiture et il ne put faire autrement que de s'extirper du coupé.
C'est elle qui avait clos l'entretien, comme elle devait, fermement et clairement, signifier à ses patients que la séance était terminée pour cette fois.
Il n'était pas très content de lui.
 
******
Mornay était resté seul dans le soleil. Sous sa main en visière, il plissa les yeux pour distinguer les silhouettes qui se glissaient dans la cour : les infirmiers en tenue blanche, les aides-soignants en bleu et blanc ; quelques patients à la démarche raide caractéristique, les bras qui ont perdu le ballant.
Rachid apparut à l'entrée ouest, venant de la grande allée bordée de sapins, les épaules carrées, la démarche dansante. Comme d'habitude, la simple vue du soleil lui avait fait croire que l'été était là et il balançait son blouson d'une main négligente.
Julien se planta au milieu de la cour, les mains dans les poches et l'appela de l'oeil.
- Alors, où en es-tu Bensaïd ?
Rachid tournait autour de lui en agitant les mains. Au début, Julien se demandait toujours, sur la défensive, si Rachid allait le toucher. L'autre avait la distance méditerranéenne, toujours à quelques centimètres, qu'il soit en colère ou pour vous prouver sa bonne humeur. Maintenant Julien avait l'habitude et il ne sursautait plus quand son collègue le frôlait, voire lui posait la main sur le bras pour appuyer une idée.
A côté de Rachid, dont l'oeil de velours sombre ombré de cils beaucoup trop longs, faisait se pâmer les femmes par cohortes, Julien, pourtant sec, maigre et olivâtre, uniformément châtain, se sentait presque nordique. Rachid s'était attiré suffisamment d'inimitiés masculines pour tenter d'atténuer ce charme insolent en sacrifiant à quelques millimètres les boucles brillantes qui faisaient la fierté de sa mère. Il rasait les murs et s'essayait à jouer les hidalgos distingués à l'instar de Julien, mais sa nature exubérante triomphait de toutes ses tentatives de discrétion. Il restait oriental et somptueux d'un air modeste et énervant.
 - J'ai traîné à la cafétéria dit-il. C'est sympa comme endroit. Convivial. Il y a des infirmiers, des malades. Des malades pas trop mal d'ailleurs. On ne dirait jamais qu'ils sont... Tu vois ce que je veux dire ? ... Personne ne m'a demandé qui j'étais. C'est un moulin ce truc.
- Ils t'ont pris pour un des leurs ?
Rachid encaissa sans broncher. Il n'avait pas envie d'avouer que deux des malades l'avaient pris pour son frère, ce qui donnait une idée de l'infâme bouillon dans lequel devait patauger l'infortuné Kamal. 
-Tout le monde est au courant, lâcha-t-il. Radio-Hôpital, tu vois? Dans l'ensemble ça les embête que ce soit tombé sur Mercier Beaumont parce qu'elle est réglo, disent-ils. Ils disent aussi qu'elle a un caractère de cochon. Elle s'occupe plutôt des SDF, des alcoolos, et elle les fait marcher à la baguette. Après ça, il y a Meyer, le psychiatre de Bernadette: le veau sous la mère, ils l'appellent. C'est le protégé du docteur Delmas, la grande prêtresse. Alors celle-là, je l'ai croisée. Attends de la voir, elle va te plaire. Cinquante cinq, soixante berges, trente mille balles de sapes sur elle, avec des mines de gamine. Elle danse avec les malades, figure-toi. Si, si. Elle se produit sur scène en maillot de bain. On croit rêver! Psychothérapie, elle appelle ça. Tu devines comment on la surnomme? Danse avec les fous.
- Rachid !
Rachid s'arrêta et rit, avant de grimacer d'un air penaud.
Les « Rachid ! » de Julien renfermaient un monde de mots. Le jeune inspecteur avait beau plastronner, il ne laissait pas d'être impressionné par Julien, son aîné de dix ans. Le «Rachid ! » (Tu m'emmerdes! ), jeté au milieu des flots logorrhéiques de Bensaîd était un modèle du genre: l 'oiseau se tenait coi pendant dix minutes, ce qui était une bénédiction, le silence est d'or.
 «Rachid ! »(Tu me déçois! ) le plongeait dans un abîme de doutes et de réflexions mélancoliques et il aurait vendu sa mère et son thé à la menthe pour le «Rachid!» (Pas trop mal!) que l'autre dispensait avec parcimonie; il ne faut pas gâter la piétaille.
Pour l'instant, c'était «Rachid ! » (Les faits et vite !). Il reprit, plus posément:
- Alors voilà l'ambiance : le service d'adultes est dirigé par le docteur Delmas, c'est elle la présidente de la Commission Médicale d'Etablissement, le représentant des médecins si tu préfères. Elle travaille avec deux autres médecins : Mercier-Beaumont et Suresnes. Suresnes est parti avant hier assister à un congrès à Bordeaux, il reviendra demain. Tu as vu comment l’hôpital est organisé: c'est un ensemble de pavillons reliés par des cours ou des jardins. Tous les médecins interviennent partout, surtout lorsqu'ils sont de garde. Le service d'enfants est dirigé par le docteur Cypriani, qui est en congé de maladie depuis plusieurs semaines. C'est le docteur Meyer qui le remplace. Il semble que çà lui ait donné la grosse tête. Il veut tout changer et çà ne se passe pas bien, surtout avec les ados. Le pavillon des enfants n'est pas très éloigné des pavillons d'adultes, facile d'accès en fait. Il n'y a que quatre ados hospitalisés en ce moment, impossible d'avoir leur nom bien entendu, secret médical. Ceci dit ca ne sera pas difficile de les mettre hors de cause: aucun de ces enfants n'était seul au moment du meurtre. A propos, Meyer travaillait dans le service de Delmas auparavant, et il lui arrive d'y rencontrer encore quelques patients. Enfin l'atmosphère générale est glaciale. Les médecins se méfient de l'administration, qui se méfie des infirmiers, qui se méfient des surveillants... Chacun a une bonne histoire sur tout le monde.
- J'ai vu, oui.
- Ca rappelle un peu chez nous dit Rachid innocemment.
Julien sourit :
- Et Hassan, on en parle ?
- Oh oui, pour dire qu'il va encore porter le chapeau ! Et le docteur Mercier Beaumont qu'est ce qu'elle en dit, de Hassan ?
Julien grimaça :
- Elle ne pense pas qu'il soit coupable.
- Oui, bien sûr. Si elle a pris la responsabilité de laisser filer la bête en disant qu'il n'était pas dangereux, elle ne va pas admettre aussi facilement qu'il a fait le coup.
- Elle ne le pense pas répéta Julien en secouant la tête. Aucun doute là-dessus.
- Elle t'a convaincu, ah, ah ?
- De toute façon, Hassan est fiché. Ce ne sera pas compliqué de repérer ses empreintes. Je l'imagine mal s'évadant à neuf heures avec des gants chirurgicaux pour aller violer et étrangler cette gosse dans les toilettes du pavillon d'enfants.
- Mais tu as bien vu les lieux. Le bureau de Meyer et la salle d'attente de sa consultation sont au bout du pavillon. Il n'y a qu'une porte pour les séparer des toilettes et des chambres. Ca va être bourré des empreintes de la moitié des dingues du pays. Y compris celles de Hassan pour peu qu'il y ait rencontré Meyer, puisque Meyer voit encore quelques adultes.
- Je vois que tu fais pleinement confiance aux femmes de ménage de l'administration hospitalière.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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