- Pour l'instant, rien n'est moins certain. Docteur, puis-je vous poser quelques questions sur Bernadette ?
- Eh bien, allez-y. Si je ne peux répondre, je vous le signalerai. La présidente de la C M E, Madame Delmas, que j'ai consultée, m'a fortement incité à respecter le secret médical.
- Ah oui, le veau sous la mère, ricana in petto Rachid, tandis que Julien poursuivait :
-Depuis combien de temps Bernadette était-elle votre patiente?
- Trois mois... Attendez, non, quatre mois. Je dirai : après Noël.
- Etait-elle hospitalisée en permanence ?
- Euh... oui.
- Elle ne sortait pas en permission ?
- Euh... Non... Mais réellement, je ne sais si je dois...
- Docteur, j'enquête sur le meurtre d'une enfant de douze ans. Tout élément qui permettra de comprendre comment elle s'est retrouvée étranglée dans les toilettes de votre service sera le bienvenu. S'il le faut, je ferai saisir le dossier.
- Ah ? Vous avez le droit ? Bon, bon, allez-y.
- Bernadette avait-elle l'occasion de sortir du service ?
- Non. Du fait de sa pathologie, elle était plus ou moins consignée dans sa chambre.
- On venait lui rendre visite ?
- Non. Visites interdites depuis deux mois.
Meyer se défendit devant l'étonnement perceptible de ses interlocuteurs
- C'est classique dans le traitement de l'anorexie mentale. On enferme la patiente pour la forcer à se nourrir et on la récompense à chaque gain de poids: des livres, sortir de la chambre, recevoir des visites...
- Mais elle était en contact avec les autres malades ?
- Eh bien très peu puisqu'elle prenait ses repas dans sa chambre et n'avait droit à aucune visite.
Au tour de Julien de se pencher vers lui, comme pour provoquer la confidence. Il dit doucement:
- Cependant, docteur, Bernadette a eu des relations sexuelles dans les heures qui ont précédé sa mort et, tout porte à le croire dans les quelques mois qui viennent de s'écouler.
- Ah bon, dit froidement Meyer.
Julien resta un instant silencieux, attendant un commentaire qui ne vint pas.
- Ca n'a pas l'air de vous surprendre.
Meyer passa machinalement la main dans ses cheveux.
- Elle n'avait que douze ans, insista Julien.
- Ah ça !
Le médecin avait pris une attitude professionnelle, le corps légèrement rejeté en arrière dans le fauteuil, le ton docte.
- Vous savez, cela dépend des cultures. Une culture plus primitive tolérerait cet état de fait sans en faire toute une histoire.
- Je ne comprends pas, risqua Julien nerveusement. Vous voulez dire que vous trouvez cela normal ?
L'inconscient Meyer avait fait vibrer chez lui une corde douloureuse. Lunaire et glacial, il le considérait avec une sorte de mépris amusé :
- Je vous ai dit que cela dépendait des cultures. Ne nous laissons pas emporter par nos affects. En tant que scientifique, je ne me laisse guider que par mon intelligence. Bien entendu, on ne peut tenir ce genre de discours devant ces bonnes femmes hystériques qui s'agitent pour n'importe quoi, surtout dès qu'il s'agit d'enfants. Effectivement ce genre de pratique est totalement désapprouvé chez nous. Mais songez aux Africaines, ou aux Arabes, beaucoup plus précoces. C'est simplement conjoncturel : il y a cent ans, le fait que Bernadette ne soit plus vierge n'aurait intéressé personne
- Sauf si c'est son amant qui l'a tuée, lâcha Julien.
Qu'est ce que c'était, ces conneries ? Et le coup des civilisations primitives ? Rachid s’agita nerveusement. Julien sentit que des affects dévastateurs allait l’emporter sur son intelligence et une menace implicite dans son ton fit sursauter Meyer qui reprit, d'un air contrit:
- Euh, oui, bien sûr... Si c'est comme ça que vous le voyez... Mais je croyais que Hassan... ?
- Vous n'imaginez pas que Hassan ait pu être l'amant de Bernadette ?
« Amant » lui écorchait la bouche. Le suborneur, le violeur, l'enfant de salaud, oui ! L'amant, l'ami, l'amoureux, la malheureuse gosse ne l'avait vraisemblablement jamais connu. L'angoisse l'envahit brusquement, le noya, lui tordit le cœur : Tiphaine rodait depuis le matin, sans lui laisser de répit. Un effort surhumain le rendit à l'instant présent.
Meyer s'insurgeait hautement contre son hypothèse :
- Hassan ? C'est impossible !
- Pourquoi ?
- Je ne crois pas qu'ils se connaissaient. Et puis, Bernadette était très intelligente.
- Quel rapport ?
- Hassan est un débile.
L'avis des lecteurs.