Des livres...

  

Cinq leçons sur le crime et l'hystérie
Editions du Seuil, 
9 octobre 2008

 

 

 

Recommander

Recherche

Qui est l'auteur?

  Qui-est-l-auteur.jpg De la littérature, du polar, des cours d'éditage, des avis sur tout, des conseils à ne pas suivre...

 
Mardi 24 janvier 2006 2 24 /01 /Jan /2006 08:05
 
A nouveau, le ton était sec, clinique. Il semblait y avoir, coexistant chez Meyer, deux attitudes distinctes : l'une d'inquiétude et de retrait, liée à son manque d'expérience comme chef de service visiblement, et l'autre de froideur revendiquée comme scientifique qui apparaissait comme le fond de son caractère. Il devait lire plus de livres qu'il ne voyait de malades, pensa Julien qui s'était repris, sec à son tour :
- Vous le jugez dangereux ?
- Eh bien...C'est difficile à dire. (Bien sûr, ça, il n'allait pas le trouver dans un bouquin). Cela dépend certainement des circonstances. A plusieurs reprises, il s'est montré menaçant avec moi. Une fois même, il m'a agressé physiquement et j'ai dû le maîtriser. Heureusement je pratique les arts martiaux depuis longtemps : il a trouvé à qui parler.
- Hassan a-t-il eu l'occasion de venir ici ?
- Oui...Je l'ai examiné avant d'établir un certificat pour maintenir l'internement. Ce jour-là, ma collègue Mercier Beaumont était absente.
- Aurait-il pu y rencontrer Bernadette ?
- Je voyais Bernadette en entretien trois fois par semaine, ici, dans mon bureau. Mais ce n'était pas le cas le jour où Hassan est venu. Encore que... le mieux serait de demander à ma secrétaire.
- Nous le ferons. Où étiez-vous hier soir, Docteur ?
Meyer sembla se recroqueviller sur son fauteuil :
- Moi ? Mais pourquoi ? ...
- Simple routine, dit sadiquement Mornay.
L'autre se grattait la tête, l'air égaré :
- Eh bien, je... Eh bien, n'est ce pas... Mais est ce légal ?
- Va-t-il réclamer un avocat ? ricana intérieurement Julien      . Mais l'autre rendait les armes : 
- Eh bien... J'étais à un combat de boxe.
- Seul ?
- Non, non.
Meyer sourit, reprenant à nouveau de sa superbe :
- J'étais un des compétiteurs. Je participe à des combats, comme vétéran.
- Des combats de boxe ?
- De la boxe française. Je suis champion régional. J'ai d'ailleurs eu un combat difficile hier soir ! Vous vous y connaissez ? J'appartiens à un des meilleurs clubs de la région. Je m’entraîne avec des Arabes de la banlieue : ils ne plaisantent pas !
- A quelle heure a fini votre match ? coupa précipitamment Julien
- Euh, je ne sais pas... Je ne regarde jamais l'heure.
- C'est très gênant.
- Euh... Oui.
- Et après votre match ?
- J'avais un rendez-vous.
- Avec qui ?
- Suis-je obligé de le dire ?
- Je le crains docteur.
Meyer à nouveau se gratta la tête. En fait il n'était pas fâché de pouvoir faire cette réponse :
- Avec une des élèves infirmières.
- A quelle heure aviez-vous rendez-vous ?
- Vers dix heures et demie
- Parfait, dit Julien. Vous allez maintenant nous donner son nom.
- Euh... c'est confidentiel, n'est ce pas ?
- Elle s'appelle... ?
- Nathalie Rivière. Elle est en deuxième année.
 
Meyer avait fait carton plein.
L'un et l'autre ruminaient leur colère, encore que pour des motifs différents. Julien avait proposé une pause. Sortir de l’hôpital devenait indispensable.
Après un court trajet en voiture qu'ils avaient fait les dents serrées, en proie à des pensées assez peu professionnelles, ils s'étaient retrouvés attablés devant le plat du jour à cinquante neuf francs dans un bistrot plutôt minable, le premier qui s'était trouvé sur leur chemin.
Rachid avait explosé :
 -Quel connard ! Quel connard ce type ! C'est un connard !
- Certes, ricana l'autre.
- C'est un malade ! Un fou ! C'est vrai que tous les psychiatres sont timbrés! Celui la c'est la preuve vivante !
- Ne sois pas caricatural !
- T'en connais, toi des psychiatres normaux ?
- Ben oui, mon frère par exemple. Il est psychiatre. Je suis bien sûr qu'il n'est pas fou.
Rachid en resta sans voix,le couteau brandi par sa main droite qui dessinait dans l'espace des arabesques expressives :
- Je constate qu'on peut encore te faire taire, ironisa Julien.
Mais la colère de Rachid était tombée. C'était bien la première fois que Julien parlait de lui, laissant même entendre qu'il possédait une famille. L'Arabe était curieux comme un pou et soucieux comme un sudiste de partager la vie d'autrui: avoir une information sur Julien, surtout donnée comme en confidence, était plus important que la mauvaise santé mentale probable de Meyer.
Il grillait d'envie de poser des questions, mais il se méfiait. Julien était comme une huître. Il poursuivit, d'un air faussement indifférent :
- Vous êtes seulement deux frères ?
- Non, dit Julien en chipotant vaguement sa salade. Il y a Bertrand, le psychiatre, et puis Pierre-Henri, qui est avocat. Ils vivent tous les deux dans la région parisienne.
Le docteur Mornay, et Maître Mornay. Rachid l'aurait parié, encore que ce ne fût pas un pari difficile à tenir.
Il sourit. Eux étaient huit.
Nacera était éducatrice de rue. Yasmina, professeur de Français. Parfaitement ! Au lycée elle était toujours la meilleure. Yasmina, la princesse.
Djamila était mariée : elle avait trois enfants et n'en ferait pas d'autres, elle le clamait haut et fort.
Rachid était serveur ; il gagnait bien sa vie.
Ali et Mehdi étaient au chômage, l'un avec un C A P de menuisier, l'autre avec un D E U G de biologie, illustrant la remarque maternelle : que tu fasses des études ou non, pauvres de nous... !
Kamal était... Kamal ! A quoi bon ? A la seule évocation de Kamal, sa mère et Djamila se couvraient la tête de cendres, en poussant des gémissements. Heureusement que ton père n'est plus là pour voir ça, ça l'aurait tué de toute façon. Son fils aîné est un voyou ! Heureusement qu'il y a la princesse ! Il aurait été fier d'elle et de toi, Rachid !
- Trois frères alors ?
- C'est ça... Trois frères.
Julien était à nouveau silencieux et Rachid n'osait pas poser d'autres questions. Il aimait imaginer que les parents de Julien étaient des bourgeois très austères, peut être catholiques, des domestiques pourquoi pas, une scolarité dans de beaux quartiers. Mais Julien n'avait rien lâché depuis six mois qu'ils travaillaient ensemble et pour Rachid, prompt à se livrer, à faire vivre pour ses amis la princesse et les autres, à parler de leurs espoirs et de leurs réussites, la réserve de Julien était comme une blessure, même s'il n'avait pas totalement renoncé à l'idée de lui présenter Yasmina.
Il remercia mentalement Meyer.
 
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires
Retour à l'accueil

Commentaires

Des persos vraiment sympas ces 2 flics, et tellement différents... ;)
Commentaire n°1 posté par Roanne le 24/01/2006 à 21h53
La famille de Rachid me fait penser... me fait penser....
Commentaire n°2 posté par majoma le 24/01/2006 à 22h11
ah oui? .... à toi aussi?....
Réponse de Patricia Parry le 24/01/2006 à 22h38
Quand julien se dévoile un peu...
Et Meyer, il serait pas un petit peu raciste et un petit peu obsédé ?

Au fait, c'est vrai que tous les psychiatres sont timbrés ? :-))
Commentaire n°3 posté par Len Janak le 28/01/2006 à 10h54
Il est fortJulien !!  ilconnait un psy pas fou !!
Commentaire n°4 posté par zordar le 30/01/2006 à 13h00
ben moi aussi, j'en connais!
Réponse de Patricia Parry le 30/01/2006 à 19h15

Rachid perd pas le nord !


ps: les francs, ça m'a fait tout bizarre !

Commentaire n°5 posté par Syven le 16/02/2006 à 18h01
à moi aussi ça m'a fait bizarre! on s'est très vite habitué aux euros (NOTA: les commerçants aussi!!!!)
Réponse de Patricia Parry le 16/02/2006 à 19h02
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés