Des livres...

  

Cinq leçons sur le crime et l'hystérie
Editions du Seuil, 
9 octobre 2008

 

 

 

Recommander

Recherche

Qui est l'auteur?

  Qui-est-l-auteur.jpg De la littérature, du polar, des cours d'éditage, des avis sur tout, des conseils à ne pas suivre...

 
Dimanche 29 janvier 2006 7 29 /01 /Jan /2006 18:21
Majoma nous lance un défi (pfffff!): Ah ma pauvre, tu ne sais pas à quoi tu t'exposes!
Voici la première partie de ma nouvelle:
                                   Le Roman de Maria Anna
Lucia poussa un soupir d’énervement.
Le côté quelconque de Maria-Anna, était toujours puissamment déprimant. Quoi que l’on fasse, les cheveux restaient ternes et cassants, coiffés à la diable, avec des épis rebelles que nul gel ne pouvait aplatir ; le menton semblait se projeter vers l’avant, et le nez trop long alourdissait le visage. Certes les yeux étaient beaux, profonds et sombres, veloutés, ombrés de longs cils, mais les lunettes trop larges qui les dissimulaient devaient faire partie de la collection de la sécurité sociale.
Elle venait de passer deux heures à tenter de la motiver pour une sortie sympathique entre filles, mais après l’essayage d’une jupe informe et d’un pull trop large, elle était prête à jeter l’éponge.
-         Maria-Anna, bon sang ! je ne peux pas croire que tu aies cet air-là ! même si on t’habille chez les meilleurs couturiers, tu as l’air d’une cousine de province en visite !
Maria-Anna  haussa philosophiquement les épaules : elle se savait sans charme. Depuis longtemps elle avait renoncé à séduire et se contentait de jouer les repoussoirs quand elle sortait avec Lucia, qui n’était pas si jolie que ça au fond, mais que la présence de Maria-Anna à ses côtés embellissait de façon extraordinaire.
Le bruit étouffé d’une porte qu’on claque vint distraire Lucia de ses préoccupations au sujet de son amie. Elle courut à la large fenêtre, et se pencha doucement, veillant à ce qu’on ne la voit point :
-         Maria-Anna ! c’est lui ! regarde ! il sort !
Maria-Anna regarda machinalement sa montre : vingt heures. Comme tous les soirs, quelle que soit la saison, quel que soit le temps, son voisin descendait d’un pas léger l’escalier de marbre, sautait la dernière marche d’un bond, et se précipitait dehors en laissant la porte se rabattre sur un mystère. Où allait-il ? Où allait-il bon Dieu?
Voila qui rendait Lucia folle : elle avait repéré ce type depuis son arrivée dans le palazzo, huit mois plus tôt. Un gaillard blond, à la peau pâle, aux yeux clairs qu’on ne pouvait en aucun cas prendre pour un Vénitien : trop grand, trop pâle (non que les Vénitiens soient petits et bruns, mais celui-là était vraiment trop nordique !) et une nonchalance étudiée, une élégance glaciale qui évoquait des régions plus froides et plus brumeuses encore que la lagune où elles étaient nées.
Roman. Le voisin s’appelait Roman, comme un Polonais, un Tchèque ou que sais-je !
Lucia dévorait les hommes, et celui-ci résistait vertueusement.
Elle s’arrangeait pour le croiser régulièrement dans l’escalier, le frôlait comme par inadvertance. Elle avait même tenté de chuter à ses pieds, comme victime d’un malaise, un jour de l’été dernier où la chaleur stagnait sur la lagune en lourds nuages bas, annonçant l’orage. Las ! Roman l’avait relevée sans rien dire, sans paraître remarquer la jarretelle rouge qui venait s’attacher sur la dentelle garance d’un bas de vraie soie.
Lucia en avait pleuré de rage !Le coup de la jarretelle rouge était au point pourtant : aucun homme digne de ce nom ne résistait à l’apparition du morceau de dentelle, qui révélait un peu de peau dorée immédiatement cachée sous la jupe, avec un rire confus (« Un rire idiot », faisait remarquer Maria-Anna caustique. Elle avait vu Lucia ensorceler dix malheureux avec le coup de la jarretelle rouge, et la bêtise des hommes lui paraissait insondable).
L’automne était venu, et le soir qui tombait vers six heures n’avait pas découragé Roman. Les huit coups de Santa Maria de la Salute rythmaient immuablement sa sortie tous les soirs.
-         Il va travailler suggérait Maria Anna raisonnable, en refaisant ses comptes, ou en classant les fiches de sa biblitohèque.
-         Tous les soirs que Dieu fait ! allons donc ! répondait Lucia acerbe
-         Qu’est-ce que ça peut nous faire ? repartait Maria Anna
-         Il est trop beau ! insistait Lucia. Je veux ce type, moi !
Maria Anna haussait les épaules. Lucia voulait les hommes comme des bonbons. Le plus sage était de ne pas se préoccuper de l’homme de l’Est, qui descendait impassiblement son escalier, ses mèches blondes sur les yeux clairs, avec un petit balancement des épaules.
Elle essayait de distraire son esprit de la vision entraperçue de son voisin, ramassant le courrier jeté sur le paillasson devant sa porte, vaguement enroulé dans une serviette de bain et les cheveux mouillés : ce jour-là Giuseppe, le concierge, que son rhumatisme faisait souffrir avait chargé le jeune Paolo de distribuer le courrier. Le mioche avait fait dans l’à peu près, jetant les lettres devant les portes en passant au galop, après avoir tiré toutes les sonnettes.
Maria-Anna passait alors devant chez Roman, qui avait levé la tête, et souri aussi délicieusement que Brad Pitt lorsqu’il prend son petit déjeuner à Beyrouth dans Spy Games, décoiffé, fatigué et vulnérable. Bingo, ma pauvre fille !
Maria Anna avait des fantasmes de préadolescente, et le coup de la jarretelle lui semblait tout à fait pervers.
-         Il est gay ! avait assené Lucia, en entrant en trombe un matin. Voilà pourquoi il ne me regarde même pas. Il est gay, je te dis !
-         Qu’est-ce que tu en sais ? avait murmuré Maria Anna avec une légère inquiétude car ses rêves charmants de balades à deux sur la lagune dans une gondole noire, sous le regard bienveillant d’un gondoliere bedonnant, s’accommodaient mal de l’homosexualité potentielle du héros.
-         Regarde mon soutien-gorge ! avait clamé Lucia.
L’objet était délicatement brodé, signé d’une marque vénitienne hors de prix, et laissait entrevoir la naissance des seins avec une munificence exceptionnelle. Ceux de Lucia étaient plutôt petits mais la lingerie remédiait habilement au problème, en les projetant littéralement sous l’œil de tout mâle non aveugle à dix mètres à la ronde. La chemise de lin s’ouvrait quasiment jusqu’au nombril.
-         L’a même pas bougé un œil ! gémit Lucia. Le gondolier du traghetto a failli en tomber à l’eau pendant qu’il me rendait ma monnaie ! L’est gay, j’te dis !
Maria Anna se détourna sans répondre. Gay ou pas gay, de toute façon, avant qu’un homme jette un oeil sur elle…
-         On va lui jeter Paolo dans les pattes ! suggéra Lucia. Comme ça on sera sûres !
-         Paolo ?
 
Par Patricia Parry - Publié dans : NOUVELLE: Le roman de Maria Ana
Ecrire un commentaire - Voir les 10 commentaires
Retour à l'accueil
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés