Des livres...

  

Cinq leçons sur le crime et l'hystérie
Editions du Seuil, 
9 octobre 2008

 

 

 

Recommander

Recherche

Qui est l'auteur?

  Qui-est-l-auteur.jpg De la littérature, du polar, des cours d'éditage, des avis sur tout, des conseils à ne pas suivre...

 
Mercredi 1 février 2006 3 01 /02 /2006 19:53
 
 
M
eyer traversa la cour, la démarche pesante. L'entretien avec les deux flics lui laissait un arrière goût. Il avait trop peu d'imagination pour interpréter les demandes de Julien mais il essayait de tenir compte de la tension qu'il avait ressentie. Il ressassait chaque seconde, se demandant s'il avait répondu comme il le devait. Le docteur Delmas lui avait recommandé de ne pas dévoiler le secret médical, mais Mornay avait bien dit qu'il ferait saisir le dossier !
Meyer regrettait amèrement d'avoir accepté de remplacer Cypriani comme chef de service. Et pourtant, il avait éprouvé une joie quasi puérile quand Madame Delmas le lui avait suggéré. A plus d'un titre, c'était une revanche sur Mercier Beaumont, la dédaigneuse, la moralisatrice, la brillante, l'inaccessible. Même si, au fond de lui, il était convaincu que seule B M B avait la carrure pour diriger ce service dévasté par la caractéropathie notoire de son prédécesseur.
Il ne savait jamais s'il prenait les bonnes décisions. Sa vie entière était envahie par le doute. Il avait l'habitude d'assener ce qui lui semblait être des vérités indiscutables, mais le ricanement des infirmiers, l'ironie sournoise des ados qui le persécutaient littéralement, l'amenaient à des voltes faces spectaculaires. Il lui arrivait, dans la même phrase, d'affirmer une chose, puis son contraire s'il sentait, en cours de route la réprobation de son interlocuteur. Il se raccrochait à ses repères : la boxe, la tranquille masturbation avec son ordinateur, la certitude que les secrétaires, les infirmières, moins méprisantes que Mercier Beaumont, n'étaient pas insensibles à son charme.
Il avait une pleine conscience de son intelligence, qui n'était pas négligeable, mais refusait les émotions, prétendant laisser les sentiments aux imbéciles. Il considérait comme sans intérêt les conventions sociales, le désir que l'on peut avoir de ne pas blesser l'autre, pour lui des preuves de faiblesse. Il était friand de généralisations hâtives ou fumeuses élaborées à partir de quelques lignes lues dans un magasine. C’est ainsi qu’il théorisait sur les Arabes de banlieue, à partir des trois spécimens qu’il avait dans son club : il s’était malheureusement oublié devant Rachid, qui sortait de ce cadre commode. Il avait doublé la mise avec la sexualité des adolescentes. Mais aussi, pouvait-il imaginer que ce flic réagirait comme la première concierge venue ?
Ses ruminations atteignaient le stade où, si Rachid et Julien s'étaient à nouveau prêtés à l'exercice, ils auraient eu la surprise d'entendre Meyer théoriser sur l'exceptionnelle maîtrise des Beurs ou sur l'horreur de la pédophilie.
Meyer n'avait jamais su comment s'affirmer.
Là, il était prêt à reconnaître qu'il avait été maladroit : c'était malin, avec Hassan qui courait encore ! Ce flic à la sensibilité de rosière semblait capable d'imaginer n'importe quoi ! Il l'avait bien montré avec ses manières soupçonneuses.
Et puis quoi ? Elle lui en avait assez fait voir, cette mioche arrogante qui le narguait avec ses trente kilos ! Chaque fois qu'il avait cru la partie gagnée, elle avait reperdu cinq cents grammes. Il la revoyait, grimpant sur la balance, l'air indifférent, comme si elle se moquait du résultat. Il était sûr qu'elle et Bénédicte se procuraient des diurétiques. Dire qu'il avait cru avoir leur confiance !
L'idée que Mercier Beaumont se serait mieux débrouillée que lui d'un meurtre dans le service revint, lancinante.
Il entrait dans le bureau du docteur Delmas : son inquiétude retomba. Elle aurait des réponses. Pendant dix ans, il était resté dans son ombre, ne s'émancipant qu'à la demande expresse de son aînée, lorsqu'il avait été avéré que Cypriani ne reprendrait pas son travail.
Il essayait, sans trop se faire d'illusions, de se convaincre qu'elle l'avait choisi pour ses qualités. Mais il savait aussi qu'il était un rempart contre Mercier Beaumont. 
La présidente de la C M E l'attendait, en Saint Laurent des pieds à la tête. Assise à son bureau, elle ne se leva pas à son entrée et lui désigna une chaise du menton.
Malgré sa cinquantaine bien sonnée, elle prenait, et surtout face aux hommes, un air d’afféterie particulier, minaudant, la voix légèrement puérile. Autour d'elle, la décoration relevait du kitsch le plus clinquant : fleurs séchées, photos familiales avec des rubans. Mais s'arrêter à cette image affectée était une erreur que Meyer ne commettait plus. Delmas ne tolérait pas que l'on se mît en travers de sa route. Arrivée trente ans auparavant à la force du poignet dans un monde alors exclusivement masculin, elle exigeait de son interlocuteur un tribut. La simple émission d'une opinion contradictoire était vécue comme une déclaration de guerre. La révélation d'une compétence sinon supérieure, du moins égale à la sienne déclenchait une attaque en règle. Elle était particulièrement habile à colporter et faire circuler des bruits outrageants. Elle avait sa cour servile, telle une prêtresse antique, ménageant ses encouragements et dispensatrice de blâmes dévastateurs. Puisqu'on ne pouvait être qu'avec ou contre elle, sans nuances, Meyer était avec elle, parce que c'était plus reposant, en retirant par ailleurs des avantages certains. Vieux médecin des asiles, elle possédait une connaissance précieuse de l'institution qui lui permettait de faire face à n'importe quelle situation. Elle savait, en ville, à quelle porte frapper, qui l'on doit fréquenter et qui n'est pas recommandable ; qui n'est pas utile aussi.
En face d'elle, mais bénéficiant de l'hommage d'un fauteuil, Meyer eut la surprise de trouver Jalons, le président du conseil d'administration.
Jalons était inquiet, c'était évident. Il portait moins beau que d'habitude, dans son costume croisé.
Il venait rarement jusqu'aux bureaux médicaux. Aujourd'hui, il squattait chez la Delmas, ventru, effondré. A l'entrée de Meyer, il n'ébaucha pas le sourire artificiel, accompagné habituellement de la poignée de main cordiale et vigoureuse qu'il imposait à tout électeur potentiel. Meyer, qui avait tendu machinalement la main, se retrouva à la secouer dans le vide, désemparé. Tout de même, voilà qui en disait long sur l'état d'esprit de ce politique paillard, viveur, et qui faisait des clins d'oeil aux filles.
Ils ne s'embarrassèrent pas de circonlocutions.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires - Partager    
Retour à l'accueil
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés