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Cinq leçons sur le crime et l'hystérie
Editions du Seuil, 
9 octobre 2008

 

 

 

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  Qui-est-l-auteur.jpg De la littérature, du polar, des cours d'éditage, des avis sur tout, des conseils à ne pas suivre...

 
Mercredi 8 février 2006 3 08 /02 /Fév /2006 13:18
 
La voix de haute contre était très pure, malgré la mauvaise qualité de l'auto radio. Julien scandait le texte, les dents serrées. Stabat mater, dolorosa. Il allait rencontrer les parents de Bernadette. Bafouiller des condoléances avant de leur parler de l'amant de leur fille assassinée.
Le stabat mater, celui de Vivaldi, lui semblait de circonstance, comme un moyen d'entrevoir cette douleur infinie. Il évoquait irrésistiblement sa propre mère, dressée dans sa douleur muette, oh combien muette, les lèvres à jamais cadenassées sur le calvaire de Tiphaine.
Julien, qui avait le goût de la rumination mélancolique, en avait plusieurs interprétations, mais il aimait particulièrement celle-ci, un peu ancienne, avec les grésillements d'époque.
La maison était plantée, bien située, dans un des trois quartiers de la ville où l'on peut habiter.
Julien se gara assez loin de l'entrée et s'offrit une dernière cigarette
Le légiste avait confirmé le décès par strangulation, survenu entre vingt deux heures trente et minuit. Les derniers rapports sexuels de l'enfant avaient eu lieu sans violence physique, ce qui, Julien le savait, ne voulait pas dire grand chose. L'assassin et l'amant étaient-ils une seule et même personne ? Cette hypothèse, de l'avis général, semblait exclure Hassan, en tout cas ! .
La presse avait été dûment informée. Le préfet se défaussait sur le psychiatre. Nul doute que la télé faisait le siège de Mercier Beaumont. Les articles dans les journaux locaux jouaient démagogiquement sur l'identification du lecteur aux parents de la victime. Julien pensa fugitivement que Meyer n'avait pas tort : les journalistes ne prenaient aucune distance. Si Hassan était retrouvé, il serait lynché.
Un député très médiatique avait déjà claironné qu'il fallait modifier la loi sur les internements psychiatriques, s'insurgeant contre le pouvoir dévolu aux psychiatres.
Julien fronça les sourcils : pas d'empreintes de Hassan, pour l'instant, dans le fouillis de traces relevées dans le couloir et les toilettes de l'aile des filles, mais c'était comme chercher dans un hall de gare. Comme disait Rachid, la moitié des dingues du pays. Et tous les soignants.
Il avait assez tergiversé. Il devait sortir de cette voiture. Les parents de Bernadette l'attendaient.
Le père était assis dans le salon, dans un fauteuil Louis XVI. Il ne faisait rien. Il paraissait assommé, sans réaction. Depuis le matin, il n'avait pas quitté son siège, n'avait pas prononcé un mot. Par moments, il posait les yeux sur la silhouette impassible de sa femme et pleurait.
La mère n'était pas en noir. Pourtant elle était comme drapée dans des voiles de deuil. Hiératique et efficace, elle avait tout pris en main, comme d'habitude. Elle avait même envoyé Thérèse au collège. La mère était écrasante. Elle inspirait la compassion mais non la sympathie.
L'un et l'autre touchaient régulièrement et compulsivement la croix qu'ils portaient au cou.
- Priez pour nous, disait la mère aux porteurs de condoléances.
Julien se contenta d'incliner la tête, sans s'engager. Il s'assit dans le salon qui ressemblait à un oratoire, et leur demanda de parler de Bernadette.
La mère fut prolixe. Bernadette ne leur avait donné que des satisfactions. C'était une enfant brillante, toujours première de sa classe. D'ailleurs, elle avait rattrapé Thérèse qui avait quatorze ans, et les deux sœurs étaient dans la même classe. Une enfant docile, peu capricieuse. Elle adorait sa sœur. Elle voulait devenir médecin et c'était une vocation : plus tard elle irait en Afrique, s'occuper des enfants pauvres.
Bernadette avait trouvé une place de choix à la droite du Seigneur, elle en était sûre.
Le père éclata en sanglots déchirants. La mère jeta à Julien un regard d'excuse :
- Mon mari est bouleversé.
- C'est bien compréhensible, murmura Julien, rougissant en lui-même de n'exprimer que des banalités.
- C'était ma petite fille balbutia le père
Sa douleur apparaissait plus familière à Julien qui se sentit plus à l'aise pour poursuivre :
- Vous ne la voyiez plus depuis quelque temps ? J'ai compris que le docteur Meyer avait interdit les visites.
- Les visites étaient très codifiées, intervint la mère.
- Depuis combien de temps ne l'avez vous pas vue ?
- Nous lui avons rendu visite dimanche dernier.
- Et depuis ? Pas de coup de téléphone ?
- Non. Le docteur Meyer était très strict, Bernadette faisait beaucoup de progrès.
Toujours la mère. Le père s'était recroquevillé dans le fauteuil.
- Depuis combien de temps était-elle... souffrante ?
C'était arrivé insidieusement. Quelques mois auparavant, après avoir vu à la télé une émission sur la famine en Afrique, Bernadette avait décider de jeûner régulièrement. C'était un sacrifice qu'elle offrait au Seigneur et ses parents n'y avaient rien trouvé à redire.
Et puis, le jeûne avait pris des proportions inquiétantes. Bernadette refusait toute nourriture, allant jusqu'à se faire vomir après les repas que sa mère lui imposait.
- Cela n'avait rien à voir avec la mode, Monsieur. Bernadette n'était pas futile. ses motivations étaient hautement spirituelles. Elle avait une véritable obsession de la pureté.
Julien imaginait sans mal la guerre qui s'était déclarée entre la mère et la fille, les combats autour des repas.
Et puis le médecin de famille avait donné l'alerte : l'amaigrissement était devenu trop visible. Trente kilos pour un mètre soixante. Bernadette, sous alimentée, perdait ses protéines. Malgré tout, ses résultats scolaires demeuraient exceptionnels.
Elle faisait des marches forcées dans la campagne pour se sentir en communion avec la nature. Elle luttait contre la pollution, les impuretés, prenait plusieurs douches par jour, à s'en irriter la peau.
On leur avait recommandé Cypriani qui s'était fait une réputation dans le traitement des anorexiques. Très peu de temps après l'hospitalisation de Bernadette, il était tombé malade et Meyer avait pris le relais. La mère ne l'avait pas regretté : Cypriani pensait que l'anorexie signe un malaise   familial et souhaitait prendre en charge l'ensemble de la famille. Pour lui, Bernadette essayait en martyrisant son corps de traduire les difficultés qu'elle avait auprès des siens. Elle n'avait pas eu le loisir de lui dire sa façon de penser.
Dieu merci, Meyer était plus pragmatique : pour faire reprendre du poids à Bernadette, il fallait l'enfermer et la gaver. La peser tous les jours. La récompenser si elle grossissait.
Cela, la mère le comprenait : à plusieurs reprises, l'envie de frapper Bernadette pour l'obliger à se nourrir l'avait envahie. Son désespoir et son sentiment d'impuissance étaient tels qu'elle avait accepté avec reconnaissance que quelqu'un d'autre joue les tyrans à sa place. Car, bien sûr, durant tout ce temps, son mari ne l'avait pas aidée. Il avait toujours tout passé à Bernadette . Elle avait l'impression d'avoir trois enfants, et non deux. Cela, bien sûr, elle ne le dit pas à Mornay, mais lui sentait la folle colère de la mère sourdre de chacune de ses paroles.
Il prit son courage à deux mains pour évoquer l'amant :
- Cette ordure l'a violée !
Le père se réveillait, blême, les lèvres serrées.
- Il n'y a pas eu de viol, Monsieur, dit doucement Julien. Voyez-vous, rien ne prouve qu'il s'agisse d'une seule et même personne.D'autre part, Bernadette avait déjà... euh... rencontré cet homme dans les mois précédents.
- Espèce de salaud ! Je vous interdis... !
Le père avait jailli de son fauteuil, et secouait Julien qui se dégagea avec précaution, le repoussant vers son siège où il s'effondra à nouveau
- N'y voyez aucune malveillance, poursuivit Julien. Peut-être Bernadette avait-elle un véritable ami ? Un garçon de son âge. Vous ne voyez pas? Un copain? Un cousin, peut-être?
Un été, dans la maison des Mornay, celle du grand-père, le notaire, on avait découvert Bertrand et Anne-Laure dans le foin. Son frère avait été roué de coups malgré ses quinze ans et Anne-Laure emmenée comme une victime, enveloppée dans la veste de sa mère.
C'était possible, après tout, une consolation peut-être, cette idée que la petite fille avait eu le temps de connaître un moment de grâce adolescente, avec un autre enfant amoureux.
Mais les parents échangeaient un regard outragé :
- Bernadette était une enfant sérieuse, Monsieur. Ce que vous suggérez est impossible, rigoureusement impossible. Cet homme l'a violée et il l'avouera quand on le retrouvera.
La mère avait à nouveau pris la direction des opérations. Elle se leva pour raccompagner Julien. Sur le pas de la porte, elle lâcha, sans haine mais avec détermination :
- Nous veillerons à ce que le docteur Mercier Beaumont ne fasse pas deux fois ce genre d'erreur.
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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