Partager l'article ! Danse avec les fous , 15: Le début c'est là Episode précédent Julien remontait les cent mètres qui le s&e ...
Julien remontait les cent mètres qui le séparaient de sa voiture. Il se sentait gluant. L'envie d'une douche le taraudait, irrésistible.
Il s'en voulait de n'éprouver aucune sympathie pour les Labeyrie et la dernière remarque lancée, comme la flèche du Parthe, n'était pas faite pour arranger les choses Pourtant, qu'y avait-il de commun entre Bernadette et Hassan, entre cette petite fille de bourgeois coincés et le fils des cités, psychopathe reconnu, à part leur séjour commun à l’hôpital Saint Sauveur?
Malgré tout, Béatrice Mercier Beaumont était livrée à la vindicte populaire et ses confrères la soutenaient du bout des lèvres.
Il avait une idée bien personnelle de ce que doit être la douleur des parents d'une petite fille assassinée. Les Labeyrie n'entraient pas dans son cadre. Il se fustigea : de quel droit ? De quel droit?
Mais le malaise ne le quittait pas. Son propre père avait bien assisté à l'enterrement de Tiphaine, le visage livide, soutenant sa mère défaillante ! Les Labeyrie étaient comme un écho lointain du couple Mornay, et Julien, qui avait ce filtre devant les yeux, s'en voulait de ne pas être neutre, de trouver le père trop démonstratif, la mère trop digne.
- Monsieur, hé Monsieur !
Une jeune voix le hélait, du trottoir d'en face. Il se retourna. C'était une jeune fille vêtue d'une manière conventionnelle, avec un carré de cheveux triste, l'air un peu inquiet.
- Monsieur, vous êtes la police ?
Il reconnut Thérèse, qui avait la bouche résignée de son père. Elle jeta un regard vers la maison. Mais nulle présence derrière les volets mi-clos.
Il traversa.
- Je m'appelle Julien Mornay.
- Vous êtes la police ? Je vous ai vu entrer. Je vous ai guetté. Maman croit que je sors à quatre heures. Elle ne m'aurait pas laissée vous parler.
L'adolescente était incolore, misérable, les épaules avachies. La ressemblance avec le père était criante. Nulle trace, chez elle de la blondeur triomphante de sa sœur qui explosait sur les photos malgré la maigreur indéniable. Cependant elle se rassurait au contact de Julien qui lui souriait avec douceur.
- Qu'est-ce qu'il lui est arrivé, à Bernadette ?
- Tes parents ne t'ont pas dit ?
- Pas bien.
Julien savait que tout vaut mieux que la semi-ignorance qui laisse vagabonder les jeunes imaginations. Il lui expliqua, avec des mots simples, s'interdisant les clichés sanglants. Elle avait l'air authentique, naturelle. Elle était un peu replète, aimant probablement les sucreries et le coca cola, s'il était autorisé chez les Labeyrie. Le sacrifice de Bernadette offrant à Dieu sa communion dans le jeûne avec les enfants ruandais avait dû être une sacrée humiliation. Il devina aussi qu'il y en avait eu d'autres et ne fut pas étonné quand elle dit brusquement :
- Bernadette, elle prenait les autres pour des imbéciles, elle se croyait la mieux.
Il laissa venir, hochant la tête :
- Tout le monde était débile elle disait : Maman, Papa, le docteur. N'empêche, elle était bien chez les fous comme le grand-père ! Et moi, je continuais à aller au collège ! Personne n'en parle de tout ça. Il faut rien dire, mais moi, je sais bien qu'ils sont d'accord avec le docteur...
- Le docteur Meyer ?
- Bien sûr. Et l'autre docteur aussi. Et puis elle se croyait la préférée de Papa, parce qu'il allait la voir en cachette. Elle ne mangeait pas tous ses repas et il repartait avec la nourriture dans ses poches. Et hier il y avait des biscottes du petit déjeuner dans son imperméable: elles sont tombées quand il l'a enlevé.
- Hier ? Ton papa l'a vue hier ?
- Ca, bien sûr, il ne l'a pas dit à Maman ! dit l'adolescente d'un air entendu.
Il resta un instant silencieux, ne sachant comment poser la question suivante. Il sentait que la volubilité de la jeune fille pouvait se tarir d'un seul coup s'il était maladroit : elle était dans un moment cathartique, vomissant devant un étranger la rancœur qu'elle aurait dû garder pour elle. Mais elle allait se reprendre et pleurer sa sœur perdue. Il se risqua :
- Elle te confiait des choses, Bernadette ?
- Vous pensez! grimaça l'adolescente, j'étais trop bête, moi !
- Tu ne sais pas si... elle avait un ami ? un petit ami?
La gosse blêmit. Une révolution s'était opérée sur son visage, presque adulte quelques instants auparavant, maintenant celui d'un enfant effrayé. Un flot de larmes noya le regard.
- Je sais rien dit-elle, je sais rien, d'abord.
Elle se sauva en courant, balançant maladroitement le sac où elle rangeait ses livres de classe. Il la vit disparaître dans la maison, qui l'avala.
L'avis des lecteurs.