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Cinq leçons sur le crime et l'hystérie
Editions du Seuil, 
9 octobre 2008

 

 

 

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Qui est l'auteur?

  Qui-est-l-auteur.jpg De la littérature, du polar, des cours d'éditage, des avis sur tout, des conseils à ne pas suivre...

 
Samedi 11 février 2006 6 11 /02 /Fév /2006 10:53
 
Julien marchait le long du fleuve.
Il était nerveux, irascible. Il poussait du pied une boite de soda cabossée, avec application, la faisant monter et descendre le long du petit talus, tentant de lui faire franchir les accidents du terrain, se laissant aller à une satisfaction puérile lorsqu'il y parvenait.
Il n'aimait pas ce père Labeyrie qui allait voir sa fille en cachette et l'aidait à dissimuler sa nourriture. Il n'aimait pas cette complicité irresponsable, le «surtout, ne disons rien à Maman». Ne rien dire à maman alors que la petite anorexique est en danger de mort. Ne rien dire à Maman, tout lui cacher, l'avouable et le reste. La petite n'est pas vierge, elle a un amant. Où le rencontre-t-elle ? Qui vient la voir dans sa prison ? Le père est-il au courant ? C'est sa fille préférée. Ils ont des secrets. Et la mère ne voit rien, bien sûr, cette imbécile ! Tout va pour le mieux dans ma famille. Personne n'a rien à dire. Ce qui ne me convient pas, n'existe pas.
Pourtant Tiphaine est morte. Alors à quoi ça t'a servi de fermer les yeux ? Bernadette est morte. Ne fermez pas les yeux. Ce n'est pas Hassan qui l'a violée.
- J’hallucine! Tu te convertis au foot, Julien ?
Rachid tourne autour de lui, s'agite et mouline des mains. Julien hausse les épaules : le foot ! Et envoie, de manière définitive, le bout de ferraille à dix mètres. 
Rachid avait été chargé de deux missions: rencontrer la famille Hassan et vérifier à tout hasard l'alibi de Meyer en interrogeant l'élève infirmière.
- La famille Hassan ?
Rachid leva les yeux au ciel. Borelli pensait toujours qu'il était plus apte qu'un autre à gérer les questions arabes ! Tu parles ! La mère de Nordine ne parlait pas un mot de Français d'abord ! Il lui avait fallu utiliser la petite sœur comme interprète. Car lui Rachid, ne faisait pas illusion bien longtemps: à part Dieu est grand et les insultes, il savait à peu près autant d'Arabe que Borelli d'Italien. A part ça c'est vrai qu'il se fondait dans le paysage, à la Petite Source, attendu qu'il avait grandi quelques blocs plus loin. Borelli pensait évidemment que le pavillon préfabriqué de ses parents le mettait socialement un poil au-dessus de l'H L M de Rachid. On sentait, à sa bienveillance paternelle que les Bensaïd étaient de bons Arabes. Borelli disait Maghrébins.
Ceci posé, Rachid fit le transparent au pied des tours et dans l'escalier sombre, monta résigné les huit étages car l'ascenseur était en panne et fit semblant de ne pas voir les quatre ados avachis au quatrième.
Fondu dans le paysage ! Borelli aurait trépigné de joie. Bien sûr il ne fallait pas trop en demander à la famille Hassan : ils savaient bien, eux, qui était Rachid. L'agressivité de la petite sœur, c'était quelque chose ! Une gazelle de quatorze ans qui s'était muselée parce qu'elle était réaliste mais dont le regard, extrêmement évocateur avait martelé : "vendu, pourri", pendant tout l'entretien.
Tous les frangins Hassan étaient dans la nature, mais c'était leur domicile usuel. Tarek était en taule. Safia faisait un C E S à la mairie, il ne l'avait pas rencontrée. Souad ne lui avait lâché que le strict minimum, butée, hostile :
- C'est toujours Nordine qui trinque. On a toujours quelque chose à lui mettre sur le dos. C'est pas un pointeur. Mon frère c'est pas un pointeur. Et il a tué personne! Mais dès qu'il y a un problème, on dit que c'est lui !
La description d'un Nordine archangélique offrant des fleurs aux vieilles dames était certes exagérée, mais il était vrai que six mois auparavant, Nordine avait été signalé comme participant à un braquage minable alors qu'il était... à l’hôpital Saint Sauveur, dûment chaperonné par deux infirmiers avec lesquels il tapait une belote, à l'heure du crime. Les flics avaient mis deux jours à s'en apercevoir, ah, ah... !
- Il a rien fait Nordine et on l'a pas vu d'abord ! C'est pas un pointeur. C'est ça que tu crois ?
Rachid ne croyait rien, chaviré par les rugissements de Souad et les gémissements de la mère. Quand sa propre mère était arrivée du Maroc elle avait appris le français en quelques mois. A la mort du père, le dernier des enfants avait huit ans. Elle avait surveillé leur scolarité dans les cris et les imprécations. Rachid avait dix huit ans lorsqu'il s'était rendu compte qu'elle ne savait ni lire ni écrire. Ce secret, que seule partageait la Princesse, il l'avait gardé pour qu'elle puisse continuer à secouer les petits, surtout Mehdi qui à l'époque avait quelques velléités de suivre la voie sinistre de Kamal.
Mais cette mère-là n'était pas sa mère.
Cette mère-là était dépassée et la confrontation le mettait en colère. Il naviguait entre la pitié et la rage. La mèche bleue, le khôl et le rouge à lèvre noir de la gamine confirmaient que les frères n'étaient pas là. La mère était une extra terrestre.
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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