C'est avec un soulagement qu'il ne se dissimula pas qu'il quitta la Petite source pour l'école d'infirmières. Nathalie Rivière avait proposé de le rencontrer à la sortie de son cours et Rachid passa quelques minutes bienfaisantes à reluquer les blondes pimbêches en pantalon trompette et petit pull moulant. Les œillades de la secrétaire de Meyer ne l'avaient pas laissé insensible. A vrai dire la créature était ravissante malgré son allure de poupée Barbie et Rachid adorait se laisser séduire par les poupées, n'en déplaise à Julien qui préférait les chieuses mais c'était son droit.
Il rêvait aux hanches androgynes de la jeune personne quand Nathalie Rivière l'aborda, décevante, insignifiante, floue. Rachid aimait les filles qui laissent dans l'esprit des contours nets. Celle-ci n’avait qu’un seul atout, sa chevelure rousse, nouée en une terne queue de cheval. Il se rappelait avec étonnement le sourire complice du docteur Meyer. Il s'était attendu à autre chose... Mais elle était souriante, aimable, et avait la grâce d'avoir vingt ans. Sans doute était-ce suffisant.
On ne pouvait lui dénier un certain à propos, comme put le constater Rachid, fermement dirigé vers la cafétéria au vu et au su de tous tandis que la jeune fille susurrait :
- Cela reste confidentiel, n'est ce pas ?
Ce n'était certainement pas la conception que le docteur Meyer avait de la confidence, mais la jeune élève infirmière choisissait visiblement d'impressionner ses copines. Elle faisait coup double, en laissant soupçonner ses relations avec Meyer et en se laissant interroger en public par le somptueux Rachid qui balaya de son œil oriental l'aréopage de péronnelles froufroutantes.
Vérifier l'alibi de Meyer n'était que pure routine, mais après le dérapage du matin, ni Julien ni lui n'avaient résisté à la tentation de montrer à ce type qu'il n'était pas intouchable.
Rachid savait déjà que le combat de boxe avait pris fin à vingt et une heures trente (victoire - par forfait- de Jean Henri Meyer). Et ici le bon docteur avait menti : le combat avait été d'autant moins difficile qu'il n'avait pas eu lieu ! En roulant en père de famille, il ne fallait pas plus d'une demi-heure au psychiatre pour rejoindre le centre ville. Au vu de la rutilante automobile japonaise (carrosserie réellement écarlate), astiquée, briquée et tout que Meyer garait devant sa consultation, Rachid était prêt à parier que celui-ci ne conduisait pas comme un grand-père. Alors ? A quelle heure avait-il rejoint Nathalie Rivière, en toute confidence ?
La jeune fille ne se fit pas prier, battant modestement des cils :
- Jean m'a rejointe vers dix heures et demie. Nous avions rendez-vous dans un café.
Ca lui laissait le temps quand même, à ce fou furieux, de repasser par l’hôpital et de tuer l'enfant, pour une raison, Rachid le reconnaissait, non encore élucidée. En tout cas, entrer dans l’hôpital, même à pied, devait être pour Meyer un jeu d'enfant. Nordine en était bien sorti !
Rachid soupira en lui-même: mieux valait ne pas trop s'exciter sur Meyer, malgré ses réflexions racistes. Borelli ne manquerait pas de lui faire remarquer la vraisemblable origine juive du nom. Borelli dirait israélite. En tant que flic maghrébin il était prié de ne pas trop la ramener sur les israélites.
Il leva les yeux sur la jeune infirmière et eut envie de rire: pas très jolie, intelligence moyenne, mais en confirmant, devant sa promotion qui l'épiait du regard, l'alibi d'un des médecins de l’hôpital, elle venait de réaliser un coup brillant. Il aurait parié qu'il avait devant lui la future Madame Meyer.
- Mais si tu veux mon avis, lui ne le sait pas encore !
Nathalie Rivière l'avait laissé, assez satisfaite d'elle-même, mais Rachid avait attendu quelques minutes avant de se lever à son tour. Technique Mornay : je touille mon café, nonchalant et désinvolte, et je vois venir.
Il avait vu. Une jeune femme d'une trentaine d'années. Séduisante. Elle lui avait glissé, la voix enjôleuse :
- Vous n'allez pas interroger toutes mes élèves, Monsieur l'inspecteur ?
Non bien sûr, chère Madame. Urbanité Mornay.
- C'est la monitrice de l'école. Elle en raconte de drôles sur Meyer tu sais... Même si on peut supposer qu'elle est poussée par la colère ou le dépit. Elle a fait quelques réflexions plutôt pincées sur l'âge de la petite Rivière. Meyer a dix huit ans de plus qu'elle. Elle dit qu'il fait toujours ça, draguer les élèves, que pour lui passé trente ans les femmes sont bonnes à jeter. Elle dit qu'il a tellement peur de vieillir qu'il se teint les cheveux et utilise des crèmes anti rides.
- Rachid !
- Ca avait l'air sérieux je t'assure. J'ai envie de creuser ça, moi !
- En interrogeant sa secrétaire ?
- Et pourquoi pas ? On a un psychiatre qui n'aime que les petites jeunes et une adolescente, patiente du dit psychiatre qui a des relations sexuelles suivies... avant d'être assassinée dans son service. Imagine qu'elle l'ait menacé de tout révéler : ça serait un sacré mobile, ça!
- Aimer les jeunes filles ce n'est pas aimer les petites filles !
- Et puis il n'est ni chômeur ni arabe. Chez les Arabes c'est culturel. Intrinsèquement lié à leurs coutumes.
- Où as-tu appris des mots difficiles comme ça ? Dans ton lycée de banlieue ?
- Ben oui, on avait un bon prof de Français: Kowalewski, il s'appelait.
Julien sourit, bon prince :
- Tu ne crois pas au bon docteur Meyer, notable éminent de cette ville. Tu as autre chose ?
Julien hocha la tête. Il hésita avant de répondre. Il avait l'impression de lâcher ses démons dans la nature .
- C'est le père de la petite, dit-il enfin, il y a quelque chose qui me gêne.
Il sentait ces pères-là. Il savait les repérer.
- Le père ? tu penses que c'est le père ?
- Je ne sais pas dit précipitamment Julien qui regretta aussitôt de s'être dévoilé. Simplement il y a des choses bizarres : il raconte des bobards quand il dit qu'il n'a pas vu sa fille ; il l'a vue en cachette. La grande sœur dit aussi qu'il l'aidait à dissimuler de la nourriture.
-Mais ça, ça veut juste dire qu'il l'aimait, pas qu'il...
- Il faudrait savoir, dit sèchement Julien. Cette fois ci je ne te parle ni d'un Arabe, ni d'un RMiste. Ce type a pignon sur rue!
- Mais c'est son père !
- Oui c'est son père. Mais l'inceste est une réalité après tout. Cette gosse de douze ans qui a des relations sexuelles suivies sans que ses parents le sachent, alors qu'elle ne sort jamais, qu'elle est enfermée à l’hôpital... Ca parait logique que ce soit un proche.
- Pourquoi pas un des gamins de l’hôpital ?
- Ca ne cadre pas trop avec ce que l'on sait d'elle : le genre un peu pimbêche. Les gamins de l’hôpital, j'ai cru comprendre qu'ils étaient plutôt malades. Le père est bizarre je te dis.
- Mais qu'est ce qui te fait dire ça ?
- Je... Je le sens.
- On dirait que tu en fais une affaire personnelle ! dit Rachid avec étonnement
Julien haussa les épaules et tourna le dos, contemplant le fleuve avec application.
- Il y a autre chose, dit-il au bout d'un moment. Une histoire au sujet du grand-père de Bernadette. Il semble atteint de maladie mentale, peut-être hospitalisé à Saint Sauveur. J'aimerais bien en savoir plus là-dessus.
- Quel rapport avec la gamine ?
- Le fait qu'elle ne soit plus vierge agite tout le monde, parce que tout le monde trouve ça scandaleux, ou épouvantable, mais après tout rien ne prouve qu'il y ait un lien entre ça et son assassinat. C'était une enfant brillante, intelligente. Peut-être mettait-elle son nez où il ne fallait pas.
- Tu veux réinterroger les parents ?
- Oui, avec peut-être un peu moins de ménagements.
- Ils ne te plaisent pas les Labeyrie !
- Non. Ce sont des bourgeois rassis. Ils savent qu'ils ont raison : leurs valeurs sont les meilleures, leur éducation est parfaite. Vois-tu, pour eux, tu n'existes même pas : ils sont allés dans d'autres écoles, ils habitent dans d'autres quartiers. Peut-être ont-ils entendu parler de toi à la télé, mais à mon avis non, parce qu'ils ne regardent que les opéras, quand ils sont retransmis en simultané sur France Musique. Ces gens-là m'emmerdent.
- On jurerait que tu viens de décrire ta famille, dit Rachid en riant
- Ta gueule !
L'avis des lecteurs.