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Cinq leçons sur le crime et l'hystérie
Editions du Seuil, 
9 octobre 2008

 

 

 

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  Qui-est-l-auteur.jpg De la littérature, du polar, des cours d'éditage, des avis sur tout, des conseils à ne pas suivre...

 
Samedi 18 février 2006 6 18 /02 /Fév /2006 09:21

Premier épisode

Episode précédent

- Vous pensez avoir quelque chose à me dire ?

- Je suis stressée, vous savez. C'est moi qui m'occupe de Valentine quand le docteur est de garde. La nuit et tout. J'ai peur de rester toute seule maintenant. Elle sera de garde demain. Et Monsieur Beaumont qui ne revient pas avant un mois.

- Monsieur Beaumont ?

- Son mari.

En même temps qu'elle parlait, elle désignait du menton un des cadres sur la cheminée. Julien se leva et le saisit pour se donner une contenance. C'était le portait d'un homme élégant, exceptionnellement beau. La merveille exotique avait ce front large et ce menton volontaire. La ligne des sourcils était identique, et ici le teint semblait d'abricot mûr, révélant une incontestable origine africaine ou antillaise.

Julien se demanda si là était la faille du docteur Mercier Beaumont, si c'était la nécessité de protéger cette petite fille à moitié d'ailleurs qui l'avait rendue si intransigeante, si vigilante et si vulnérable.

Il y avait donc un mari, séduisant, raffiné, qui donnait la clé du charme extraordinaire de Valentine, et l'orgueilleux se sentit presque humilié, sentant une fois encore combien était lourd le poids de son enfance, malgré les excentricités et les provocations dont la plus élaborée était son entrée dans la police, à un niveau qui avait fait s'étouffer son père de fureur. Non, il n'en était pas mort, Dieu veille sur ceux qui l'honorent ! Mais entre Maître Mornay, du barreau de Paris, et le docteur Mornay, psychiatre mondain, l'inspecteur Mornay faisait pâle figure. Maître Mornay senior, le notaire, s'arrachait la gueule chaque fois qu'il devait parler du plus jeune de ses fils. On ne pouvait en dire autant de Julien qui ne prononçait jamais le nom de son père.

Béatrice lui donnait une sacrée leçon de tolérance. Il connaissait bien les siens : heureusement pour elle, Valentine était belle et brillante ; toute défection aurait été attribuée aux origines de son père.

Elle arrivait. Porte qui claque, bruit des talons plats sur le carrelage du couloir. Il reposa la photo.

Elle entra. Baiser à la merveille, pendue à son cou, signe de tête à Sandrine. Pour lui un regard acéré, inquiet.

Elle n'avait pas dû passer une bonne journée : les pressions concernant Hassan avaient dû se faire plus fortes et il ne doutait pas qu'elle tenait sa ligne, en dépit de ses incertitudes.

Sandrine déversa ses doléances : le téléphone, les journalistes, le violeur dans la nature, les menaces. Elle s'abreuvait de littérature de caniveau, la princesse avait-elle un nouvel amant, la petite fille disparue était séquestrée par un grand-oncle pervers. Le monde était peuplé de pédophiles et d'actrices nymphomanes et la police ne faisait rien .

Béatrice eut un soupir excédé : elle avait eu les journalistes, les commentateurs télé, stupéfaits que passer sur le petit écran ne soit pas le principal objectif de son existence, les menaces implicites (si vous ne vous exprimez pas, le sujet sera peut être mal traité). Sans parler des malades, avec leur sens aigu de la réflexion percutante :  "C'est vrai que vous avez laissé partir l'assassin de la petite, Docteur?"

Le secrétariat de direction avait appelé : le directeur souhaitait la rencontrer, avec le président du conseil d'administration. Elle avait mine de croire qu'il sollicitait un rendez vous et avait fait répondre qu'elle était prête à les rencontrer le lendemain à son bureau. Après tout, elle pouvait s'offrir de petites joies.

Mais là, Sandrine était la goutte d'eau.

Elle la dirigea fermement vers la cuisine, Valentine dans ses jambes, avant de revenir face à Mornay : elle envoya rouler ses chaussures sur le tapis avant de se pelotonner dans un des fauteuils, prouesse que lui permettait son petit gabarit.

- Vous vouliez d'autres renseignements ?

Absolument. C'est pour ça qu'il était venu. Pas pour titiller son masochisme en contemplant les photos de François Beaumont.

- Je voudrais savoir si Hassan est toxicomane... Si toutefois vous ne transgressez pas le secret médical en me donnant cette information ajouta-t-il prudemment.

Il n'avait pas envie de se faire remettre à sa place. Pas maintenant. Elle secoua la tête et répondit simplement :

- Non.

- On m'a pourtant dit le contraire.

Elle le regarda avec stupéfaction :

- Un collègue ? Un collègue vous a dit ça ?

- Madame Dubout. La surveillante.

- Oh !

Elle haussa les épaules avec un demi-sourire, puis répéta :

- Nordine n'est pas toxicomane, vous pouvez me croire. Il prend une cuite de temps en temps mais ça ne va pas plus loin. Ni toxiques, ni médicaments.

- Mais pour les vendre ?

Elle réfléchit :

- C'est ce que vous a dit Dubout ? Qu'il est allé au pavillon des enfants pour voler des médicaments afin de les vendre ?

- Oui

- C'est mal connaître Nordine. Je suis sûre que dès qu'il a mis le pied hors du pavillon, il a disparu dans la nature ! Ou alors, il aurait volé les cachets dans son propre pavillon. Faire le projet d'aller dans le pavillon voisin, voilà qui dépasse les capacités d'élaboration de ce malheureux. Il est dans l'instant présent. Point. Il sort du pavillon, il s'enfuit. Il va chez le boulanger, il pique des chocolatines. Après quoi, il s'installe à la terrasse de son café favori ! Mais bien sûr, si vous tenez compte de l'opinion de Dubout pour affiner les diagnostics médicaux !

Il s'était trompé. Dubout ne laissait pas le docteur Mercier Beaumont indifférente. Il reprit doucement :

- Je crains que l'opinion de madame Dubout ne devienne bientôt l'opinion publique.

Elle acquiesça, découragée :

- C'est terrible. Mais on ne peut pas accuser Nordine comme ça ! Je suppose que vous cherchez des preuves, des indices. Enfin quoi! Il ne suffit pas qu'il ait la tête de l'emploi !

Elle se battait pour Hassan, mais on l'accuserait de se défendre elle-même.

- Le docteur Meyer prétend que Hassan est dangereux.

Elle se détendit un instant :

- Ah, Jean ! Il vous a raconté son combat contre Nordine ?

- C'est un témoignage qui peut vous porter tort... lui porter tort, je veux dire.

Elle sourit :

- Oh, je suis assez tranquille : Jean ne témoignera de rien du tout et nulle part... Il relit six fois chaque document qu'il signe. Et puis bon, quel mobile aurait-eu Nordine pour tuer cette gosse ? Même si elle l'avait surpris, il criait "bouh !" et elle se sauvait à toutes jambes. Il faut un mobile pour assassiner quelqu'un !

- L'opportunité suffit parfois.

Le mobile c'était pour la galerie. C'est drôle comme parfois les mobiles étaient dérisoires. Et puis, Hassan n'était qu'un malade mental. Un fou a-t-il besoin d'un mobile ? Bien sûr que non ! Il tue parce qu'il est fou, pour assouvir une pulsion, parce qu'il est dehors au lieu d'être enfermé. Parce que le psychiatre l'a laissé sortir !

- Puis-je vous poser une autre question ? Il semble que le grand-père de Bernadette soit également hospitalisé à Saint Sauveur. Etes vous au courant?

- Quel rapport avec Bernadette ?

- Ecoutez, c'est vrai que Hassan est un suspect idéal. Mais c'est vrai aussi que cette gosse et Hassan, ça ne colle pas bien. Elle n'a pas été violée, contrairement à ce qui est répandu. Il est peu probable que Hassan ait été son amant. Il ne s'agit plus d'opportunité, mais de mobile. Pour avoir le mobile, il faut tenter de connaître Bernadette. J'ai vu ces parents...

Il marqua une pause. Elle approuva pleine d'intérêt:

- Même si je savais quelque chose sur l'hospitalisation de son grand-père, je ne pourrais rien vous dire, vous le savez bien. Vous êtes vous adressé à l'administration de l’hôpital ?

- Vous savez bien qu'ils ne communiqueront rien sans l'aval du docteur Delmas.

- Oui, c'est une passionaria du secret médical.

Elle le regardait d'un air désolé :

- Le but du secret, dit-elle gravement, ce n'est pas le secret en lui même, contrairement à ce que pensent certains de mes confrères. Le but du secret, c'est la protection de nos patients.  De tous nos patients.

Hassan aussi.

à suivre

 

 

 

Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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