Le psychopathe toujours en fuite.
Le calvaire de Bernadette.
La psychiatre ne revient pas sur ses déclarations.
Les titres barraient les premières pages car l'actualité était pauvre en informations internationales. Les Irlandais étaient calmes et le président des States tenait son zizi tranquille.
Aux journaux télévisés de la veille, on avait vu Jalons, plein de componction, exiger que tout soit mis en œuvre pour retrouver Hassan, assurer à ses électeurs qu'il était partie prenante dans la douleur de la famille, rassurer les malades et leurs proches. Pas un mot sur Mercier Beaumont, mais une manière démagogique de déplorer que la loi ne soit pas différente, que l'appréciation de la dangerosité soit laissée aux seuls médecins. L'entretien avait été un chef d’œuvre de roublardise. Julien avait admiré le numéro, vautré sur son canapé devant la chaîne info, en se nourrissant d'un pâté acheté au Tunisien d'en bas. Un œil sur Jalons, l'autre sur l'espace vide au-dessus de la télé, se disant qu'après tout, il allait peut-être acheter l'affiche de Vander Meulen.
Hassan était introuvable ; ce n'était pas la première fois : il avait une capacité peu banale à disparaître corps et biens. On restait quelques mois sans nouvelles et puis il refaisait surface, frais comme un gardon, l'arme à la main, en braqueur de chocolatines. Il aurait fallu ratisser les cités, d'autant plus promptes à s'embraser que l'accusation de pédophilie et de meurtre éveillait dans le public un écho horrifié.
Le préfet voulait Nordine, violeur et assassin présumé (on n'avait pas convaincu les journalistes que les deux n'étaient pas forcément liés), mais sans que les cités ne se révoltent. Il sortait d'en prendre : quelques mois auparavant un gamin avait été stoppé net sur une moto, certes volée, par la balle d'un flic nerveux qui l'avait envoyé ad patres en moins de temps qu'il n'en faut pour tirer. Les voitures avaient brûlé, les magasins avaient été saccagés et la télé était venue voir. Tout, mais pas la télé. Pas la télé qui, avec à l'appui des images outrancières de mioches menaçants et de mères en larmes démontrait au pays qu'il était incapable de faire régner l'ordre dans son coin de province.
Le pâté expédié, Julien avait traîné en sirotant un fond de rouge algérien qui râpe le palais. Il n'arrivait pas à se coucher avec, dans la tête, les images mêlées de la petite fille sur une table de marbre, du légiste officiant comme un bourreau, des parents dignes et douloureux.
Tiphaine revenait.
Heureusement il n'avait gardé d'elle aucune photo.
Pourtant, il refusa d'entrer dans sa chambre. Pas de photo de Tiphaine, mais des portraits d'Anne, il y en avait, qu'il ne se résolvait pas à tourner vers le mur. Il était bien tout seul désormais : Tiphaine était morte, et Anne s'était tirée. Qu'elle commence à devenir une actrice cotée n'arrangeait pas les choses : il craignait toujours de tomber sur elle, au détour d'une émission de télé. Mais il espérait aussi revoir inlassablement le fin visage un peu pointu, la moue méprisante, les paupières voilant le regard de myope.
Il tenta de conjurer son début d'insomnie en se passant pour la trentième fois un Tavernier vachard, quête initiatique autour de cadavres allongés sur des tables de marbre. C'était pour lui.
Il avait fini par s'écrouler sur le canapé : dans son cauchemar, Anne était psychiatre. Plus chieuse que nature. Le genre qui résiste à tout, qui a une opinion sur tout, qui veut changer le monde pour qu'il soit meilleur. Le genre qui exige des autres morale, rigueur, honnêteté. Le genre qui l'est elle-même, honnête, ce qui fait qu'on ne peut pas l'envoyer sur les roses. Et tout ça en étant butée, jolie, têtue, au bord des larmes si on l'agresse et qui fait tout pour être agressée vu qu'elle emmerde le monde. Au réveil, les facéties de son inconscient le laissèrent perplexe et agacé. Cette fascination morbide pour les femmes qui la ramènent commençait à bien faire. Il lança la cafetière et descendit chercher les journaux en renonçant pour la sixième fois aux vins du Maghreb.
Les articles ne précisaient pas qu'il n'y avait pas eu viol, comme si certaines informations avaient volontairement été laissées de côté. Le fait que l'enfant n'était plus vierge avait filtré et, de la même manière que les parents de Bernadette, les journalistes n'imaginaient pas autre chose que l'agression sexuelle comme si toute autre supposition eût été susceptible de souiller la mémoire de l'enfant. Le journal local, par la voix d'un certain Puivert, mettait même en doute les conclusions du légiste. Julien parcourut l'article, mal à l'aise. Il imaginait la colère cataclysmique du légiste : s'étouffant, bavant, jurant, vouant aux gémonies le fils de pute. Certes, une leçon ne ferait pas de mal à ce type suffisant, mais d'un autre côté, sa compétence n'avait jamais été mise en doute : il connaissait bien son métier.
Puivert allait plus loin que Jalons dans sa mise en cause de Mercier Beaumont, dont il fustigeait le manque d'expérience, regrettant que la signature des levées d'internement ne soit pas dévolue aux seuls chefs de service. La fin de l'article était assez odieuse, rappelant au docteur Mercier Beaumont qu'elle-même avait une fille, à la merci des psychopathes de tout poil.
Oubliant ses résolutions du réveil, Julien se sentit gonflé de colère : il ne voulait pas qu'on attaque Béatrice, même s'il refusait de s'avouer la pernicieuse influence de la merveille exotique, double mystérieux de Tiphaine.
Une nouvelle fois, il se sermonna sévèrement en dévalant l'escalier : Borelli ne voudrait que des faits, le juge d'instruction était sans imagination. Poursuivre l'enquête sans tenir compte de Tiphaine.
L'avis des lecteurs.