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Cinq leçons sur le crime et l'hystérie
Editions du Seuil, 
9 octobre 2008

 

 

 

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  Qui-est-l-auteur.jpg De la littérature, du polar, des cours d'éditage, des avis sur tout, des conseils à ne pas suivre...

 
Mardi 21 février 2006 2 21 /02 /Fév /2006 10:29
 
Le directeur de l’hôpital était quasiment nain. Sa petite taille était à l'origine d'une colère inextinguible, qui ne l'avait pas quitté depuis son adolescence. Une grande partie de sa vie quotidienne était gâchée par les artifices qu'il tentait de mettre en œuvre pour faire oublier à ses interlocuteurs cet état de fait. Il se tenait droit à l'excès, le menton agressif, une mèche volumineuse, à la limite de la crête étirant tant bien que mal la silhouette. Du fait de la rage irrépressible qu'on lisait dans son œil, nul n'aurait osé parier sur la présence vraisemblable de talonnettes à l'intérieur des chaussures sur mesure. De toute manière, il affectionnait la position assise qui limitait les comparaisons, son fauteuil étant légèrement surélevé.
C'est pourquoi, le fait de venir jusqu'au bureau de Mercier Beaumont, qui le dépassait de dix bons centimètres même en talons plats, l'agaçait prodigieusement. Il ne pourrait s'asseoir qu'elle ne l'y invite et il était sûr qu'elle ferait volontairement durer le plaisir : ces fichus psychiatres perçoivent toutes vos faiblesses.
Pour couronner le tout, il lui faudrait supporter Jalons, cauteleux et gras, dont le manque de subtilité lui donnait des sueurs froides.
Oui, la situation était délicate, oui les syndicats allaient en profiter pour réclamer de nouveaux postes, mais était-il nécessaire de se mettre en plus à dos le corps médical en incriminant l'un des siens !
Jalons avait beau représenter que Mercier Beaumont n'était pas soutenue par ses collègues, il n'était qu'un bleu ! Le directeur connaissait bien leur esprit de corps. Dès qu'ils attaqueraient la jeune femme, la Delmas en personne monterait au créneau. Jalons croyait que tout se règle dans la brutalité maquignonne ; il y avait longtemps que le directeur avait pris son parti des relations ambivalentes que développent entre eux les médecins hospitaliers. Delmas ne défendrait pas Mercier Beaumont, mais l'idée qu'elle se faisait de la médecine. Accessoirement, elle se protégerait pour une prochaine fois. Faire comprendre cela à Jalons relevait de la mission impossible. Il fallait le voir pour le croire, mais ce type était capable de vous faire un clin d'oeil en pleine réunion, en manière de complicité !
Malheureusement, le directeur ne pouvait se passer des politiques : il avait besoin, pour faire voter ses budgets, d'un président de C A qui lui soit favorable. Dans sa longue carrière administrative, il avait appris à manipuler ces notables provinciaux et il n'avait pas la naïveté de prendre pour argent comptant la jovialité bon enfant et les claques dans le dos. Il acceptait le deal qui prévoyait que Jalons se servait pour faire campagne de la vitrine de l’hôpital, y négociant avec les syndicats des avantages qui aggravaient régulièrement son ulcère, et d'autant qu'au niveau national, Jalons défendait sans état d'âme la politique inverse.
En traversant l’hôpital, Jalons serrerait trente mains, surtout celles des femmes de ménage et des intérimaires : Un employé satisfait, c'est trois électeurs potentiels. Il ne se jetait plus sur la paluche des schizophrènes depuis qu'un conseiller lui avait fait remarquer que nombre d'entre eux étant sous tutelle, ils n'ont plus le droit de vote.
Par contre, mais c'était là le seul avantage, on pouvait marcher aux côtés du président : Jalons était si rond qu'il en paraissait petit.
 
Mercier Beaumont portait ces mocassins à talons plats, signe d'une notable indifférence à la conception directoriale de la féminité en talons aiguille, et provocation pour les hommes de petite taille. Heureusement, elle avait l'air fatiguée et semblait moins scandaleusement sûre d'elle que d'habitude.
Jalons ne tenta point le clin d'oeil de rigueur : il y avait beau temps qu'il avait classé la psychiatre dans la catégorie des emmerdeuses ; elles réfléchissent, raisonnent, ont le culot d'argumenter, et en prime, se foutent de vous ! Celle-là avait de surcroît l'ironie mordante, avec son air de ne pas y toucher. Son mari ne devait pas rigoler tous les jours ! C'est pour cela qu'il avait choisi de travailler pour l'UNESCO, ah, ah! Il évitait sa femme et avait peut-être une femme dans chaque port. On sait bien que les Noirs sont chauds !
En attendant, si Madame pouvait prendre quelques jours de congé, le temps que les esprits s'apaisent...
- Vous affronteriez les médias tout seul ? dit Béatrice sarcastique.
Et voilà ! Tout de suite agressive ! Et touchant où il le fallait. Il n'y avait pourtant pas de quoi la ramener avec cette histoire de Hassan ! Un Arabe, en plus ! Ca obligeait à marcher sur des œufs : ne blesser personne, prendre garde à la communauté de Maghrébins-travailleurs-qui-se-tiennent-tranquilles, compatir discrètement aux préoccupations des Français-de-souche-travailleurs-qui-se-tiennent-tranquilles, réfuter les accusations de racisme, réfuter les accusations de laxisme... Bien sûr, pour elle, c'était facile, avec son mari...
- Je vous demande pardon ?
Elle l'avait cueilli au vol, alors qu'il se délectait de sa langue de bois habituelle.
- Enfin, bien sûr, Docteur, vous m'avez mal compris, ce n'est pas ce que je voulais dire...
Elle le laissait s'empêtrer. Que voulait-il dire? Qu'elle favorisait un Arabe parce que son mari était noir ? Débrouille-toi donc imbécile ! Parmi les suaves coups de fil reçus la veille, certains faisaient allusion, en effet, au fait qu'elle aimait les bronzés.
Les circonlocutions de Jalons la faisaient rire et elle constata avec étonnement le même amusement dans l'oeil du directeur.
- Enfin, Docteur ! finit par exploser Jalons, ce serait quand même plus simple si vous nous laissiez régler tout ça. Tant que Hassan n'est pas retrouvé, nous serons sur la sellette. Il serait préférable que nous parlions d'une seule voix !
Elle haussa les épaules :
- Je ne m'intéresse à Hassan que dans la mesure où il est mon patient : je ne reviendrai pas sur ce que j'ai écrit.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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