Vendredi 24 février 2006
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10:47
- C'est à la police de prouver que Hassan est coupable. Et, s'il l'est, croyez bien que je me remettrai en question. Mais pour l'instant, vous vous contentez de reprendre ce qui est écrit dans les journaux de ce matin. Je ne suis pas un personnage public : je me contrefiche de l'opinion de la foule, qu'elle soit spontanée ou qu'on la lui souffle !
De la foule! De la plèbe! C'est ce qu'elle pensait cette bourge intello ! Lui aussi faisait partie du vulgaire, du commun ! Tout juste si elle ne truffait pas sa sortie de citations latines pour mieux l'humilier ! Elle lui avait déjà fait le coup. Et bien sûr, elle ne jugeait jamais utile de traduire ! Il fallait prendre un air entendu alors qu'elle vous abreuvait peut-être d'insultes!
- Madame, j'ai quelques appuis au ministère... jeta-t-il la voix sifflante.
Elle ne se donna pas la peine de répondre, se tournant vers le directeur :
- Vous ne comptez pas que je modifierai un diagnostic, et que je chargerai un malheureux, uniquement pour ne pas ternir l'image de l’hôpital dans l'opinion ?
C'était l'écueil avec Mercier Beaumont : elle manquait totalement de diplomatie. Elle vous assenait brutalement les choses et attendait sévère comme un juge, que l'autre en face prenne ses responsabilités. Autant dire qu'elle était souvent déçue ! Pas étonnant qu'elle ne soit pas chef de service: les autres n'étaient pas assez bêtes pour élire cette punaise !
Le directeur ébouriffa sa crête : malgré les talons plats provocateurs, il avait un faible pour elle :
- Madame, il est vrai que la situation est délicate (c'était la vingt sixième fois qu'il prononçait le mot depuis la veille) : le public comprend mal que l'on puisse laisser sortir des patients supposés dangereux, et même si la loi le permet. Vous savez bien comment l'homme de la rue réagit : tous les internements sont abusifs, jusqu'au jour où l'un des patients dont il réclamait la liberté à grands cris commet un acte répréhensible. Et vous savez bien aussi que l’hôpital entier pâtit d'une situation comme celle-ci.
- J'avais cru noter, au contraire, que j'étais considérée comme la responsable principale...
A la fin de l'envoi, je touche...
Le directeur ne put qu’acquiescer :
- Pour l'instant en effet, je le reconnais...
Il hésita un instant avant de lâcher :
- Bien entendu, vous êtes maître de votre diagnostic. La direction ne fera aucun commentaire, je vous en donne l'assurance.
Jalons manquait s'étouffer tandis que Béatrice ne cachait pas son soulagement. Ce n'était peut-être qu'un répit de quelques jours mais d'ici-là, la police aurait peut-être mis la main sur Hassan. Mornay était peut-être moins nul que les autres.
Pendant qu'elle se replongeait dans les dossiers de ses malades, Jalons laissait éclater son indignation :
- Cette femme est caractérielle ! Elle nous coule dans l'opinion !
- Cher ami... dit le directeur en joignant les mains.
Il s'emplissait la bouche du "cher ami" que l'autre lui servait régulièrement pour faire passer les couleuvres.
- Cher ami, on ne peut forcer un médecin à revenir sur son diagnostic.
- Mais c'est n'importe quoi ! Tout le monde sait que Hassan est coupable ! D'un meurtre pédophile, en plus ! Vous imaginez ! Et par la voix d'un de ses médecins, l’hôpital prend le parti de ce monstre !
L’Hôpital prenait un H majuscule.
- L’Hôpital n'a pas d'opinion, cher ami. Il ne fait pas de commentaire.
(- Et Il n'a pas d'électeur, ajouta le directeur in petto.)
- Je ferai casser cette folle ! J'ai des appuis !
Le directeur haussa les épaules avec agacement : déplacer un praticien hospitalier est à peu près aussi simple que déplacer un juge. Jalons pouvait se griser de ses dîners mondains avec le chef de cabinet du ministre, Mercier Beaumont n'en avait cure!
Il préférait sa méthode : du tact, de la mesure. Si la situation empirait dans les jours à venir, Mercier Beaumont, qui n'était pas idiote, parviendrait elle-même à la conclusion qu'un peu de repos serait profitable à tout le monde.
- Ce n'est pas elle qui va se faire les syndicats, grinça Jalons en désespoir de cause.
Mais le directeur refusa de s'apitoyer. Les manœuvres de Jalons avec les représentants syndicaux l'exaspéraient suffisamment en temps ordinaire pour qu'il n'éprouve pas une joie mauvaise à voir Jalons les affronter sans rien dans sa besace.
L'avis des lecteurs.