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Cinq leçons sur le crime et l'hystérie
Editions du Seuil, 
9 octobre 2008

 

 

 

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  Qui-est-l-auteur.jpg De la littérature, du polar, des cours d'éditage, des avis sur tout, des conseils à ne pas suivre...

 
Dimanche 26 février 2006 7 26 /02 /Fév /2006 12:49
 
Ils étaient quatre. Ils sortaient le dimanche avec leur mère. Les deux aînés marchaient devant, descendant la rue comme de gracieux petits soldats, graves, l'air réservé. Derrière eux, Tiphaine et Julien ne pouvaient s'empêcher de piétiner, de sauter, de caracoler comme des recrues mal dégrossies. Ils mouraient d'envie d'échapper à la procession mais les coups d'oeil impérieux de leur mère les ramenaient invariablement à cette attitude misérable, les yeux baissés sur les chaussures vernies.
- Ne vous faites pas remarquer.
Les trois garçons étaient vêtus de manière identique : de longs bermudas de flanelle leur battaient les genoux et ils portaient une casquette, solide couvre chef en velours côtelé qu’ils ôteraient en entrant dans l'église. L'hiver, ils avaient froid aux jambes, malgré les hautes chaussettes à motifs écossais mais leur père et leurs grands-pères avaient eu froid avant eux et ils n'en étaient pas morts.
La petite fille virevoltait pour faire voler sa jupe plissée. Elle allait chez les bonnes sœurs, une semaine en gris, une semaine en bleu marine et rêvait en secret d'une orgie de rouges et de jaunes criards, peut-être même d'une robe à motifs orangés, comme celle que portait Lydie, la petite fille de Nanou qui s'occupait du ménage et des courses.
La mère était ravissante - la ravissante madame Mornay - sobrement vêtue, avec élégance. C'était une fille Saint Amans et elle portait ce nom comme une grâce, avec une certitude d'être bien née qui faisait oublier le front têtu et la bouche veule.
Le père ne les accompagnait pas à la messe. Il laissait à la famille le soin de le représenter, les considérant avec indulgence lorsque le cortège s'ébranlait. Il était d'une beauté peu banale, le regard très clair, la peau hâlée, les épaules carrées, d'une perfection presque désespérante. Sa femme lui vouait une admiration excessive et semblait se fondre dans l'aura extraordinaire qui émanait de lui, en venant même à oublier, que fille Saint Amans, on lui devait des égards.
Bertrand et Henri-Pierre luttaient pour être à la hauteur. Mais tout était joué. Henri-Pierre avait beau se passionner pour les chevaux, il ne serait jamais un cavalier émérite, comme son père. Quant à Bertrand, le violon tant aimé était pour lui devenu un supplice : Maître Mornay le reprenait avec une compassion mesurée, avant de saisir l'instrument, discrètement excédé, pour une de ces démonstrations profondément humiliantes qui faisaient se pâmer leur mère.
Grâce au ciel, ils se maintenaient en classe dûment vissés par les jésuites qui en étaient à leur quatrième génération Mornay. On en ferait quelque chose.
Tiphaine était rebelle. Sa jupe dansait dans le soleil et elle n'avait pas le souci de dissimuler sa culotte blanche. Heureusement, ce n'était qu'une fille et ses excentricités étaient accueillies par des haussements d'épaules agacés.
Julien aimait Tiphaine. Il l'admirait. Il était dépendant d'elle.
Plus jeune qu'elle de deux ans, il l'avait toujours vue, penchée sur lui, le regard impérieux, la bouche sévère : Julien, nous allons faire ceci; Julien, nous allons là-bas; Julien, écoute ce que je te dis !
Elle le récompensait de son allégeance en lui ouvrant la porte de ses jeux. Tiphaine n'était jamais là, en face de vous, dans la grisaille parentale : elle vivait avec des êtres mystérieux dont elle connaissait les secrets, elle écoutait le chant des arbres, elle se parait de couronnes de feuilles. Elle souriait peu mais ses éclats de rire le ravissaient, laissant voir les dents blanches, avec un mouvement de l'épaule qu'il avait à jamais gravé dans son esprit. C'est curieux comme il se rappelait ce geste délicieux qui provoquait son propre rire, alors que les traits de Tiphaine s'étaient pratiquement effacés de sa mémoire.
Au gré de l'imagination de sa sœur, il était tour à tour l'esclave, le chevalier, le félon. Elle était avant tout une princesse délicate dont les jupes s'arrondissaient en corolle, laissant voir dans un éclair des jambes graciles aux genoux écorchés.
Bertrand s'était mis au piano. Henri-Pierre avait plaqué les chevaux pour occuper le grenier où il ne se nourrissait que de livres. Tiphaine avait douze ans. Elle avait dit en pouffant : "maintenant, je ne suis plus une petite fille, mais tu peux pas comprendre". Des années plus tard, Julien pouvait encore évoquer la terreur qui l'avait envahi, lui qui se sentait alors désespérément petit garçon.
C'était un jour d'été, chez les cousins Saint Amans, après une merveilleuse bagarre dans la grange. Etait-ce l'année où on avait trouvé Anne-Laure et Bertrand ?
Plus jamais elle n'avait ri.
Il comprenait qu'il était devenu trop petit pour elle, et il l'avait regardée grandir, pénétré du sentiment de son inutilité. Il était misérable, étranger à Tiphaine. Elle l'avait écarté d'elle avec détermination, se réfugiant dans de longues rêveries solitaires, les épaules voûtées, les mains autour des genoux désormais dissimulés par les jupes qui battaient les chevilles. Elle avait porté des pulls informes. Elle n'avait plus coiffé ses cheveux soyeux, longtemps séparés en deux nattes parfaites.
Julien avait cru que le monde s'effondrait, si malheureux, qu'avec l'égoïsme féroce des enfants, il n'avait pas imaginé que sa sœur pût souffrir.
Aujourd'hui encore, s'il lui arrivait de s'émouvoir parfois du merveilleux cadeau que lui avait fait la vie en lui donnant Tiphaine, c'était la rage et la colère qui le submergeaient quand il pensait à cette période maudite où elle avait crié sa douleur, minute après minute, à eux qui se bouchaient les oreilles.
 
 
 
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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Commentaires

La fin est poignante.
Mais encore uen fois tu nous laisses sur notre faim, arghhhhh !!
Mais on progresse tout de même :-))
Commentaire n°1 posté par Len Janak le 26/02/2006 à 16h41

Ravie de voir que "ça marche!"

J'aime bien mes personnages en fait...

Réponse de Patricia Parry le 26/02/2006 à 18h09
J'aime beaucoup ce passage parce que il vient "des tripes".

Bises du dimanche soir Madame
Commentaire n°2 posté par majoma le 26/02/2006 à 21h18

De même, chère amieeeeee!

Biz

Réponse de Patricia Parry le 27/02/2006 à 00h01
Aïe, on sent que l'on va apprendre ce qui a bouleversé l'ordre établit de la famille Mornay... et ce qui fait que Julien a décidé d'être un "simple flic".
Commentaire n°3 posté par Roanne le 27/02/2006 à 10h01
merci de tes passages Roanne!
Réponse de Patricia Parry le 27/02/2006 à 18h32
Il a pas mal de failles ce Julien finalement.
Commentaire n°4 posté par zordar le 02/03/2006 à 12h39
Très émouvant. Très bien écrit. * snif *
Commentaire n°5 posté par Syven le 30/03/2006 à 14h19
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