Lundi 27 février 2006
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18:47
Ils étaient étrangers dans l’hôpital.
Les silhouettes glissaient, blanches et bleues, les croisaient sans les voir. Ce sentiment de transparence était particulièrement pénible : c'était comme si, dans ce lieu privilégié, la loi et le droit n'étaient pas ceux que respectent les simples mortels. Les hommes avaient autre chose à faire que s'abaisser à se préoccuper d'un meurtre. La mort leur était habituelle ; ils étaient là pour maintenir la vie, pour conserver l'esprit vivant et ils ne se laisseraient pas distraire de cette mission par le rappel trivial de leur faillibilité. Les deux plantons posés à l'entrée ne provoquaient qu'indifférence.
Armés du plan remis par le concierge, Julien et Rachid déchiffraient au fur et à mesure le nom des pavillons éparpillés dans le parc : Esquirol, d'où s'était enfui Hassan, Charcot où Mercier Beaumont avait fait une intervention en début de soirée l'avant veille, Bayle, Janet... Le creuset des aliénistes célèbres (et français!) semblait inépuisable. De temps à autre émergeait le nom d'un fou célèbre, faisant honneur à la culture des baptiseurs : ils passèrent ainsi devant Claudel (Camille), Nerval, Hölderlin. Contrairement à l'aliéniste, l'aliéné s'autorisait à venir d'ailleurs. Sous les plaques qui nommaient les pavillons, déambulaient les patients à qui ces patronymes étranges ne disaient rien.
Julien laissa, sans piper mot, son acolyte décortiquer Höl-der-lin, attendant un commentaire, peut-être une question. Mais l'autre resta de marbre, comme si les préromantiques allemands étaient sa lecture de chevet. Dans le texte ! De toute façon Julien n'avait pas besoin de ramener sa culture : tous des braques, psychiatres compris ! La preuve, Meyer !
Dans la journée, la plupart des malades étaient libres de leurs allées et venues, d'un pavillon à l'autre, des salles de sports à la cafétéria. Mercier Beaumont avait rappelé à Julien que moins de dix pour cent des patients sont hospitalisés contre leur gré. Après dix neuf heures, tout était fermé. Tous les soignants, tous les médecins possédaient le trousseau clinquant qui permettait l’accès à chacune des petites forteresses. Depuis la veille, on vérifiait l'emploi du temps des quarante quatre infirmiers présents sur les lieux au moment du meurtre. Ils allaient tous par deux, comme les hirondelles, pour des raisons de sécurité.
Mais les propriétaires de clés qui étaient seuls au moment crucial étaient nombreux : Meyer était revenu plus tôt qu'il ne l'avait dit de son combat de boxe ; Madame Dubout avait transmis le fax à onze heures moins vingt et était tranquillement revenue à pied vers la barrière, passant deux fois devant le pavillon des enfants ; Mercier Beaumont était à la chambre de garde, mais n'avait pas besoin de passer devant le concierge pour revenir chez les enfants en traversant le parc uniquement éclairé par la lune. Le directeur logeait dans une maison prêtée par l’hôpital, dont le jardin donnait directement sur le parc. Sans parler de Madame Delmas, qui se couchait pieusement à dix heures pendant que son mari jouait au bridge chez des amis et qui était seule chez elle à l'heure dite. Jalons aussi avait une clé ! Mais il participait ce soir-là à une réunion politique, et vingt personnes témoigneraient de sa présence. Restaient les cent deux infirmiers qui n'étaient pas de service ce soir-là.
Julien ne se faisait aucune illusion sur les affirmations du concierge qui soutenait que personne n'était entré à part Madame Dubout à vingt deux heures trente. De même, selon lui, personne n'était sorti à part elle, une demi-heure plus tard. L'air demeuré de l'énergumène, qui se collait devant la télé jusqu'à l'extinction des programmes, ne parlait pas en sa faveur. N'importe qui pouvait passer pendant qu'il était aux toilettes, et vu la quantité de bière qu'il ingurgitait, c'était probablement fréquent. Julien était prêt à parier que c'est par-là que Hassan s'était faufilé : benoîtement, par la grande entrée, en se glissant sous la barrière métallique qui empêchait le passage des voitures, pendant que l'autre s'excitait sur un jeu télévisé idiot avec des filles à moitié nues.
Il y avait bien un portail à fermeture électrique, en deçà des barrières. Le concierge le fermait vers vingt et une heures trente, après la sortie des derniers infirmiers qui ne faisaient pas partie des équipes de nuit. Il n'était pas très haut, aisément franchissable par un psychopathe motivé. Et si Hassan avait bien fugué à neuf heures, comme le pensait Mercier Beaumont, profitant de la confusion créée par le changement d'équipe, il avait trouvé le portail encore ouvert.
L'avis des lecteurs.