Elle s'en croyait, Bernadette, parce que son père avait des ronds, parce qu'elle avait deux ans d'avance à l'école. Plus intelligente que tous les autres, voilà ce qu'elle était ! Elle roulait Meyer et Dubout dans la farine. Elle riait, dans le dos de la surveillante, pinçant les narines, imitant l'air guindé et s'affublant de lourds pendants d'oreilles qui lui donnaient l'air d'une poupée bouddhiste. Ca, c'était plutôt cool ! Surtout que la Dubout, vraiment trop snob, faisait sa bouche en cul de poule devant les Labeyrie. Elle ne voulait pas faire de foin au sujet de Bernadette, mais elle Bénédicte, malgré ses douze ans, elle voyait bien qu'elle s'aplatissait devant les bourgeois.
Mais bon, on ne dit pas du mal des morts.
Cependant, elle pouvait raconter sa nuit : ça, c'était facile, ça ne concernait qu'elle. La lutte contre le sommeil à cause du diurétique. Elle était bien sûre de n'avoir pas dormi : une fois précédente, elle s'était oubliée et les draps mouillés avaient témoigné de sa désobéissance aux préceptes médicaux. Aussi depuis, comptait-elle les heures tant que son corps n'avait pas expulsé tout le vil liquide : contrainte dérisoire au regard de la plénitude matinale, lorsque la balance affichait un kilo de moins.
Elle pouvait aussi les assurer du sommeil de Cécile, grande ronfleuse devant l'Eternel. Bernadette s'était couchée comme elle, vers dix heures, après le sermon de Thérasse. Elle occupait seule une chambre à deux lits et n'avait pas besoin, pour se rendre aux toilettes, de passer devant la chambre de ses deux camarades. Bénédicte l'avait entendue se lever vers onze heures moins le quart.
- Onze moins le quart, tu es sûre ? demanda doucement Valois.
Ses yeux clairs hypnotisaient la fillette qui se sentait délicieusement régresser. Oui, elle était sûre : le carillon de la cathédrale Saint Sauveur sonnait les quarts, elle l'avait entendu peu après. Elle était à peu près certaine d'avoir reconnu le bruit de la porte de Bernadette ; un grincement caractéristique. Et puis ?
Et puis, des bruits de pas. En y réfléchissant, des pieds qui portaient des chaussures. Des chaussures, pas des chaussons. Un bruit de voix étouffées. Il y avait eu une autre personne. Et puis, Bernadette avait ri. De cela, elle était sûre. Un puissant éclat de rire, moqueur, joyeux, triomphant.
Et puis... Rien.
Julien se retint d'intervenir. Dans quelle mesure les brillantes anorexiques sont-elles aussi fabulatrices, cela Mercier Beaumont ne l'avait pas précisé. Il laissa Valois poser et reposer les questions, tourner et retourner le problème avec l'adolescente.
Elle ne s'était pas levée ?
Non. Bernadette avait ses secrets, c'était une solitaire orgueilleuse, qui n'aimait pas qu'on la dérange. Parfois, seule dans sa chambre, elle pleurait, elle parlait à voix haute, elle se faisait des reproches, et puis elle riait.
Non, Bénédicte ne s'était pas levée.
Et puis, elle connaissait bien cette manie qu'avait Bernadette, de toujours se laver. Elle passait sa vie aux lavabos. Elle prenait des douches, elle prenait des bains. Parfois, dans la journée, elle se précipitait à la salle de bains pour un quart d'heure et poussait des cris de colère si on la chambrait un peu à ce sujet. Qu'elle se lève la nuit pour aller aux lavabos, c'était tout ce qu'il y a de banal. Un trouble obsesso compulsif, il appelait ça Meyer !
Avait-elle pensé que Bernadette avait un rendez-vous? Peut-être. Elle ne s'avançait pas. En tout cas, ça ne pouvait pas être avec Cécile qui roupillait tout son soûl.
Avec un des garçons ?
Comment serait-il passé devant l'aquarium où Thérasse lutinait Joëlle ? C'était l'angoisse primordiale de la mère Dubout, que les filles rencontrent les garçons en dehors de la présence des adultes ! Tout le monde respectait scrupuleusement ses consignes de surveillance. Elle avait une frousse bleue des bébés potentiels.
Avec qui alors ? Elle ne savait pas. Bernadette méprisait les garçons du service de toute façon. Elle ne voyait personne, à part son père.
Julien tressaillit :
- Son père venait la voir souvent ?
L'adolescente rougit de s'être laissée aller si facilement. Les visites du père étaient un secret. Meyer n'était pas au courant : il avait interdit qu'on vienne voir Bernadette en dehors des jours planifiés.
Valois lui fit cracher le morceau, doucement, sans avoir l'air d'y toucher. Elle appelait un irrésistible besoin de confession. Comment le père de la fillette pouvait-il lui rendre visite à l'insu de tout le service ?
Ben justement, on ne pouvait pas dire que le personnel du service ignorait la chose : les infirmiers et les aides soignants fermaient les yeux. C'était leur manière un peu lâche de s'opposer passivement aux principes américains de Meyer, soutenu par Josiane Dubout. Les adolescentes avaient parfaitement perçu l'enjeu d'une telle insubordination et en avaient usé : Meyer et Dubout, les deux méchants contre le gentil personnel qui laissait entrer le père si désolé dans la chambre de sa fille. "Ce n'était pas comme ça du temps du docteur Cypriani !" Telle était leur justification et les gamines, qui ne l'avaient pas connu, cultivaient l'image d'un Cypriani débonnaire qui autorisait tous les laxismes.
- Il est venu, avant hier, le père de Bernadette ?
Bénédicte hocha la tête silencieusement. Elle s'était flattée de mener les deux flics en bateau mais finalement, dire la vérité était plus facile: Elle était si fatiguée ! L'image de sa compagne assassinée était définitivement imprimée sur sa rétine et ses défenses s'effondraient. Elle se laissa submerger par une douce douleur dans les bras accueillants de Claire. Ses parents, ses crétins de paysans de parents ne s'étaient pas dérangés. Ils avaient vaguement vérifié que tout allait bien par téléphone. Elle était sûre qu'ils auraient préféré que ce soit elle, au lieu de Bernadette... Finies les interrogations perplexes sur cette mioche trop intelligente qui leur menait la vie si dure.
Julien demanda une ultime précision :
- Vers quelle heure est-il venu ?
- Après le repas, vers sept heures et demie. Dubout et Meyer ne sont plus dans le service à ce moment-là
- Quand est-il reparti ?
- Vers huit heures et demie.
- Il emportait le repas dans ses poches ?
- Oui ! souffla-t-elle.
On a du mal à croire qu'elle n'a que douze ans, on dirait presque une adulte dans ses raisonnements. ça doit être vraiment dur pour les médecins de traiter avec des enfants aussi intelligents.
En tout cas, l'anorexie ça fait peur...