Episode 1
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Elle avait peur.
Pour rien au monde elle ne l'aurait avoué ,mais la peur la tenaillait depuis trois jours. Comme une tumeur, exactement au creux de son ventre, là où, autrefois, s'était nichée Bernadette.
Elle restait debout malgré tout, houspillait Thérèse, veillait à ce que la maison soit bien tenue, accueillait son mari le plus humainement qu'elle le pouvait. Elle n'osait s'arrêter. Continuer était essentiel pour ne pas se mettre à penser.
Ses pensées étaient si dangereuses qu'il fallait les maintenir dans les replis de son cerveau, ne plus s'autoriser à faire autre chose qu'aller, venir, être efficace. Les pensées qui ramenaient à Bernadette étaient les plus terribles de toutes: se pouvait-il qu'elle ait si peu connu sa fille?
Qu'avaient dit l'inspecteur Mornay, puis le légiste? Qu'il n'y avait pas eu viol. Calomnie!
Comment imaginer la prude et douce Bernadette, l'enfant qui jeûnait pour le Rwanda, subissant sans violence l'étreinte d'un homme? Ridicule! Impossible! Comment accepter l'idée qu'elle n'avait pas été forcée? Etait-elle donc si loin de sa mère cette enfant de douze ans? C'était donc cela Bernadette? La dissimulation, le mépris des valeurs enseignées, un goût de luxure précoce? Bien sûr que non! L'enfant n'était qu'une victime, elle le savait! Mais alors, qui?
Attention, ne pas penser.
Les filles n'avaient pas de copain. Leur père ne l'aurait pas toléré. Il aimait qu'elles restent dans le cocon familial. Le dévergondage des préadolescentes lui était insupportable. Elle l'approuvait: il n'était pas question de tout permettre. Heureusement leur père savait se rendre disponible: il les emmenait en montagne, il leur offrait le cinéma, il allait choisir des livres avec elles. Alors, qui?
Ne pas penser.
Elle s'était lancée dans un grand nettoyage de toute la maison. Elle avait aligné les produits ménagers: le mir vaisselle, la poudre ammoniaquée, la cire d'abeille, et décidé qu'il en fallait d'autres, que la désinfection passait par l'emploi de liquides corrosifs dont elle avait fait l'emplette, le matin même, les empilant dans un caddie sous le regard apitoyé de la petite caissière du supermarché.
Ensuite, elle avait retroussé ses manches et s'était mise à racler le plancher à la paille de fer. Les gouttes de sueur lui coulaient dans les yeux, épongées à la va-vite, laissant des traînées brunes sur son front. Son dos lui faisait mal, juste entre les omoplates. Se concentrer sur la douleur. Le plancher lui brûlait la peau. Le corps de Bernadette leur serait rendu tout à l'heure. La maison serait propre pour l'accueillir.
En se redressant pour s'essuyer le front, elle heurta son mari qui s'était glissé derrière elle sans qu'elle l'eût entendu.
Elle poussa un cri terrifié. Avec un hoquet, elle battit en retraite pour la première fois devant lui. Il revenait de l’hôpital où il avait choisi les vêtements que porterait Bernadette. Il était encore vêtu de son imper anglais. L'imperméable dans lequel elle avait découvert les restes du dernier repas que n'avait pas pris Bernadette. Elle n'avait pas voulu fouiller. Simplement, elle s'était dit que pour l'enterrement, il fallait que cet imper soit propre. Elle avait voulu savoir s'il fallait le porter au pressing.
Depuis, elle refusait de réfléchir. Elle avait résisté à la tentation d'interroger Thérèse. D'abord pleurer sa fille.
Ensuite...
Mais pour qu'il y ait un ensuite, il faudrait qu'elle accepte d'affronter des faits qu'elle avait négligés jusque là: les crises d'angoisse de Thérèse, la baisse inexpliquée de ses résultats scolaires, l'indécente joie des deux filles quand elles partaient chez leur grand-mère maternelle, l'anorexie de Bernadette. Qu'avait dit le docteur Cypriani, mon Dieu?
Que Bernadette essayait d'exprimer un mal être, une difficulté à vivre avec son entourage. Il voulait prendre en charge la famille entière. Elle s'était arc-boutée sur ses certitudes. Bernadette était malade. Comme à son habitude elle avait tranché, ne discutant même pas avec son mari qui avait dit: nous ferons comme tu l'entends. Il disait toujours ça de toute façon.
Avec quel soulagement elle avait accueilli les explications simples de Meyer ! Elle avait même accepté de ne pas voir la pauvre petite, pendant quelque temps.
Labeyrie s'assit lourdement dans un fauteuil, hésitant à poser les pieds sur le parquet nu, jetant un œil inquiet sur le tapis roulé.
- J'ai rencontré ce Mornay, dit-il. J'aimerais être sûr qu'il est vraiment compétent. J'en ai touché deux mots à Bernard.
Une vague de désespoir l'envahit. De l'entretien avec Mornay, elle retenait que, sans exprimer le moindre jugement, il avait évoqué un amoureux possible. Un véritable amoureux. Cette idée la berçait doucement, c'était comme une drogue face à l'horreur. Mais son mari avait parlé à Bernard. Etait-il aussi puissant qu'ils l'avaient toujours espéré? L'enquête serait-elle confiée à un rustre qui ricanerait grassement en évoquant le calvaire de son enfant? Elle essaya d'intervenir:
- C'est peut-être un peu prématuré. Il faut lui laisser le temps...
- Ce Hassan court encore! Et ce médecin, Mercier Beaumont, continue à s'occuper de ses malades comme si de rien n'était! Mais Bernard a les choses en main. Tu as vu le journal?
L'idée qu'il avait trouvé la force de lire le journal la révolta un instant. Mais après tout, n'avait-elle pas consacré sa matinée à des tâches autrement plus triviales?
Bernard, garant de la justice! Dans d'autres circonstances, elle aurait éclaté de rire. Et son mari qui martelait ce nom, de manière incantatoire ! Elle se demanda soudain s'il n'était pas en train de lui rappeler, à sa manière à lui, bien lâche, bien veule, qu'ils étaient (qu'elle était!) engagés dans une affaire bien peu reluisante avec Bernard, et que ce n'était pas le moment de faire des vagues.
Elle n'aurait pas pu dire s'il la menaçait. Non, ce n'était pas son genre. Un avertissement, plutôt. Voilà. Il la mettait en garde.
C'était de lui qu'elle avait peur.
Gros bisous
Merci pour ton message d'anniversaire que tu m'as fait aujourd'hui!
J'ai l'honneur de te souhaiter un joyeux non anniversaire pour ma part, (et je ne te ferai pas l'affront de te citer la source de cette expression!!!)
Amitiés
Le Sire