Sandrine l'avait joint au commissariat, alors qu'il quittait le bureau de Borelli.
La voix hachée, hoquetante, indiquait l'urgence.
- Il a voulu toucher Valentine, avait-elle fini par hurler au téléphone. C'est un malade, vous entendez ! J'ai bien vu qu'il n'était pas normal! Venez tout de suite, je vous en prie !
La rue Saint Louis n'était qu'à quelques minutes du commissariat et la référence à la merveille exotique était un aiguillon particulièrement efficace. Embarquer Rachid avait pris quelques secondes. Ils déboulèrent chez Béatrice comme Starsky et Hutch dans un grand bruit de freins.
Sandrine ouvrit, hystérique et volubile, partagée entre la colère et la terreur. Dans le salon ,Valentine en larmes, sidérée comme une petite statue, fixait sa mère de ses grands yeux de biche mais semblait incapable de prononcer un mot.
Béatrice se tourna vers eux avec une stupéfaction qu'elle ne cherchait même pas à dissimuler:
- Il...il est venu ici,...pour me parler , a-t-il dit. Il a dit qu'il allait m'attendre. Il a rejoint Valentine dans sa chambre pour jouer un peu avec elle. Sandrine dit... Sandrine dit qu'elle l'a vu...
La voix de Sandrine l'interrompit, suraiguë:
- Il lui mettait la main sous la jupe, je vous dis! J'ai poussé un hurlement, je lui ai dit que c'était un satyre! Il a essayé de le prendre de haut mais je ne me suis pas laissée faire: j'ai crié tout ce que j'ai pu et je lui ai arraché Valentine des mains! J'ai dit que j'allais prévenir la police. On s'est enfermé dans le salon et j'ai appelé l'inspecteur. Après ça, une de ces journalistes a appelé elle aussi! Elle tombait bien! Pour vous insulter encore, c'est sûr! Je lui ai dit qu'elle ferait mieux de courir après ce salaud de Meyer, que je l'avais pris en flagrant délire! Et après ça, vous êtes revenue! Et lui, il avait filé!
Elle s'arrêta, essoufflée, tandis que Valentine pleurait à gros sanglots contre sa mère.
Julien , muet et livide, avait l'impression de tomber dans un puits sans fond. Meyer! Pendant qu'il se prenait la tête avec le père Labeyrie, Meyer posait les mains sur Valentine!
- Est-ce-que...?
Béatrice secoua la tête:
- Si tant est qu'il ait voulu faire quoi que ce soit, Sandrine est arrivée à temps...
- Il posait ses sales pattes sur elle , je vous dis, hein Valentine?
- Ca suffit! dit Béatrice d'une voix étouffée, ça suffit Sandrine. Vous ne voyez pas qu'elle est choquée? Elle est incapable de répondre pour l'instant!
Sandrine, interdite, fondit en larmes à son tour:
- Il avait un regard d'assassin je vous dis. Je sais bien ce que j'ai vu! Je ne suis pas folle! Et puis il a filé comme un lapin! Il serait resté s'il n'avait rien à se reprocher!
Béatrice jeta un œil désespéré sur Julien qui prit les choses en mains:
- Bon, Sandrine, vous allez venir avec nous, faire une déposition, d'accord?
- Vous ne lui courez pas après?
- Ne vous inquiétez pas de ça et venez.
Sandrine hocha pitoyablement la tête, et partit chercher son manteau.
Béatrice berçait sa fille, le regard fixé sur Julien:
- Je ne comprends pas, disaient les yeux noirs. Laissez moi le temps de respirer. Je ne peux pas croire que Meyer ait fait ça!
- Je vais essayer de parler avec Valentine, dit elle.
Sandrine revenait, engoncée dans une doudoune bleu canard. Elle avait l'air tellement malheureux que Béatrice se sentit coupable d'avoir exigé que la pauvre fille supporte la pression des derniers jours:
- Expliquez bien ce qui s'est passé, Sandrine, dit elle d'une voix plus cordiale.
Sans lâcher Valentine, elle les regarda qui quittaient la pièce avant de se retourner vers sa fille:
- Mon joli lutin, veux-tu me raconter ce qui s'est passé?
Valentine s'était endormie.
Gorgée de sanglots, dévorée de baisers, enveloppée de caresses. Elle avait pris un bain chaud, bu un bol de lait et glissé sous sa langue trois granules homéopathiques qui ne pouvaient lui faire de mal. Maintenant elle dormait, dans le lit de ses parents, coincée entre deux peluches dont l'une était aussi grosse qu'elle.
Elle n'avait strictement rien dit.
De ce qui s'était passé avec Meyer, elle était incapable de parler. Sandrine avait dit que c'était mal.
Oui, mais toi, qu'est-ce-que tu en penses ? Elle ne savait pas. Elle connaissait bien Meyer, même si elle ne l'avait pas vu depuis longtemps et elle avait trouvé naturel de jouer à la bagarre avec lui. Comme avec papa, tu sais.
Avec Papa, elle ne se demandait pas si on pouvait voir sa culotte ! Elle tombait du lit en hurlant de rire, la jupe par-dessus la tête. C'était pas mal, ça ? Qu'est ce qui est mal, Maman? Sandrine, elle a crié mais ce n'est pas ma faute! Je dois pas jouer avec les gens que je connais pas, mais Jean, je le connais, il jouait à la game boy avec moi.
- Mais est ce qu' il a fait quelque chose qu'il n'aurait pas dû faire, à ton avis?
Béatrice avait l'impression d'être un manuel d'information anglo saxon : apprenez aux enfants à dire non, à se méfier de leur père, de leurs oncles, des copains de leurs parents.
- Il ne t'a pas touché Valentine?
Bien sûr que si, il l'avait touchée. Comment tu veux jouer à la bagarre sans ça? J'ai fait quelque chose de mal, Maman? Tu es en colère après moi?
Oui, bien sûr, c'était son job, elle était psychiatre. Mais avec les autres, c'était facile, il suffisait de ne pas s'impliquer.
Ma chérie, maman n'est pas en colère. Tu vas dormir maintenant d'accord ? Maman va rester avec toi jusqu'à ce que tu t'endormes.
Béatrice aussi méritait un lait chaud. Avec un peu de rhum. Le ti punch était loin.
Sandrine avait dû rentrer directement chez elle, après sa déposition. C’était aussi bien. C'était une brave fille qui adorait Valentine, mais ces deux derniers jours, elle était difficile à supporter ! Qu'est ce qu'elle avait vu au juste?
Meyer! Béatrice ne pouvait y croire. C'est vrai qu'il aimait les gamines, qu'il courait désespérément après la jeunesse. C'est normal, se justifiait-il, qui aime les vieux, après tout?
Les crèmes anti ride, les cheveux teints, ça n'était pas pathologique, seulement un peu ridicule. Il préférait les moins de vingt ans peut-être parce qu'elles ont la peau plus douce, mais surtout parce qu'elles étaient plus faciles à affronter que les femmes de son âge et de son niveau intellectuel. Meyer manquait tellement de confiance en lui!
Et puis, tous ces types entre deux âges qui aiment la chair fraîche ne peuvent pas être considérés comme des pervers ! Ils sont légion, et nombreux en plus à avoir la naïveté de croire qu'ils intéressent en retour les jeunes filles.
Meyer devant les gamines, c'était risible et attendrissant.
Elle se méfiait de Sandrine, prompte à voir des pédophiles partout depuis qu'elle avait appris le sens du mot. N'avait-elle pas interprété un geste anodin, à l'aune de l'hystérie populaire des derniers jours ? Béatrice connaissait Meyer: face aux cris et aux gémissements, il prenait fuite. Il était incapable de faire face à une femme en colère. Hystérie, disait-il, Névrose, débilité légère... !
Etait-ce là la clé de l'énigme ? Meyer avait-il paniqué face à Sandrine hors d'elle, et avait-il considéré qu'il perdrait son temps à gérer les affects envahissants de la femme de ménage ? Sandrine énervée, c'était plus difficile à mater que les Arabes de banlieue sur le ring du club de boxe ; on ne pouvait pas lui mettre un coup de poing.
La sonnerie de l'entrée la fit sursauter. Elle s'était laissée envelopper par la nuit. Dans la pénombre de l'entrée, Julien surgit, pâle et préoccupé.
- Alors, Meyer ? Dit-elle
Il mit beaucoup de temps à répondre. Debout dans le salon, les mains dans les poches, il semblait la proie d'un bouleversement très personnel :
- Meyer est mort, dit-il.
Ah !
Ben voilà autre chose !
En tout cas, OB continue à "buguer" car je n'ai pas reçu de notification pour tes derniers articles. C'est terrible, j'ai plein de retard ;).
D'un coup tu nous balances plein de trucs.
Je suis KO :-)