Des livres...

  

Cinq leçons sur le crime et l'hystérie
Editions du Seuil, 
9 octobre 2008

 

 

 

Recommander

Recherche

Qui est l'auteur?

  Qui-est-l-auteur.jpg De la littérature, du polar, des cours d'éditage, des avis sur tout, des conseils à ne pas suivre...

 
Jeudi 16 mars 2006 4 16 /03 /Mars /2006 07:59
Josiane Dubout pleurait sans discontinuer depuis le matin. Le coup de téléphone les avait cueillis au petit déjeuner, un coup de fil gêné, le directeur embarrassé, qui croyait bon de prévenir son mari : le docteur Meyer était mort, probablement suicidé. Il était prudent de ne pas tirer de conclusions hâtives mais il était évident que l’Hôpital (avec un H majuscule), n'assumerait pas les conséquences des errements éventuels de l'un de ses praticiens. Ç’avait été un véritable effondrement. Son mari avait été impuissant à la calmer.
- Tu te rends compte, c'est Meyer qui a fait le coup !
- Tais-toi ! Tu dis n'importe quoi ! Il doit y avoir autre chose. Je le connais, moi ! Jamais il n'aurait fait une chose pareille !
Elle était tellement bouleversée qu'elle avait quitté la cuisine blanche, éclairée de vastes baies où ils prenaient leur café tous les matins. Elle l'avait laissé là, avec la vaisselle à faire, alors qu'il ne savait même pas où était le savon. De la fenêtre de la salle de bains où elle s'était réfugiée, elle avait contemplé les alentours de sa maison. Elle trouvait toujours un apaisement à prendre la mesure de ce qu'elle possédait.
Le pavillon des Dubout était situé un peu en dehors de la ville, dans une banlieue coquette : ils n'appartenaient pas au premier cercle. Pourtant, il y avait un jardin avec des arbres fruitiers, une piscine, une tonnelle qui l'été se couvrait de glycines. Les pièces étaient spacieuses, les meubles étaient de bonnes copies. Madame Dubout, qui se flattait d'avoir le sens artistique encombrait les murs de marines et d'aquarelles et disposait élégamment les bibelots rapportés de leurs voyages dans des contrées lointaines.
Ils partaient chaque année. L'Egypte, le Maroc, la Grèce... le pourtour de la Méditerranée. Ils organisaient des soirées diapos : le Viet Nam, la Birmanie arrachaient à leurs amis des exclamations enthousiastes, immédiatement tempérées par un "ça me rappelle quand nous avons fait le Mexique, hein Ginette ?",
Madame Dubout aimait ces soirées où elle recevait, réfléchissant à la disposition de la table, à la vaisselle qu'elle allait sortir, imaginant à l'avance les compliments sur sa cuisine, sur l'agencement de sa maison. "Et il y a une piscine, quelle chance vous avez ! On y avait pensé nous aussi, mais finalement, c'est bien du tracas, il faut la nettoyer tous les jours, vous êtes bien courageux !"
Lorsqu'elle regardait d'où elle était partie, elle avait le vertige. La petite aide soignante tâcheronne, dont les parents étaient quasiment des cas sociaux, était devenue cette bourgeoise élégante qui vivait dans un luxe discret et s'offrait le meilleur. Son mari était de la même race qu'elle, un travailleur acharné qu'elle avait rencontré alors qu'elle venait de passer son diplôme et qui l'avait entraînée dans un tour de France rageur, grimpant la hiérarchie au fur et à mesure des mutations pour finir enfin où il avait commencé, infirmier général dans la ville de son enfance, côtoyant désormais le gratin. Il portait des polos de marque, nouait voluptueusement ses cravates de soie, et ne tolérait que les chaussures anglaises. Il vouvoyait ses anciens congénères et parlait de sa femme en disant "mon épouse" : c'était là sa conception de la distinction.
Il pouvait être odieux avec ses subordonnés qu'il écrasait d'un mépris perceptible. Elle était moins agressive, plus accommodante et en réalité plus fragile. Plus intelligente aussi, elle percevait certaines subtilités : elle savait bien qu'au fond tous leurs amis étaient comme eux, des découvreurs de Maroc en conserve. Elle souffrait de ce qu'elle considérait comme un manque de culture, avec le sentiment que jamais elle ne rattraperait le temps perdu, pas de leçons de piano, de visites dans les musées, les civilisations inconnues, les plaisanteries un peu lourdes de Lucien, les rires aigus de Ginette qui trouvait ça impayable. " Ce Lucien est impayable, hein Josiane ?"
Elle avait recherché une connivence avec les médecins . Longtemps elle avait espéré que son fils unique ferait sa médecine, mais le niveau du cher petit, un peu trop couvé, hésitant et velléitaire, ne lui avait pas permis d'atteindre ce qu'au fond, même si elle s'en défendait, elle considérait comme le sommet. Il était infirmier, comme Papa et Maman, mais sans leur rage de réussite et se contentait assez mollement de sa situation. Elle était sûre que les deux filles de Madame Delmas qui terminaient leur internat, avaient été pistonnées. D'ailleurs, tout le monde le sait, c 'est comme ça que ça se passe. Ils réservent les places pour leurs enfants.
Madame Delmas était cruelle : elle donnait l'impression aux gens qu'ils étaient proches d'elle, elle les mettait dans la lumière, s'affichait avec eux, faisait semblant de prendre leurs avis et puis, quand ils se croyaient intouchables, elle les lâchait sadiquement, sous le regard ironique des courtisans obséquieux.
Et Mercier Beaumont, la bourgeoise gauchiste qui prônait l'Europe sociale sous son Vander Meulen ! Pour rien au monde, elle ne condescendrait à venir prendre l'apéritif au bord de la piscine, il fallait se faire une raison.
Cypriani n'était pas méprisant, mais tellement anarchiste que l'imaginer sirotant un gin au bord de l'eau ou admirant le tapis acheté à Djerba relevait de la fiction la plus débridée.
Il n'y avait que Meyer. Meyer aimait la compétence. Seuls les actes comptaient pour lui. Il n'avait pas ces préjugés d'un autre âge. La seule chose qu'il ne supportait pas c'était la bêtise. Il ne tolérait pas non plus l'étalage d'affects sirupeux. Avec elle, il était tranquille : elle s'était tellement maîtrisé dans sa vie, les surveillantes perverses, les médecins mégalomanes... Elle était efficace.Meyer adorait ça. Et puis elle avait quinze ans de plus que lui et il ne dédaignait pas de tenir compte de ses opinions. Elle se flattait de l'avoir fait changer d'avis à plusieurs reprises.
Le coup de téléphone les avait cueillis au petit déjeuner. Elle hoquetait doucement, se remémorant les derniers jours, tiens ce matin où il lui avait parlé des nouvelles théories sur l'anorexie, parce qu'elle seule dans le service était à même de comprendre l'intérêt de nouvelles thérapeutiques. Et tiens, la fois où ils avaient pris le café, avant toute cette horreur, installés dans son bureau à elle qui lui en avait fait les honneurs.
Inutile de partager ces précieux souvenirs avec Lucien, c'était à elle, à elle, dans un coin chéri de ses pensées, inaccessible à la vulgarité ambiante, là où les bijoux de Djerba étaient de lourds bracelets antiques, les statues rapportées du Mexique des obsidiennes aux lignes pures, où la piscine n'avait pas ce pourtour de mosaïque pseudo romaine.
Elle décida malgré tout de faire face, d'aller travailler, ne serait-ce que pour les empêcher de raconter n'importe quoi, ils seraient trop contents de salir la mémoire de Meyer, mais elle serait là, elle veillerait à ce que tout le monde reste digne et respectueux.
à suivre

Episode 1

Episode précédent

à suivre

Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Retour à l'accueil
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés