Episode 1
Episode précédent
Jalons sortit son portable, et réfléchit longuement. Dieu sait qu'il avait l'habitude de parler à mots couverts, mais au téléphone, il se méfiait encore plus. Il utilisait toujours son portable pour les coups de fil confidentiels car il était persuadé que c'était là le moyen d'échapper aux écoutes.
Le numéro était en mémoire. Il l'avait beaucoup composé ces derniers temps. La voix à l'autre bout du fil était cauteleuse, avec une légère note sarcastique qui lui faisait toujours froid dans le dos : il se disait régulièrement que ce type, malgré tout ce qu'il lui devait, finirait par lui exploser à la gueule. Oui, un jour il serait incontrôlable.
- Allô ?
- Allô, dit-il brutalement
- Mon cher mécène! répondit l'autre. Du nouveau ?
- Meyer est mort. Il s'est suicidé après avoir agressé la petite Beaumont.
Un léger sifflement se fit entendre.
- Inattendu !
Au bout de quelques minutes, un petit rire :
- Est-on sûr qu'il s'est suicidé ?
Jalons tapa du pied, comme si l'autre pouvait le voir :
- Ca simplifie les choses en tout cas, jeta-t-il, il avait facilement accès à la chambre de la petite Labeyrie.
- Le psychiatre qui séduit ses patientes, hein ? Un lot d'hystériques va venir le dénoncer à posteriori, je suppose. Mais vous n'avez pas répondu à ma question ?
- Je ne vois pas...
- Est-on sûr qu'il s'est suicidé ? répéta l'autre, détachant les syllabes.
On pouvait faire confiance à ce type pour fouiner où il le fallait.
- La police a des doutes, concéda Jalons
- Des doutes ! Ils sont sûrs du contraire, c'est ce que vous voulez dire !
Il était temps de reprendre les choses en main :
- Ecoutez, dit Jalons, pour l'instant, ça peut suffire à tout le monde. Changez votre fusil d'épaule et chargez Meyer. Tant que la police n'a pas de certitude, ils ne donneront pas d'information supplémentaire. La culpabilité de Meyer arrange tout le monde, y compris le préfet qui a la presse et le public sur le dos à propos de Hassan.
- On lâche Mercier Beaumont alors ?
- Oui, dit Jalons à regret.
Il raccrocha. Il savait que Puivert ferait bien son boulot.
Le coup de fil remontait aux dernières heures de la nuit, avant que les journaux ne mettent sous presse. Il avait déjà vu le résultat dans l'édition du matin. L'habileté de Puivert à suggérer sans porter d'accusation précise était sans égale. Il y avait quelques rappels intéressants sur les dernières statistiques américaines en matière d'abus sexuels par des médecins surtout psychiatres ou psychanalystes ; la note scientifique. Puivert était très bon pour ça ; il donnait au lecteur l'impression d'être cultivé et intelligent.
Il baissa la vitre de sa voiture, pour laisser l'air lui fouetter un peu le visage. Il roulait plutôt vite, la voiture était puissante. Il avait pris celle de sa femme, pour passer inaperçu. L'idée de rencontrer Labeyrie ne l'enchantait guère. Il lui avait fixé rendez-vous dans un hôtel un peu isolé, à quelques kilomètres de la ville, où il avait par ailleurs d'autres habitudes. Il aurait préféré régler ça par téléphone, mais Labeyrie avait insisté : il avait explosé d'une colère inattendue lorsque Jalons, toujours sur le portable, on ne sait jamais, lui avait annoncé la mort et la culpabilité probable de Meyer :
- Qu'est ce que c'est que ces conneries ? Meyer aurait touché ma fille ?Je ne tolérerai pas qu'on répande ce genre de conneries, tu entends, je veux te voir !
- Tu sais bien qu'en ce moment, le moins on se voit, le mieux c'est...
- J'en ai marre de tes histoires. C'est de ma fille qu'il s'agit. Meyer ne l'a pas touchée je te dis ! Et je veux te voir ! Et arrête de croire que le monde entier a les yeux fixés sur toi. Tu peux t'éclipser un moment sans qu'on s'en aperçoive. Que je sache, tu te débrouilles mieux lorsqu'il s'agit de sauter ta secrétaire !
Jalons avait obtempéré : il ne manquait plus que Labeyrie se mette à le menacer! Il le trouva déjà installé au fond du bar. Il n'y avait personne et de toute façon les gens ne venaient pas ici pour être vus. Labeyrie était méconnaissable. Il semblait n'avoir pas dormi depuis plusieurs jours. De temps en temps un tic nerveux plissait sa joue droite. Jalons le regarda d'un air embarrassé: on enterrait sa fille tout à l'heure. Il avait l'habitude des condoléances machinales mais il sentait qu'ici ce serait malvenu.
L'enterrement aurait lieu dans la plus stricte intimité. Madame Labeyrie avait fait dire que la présence de la famille, même proche, n'était pas souhaitée. L'heure n'avait pas été annoncée pour éviter les journalistes, mais il était probable qu'un ou deux campaient devant la maison et verrait la levée du corps.
La douleur de Labeyrie lui était étrangère; Il n'avait pas d'enfant, au grand regret de sa femme, mais c'était aussi bien.
- Qu'est ce que c'est que cette histoire ? demanda Labeyrie, poursuivant sans transition leur conversation téléphonique
L'avis des lecteurs.