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Episode 1
Béatrice avait quand même pris sa garde. L’hôpital ne bruissait que de la mort de Meyer. Cette sotte de Sandrine s'était laissée interviewer, cueillie au saut du lit par un coup de fil racoleur et l'article de Puivert sautait aux conclusions sans plus ample informé.
Heureusement, tous la connaissaient bien, et personne ne s'était risqué à encourir ses foudres en l'interrogeant sur ce qui était arrivé à Valentine. L'enfant se portait comme un charme, et avant qu'elle ne devienne la cible de quelques allumés de l'information, elle avait dûment été expédiée avec armes et bagages chez la mère de François Beaumont. La grand-mère habitait à quelques kilomètres dans un castel déglingué qui prenait des allures de camp retranché. Depuis son mariage de grande bourgeoise quelque quarante ans plus tôt avec un jeune étudiant africain qui pour être prometteur n'en était pas moins noir, elle avait acquis une capacité hors normes à envoyer les gêneurs sur les roses et à dire clairement leur fait à ceux qui ne comprenaient pas du premier coup. C'est là que la police irait interroger Valentine si elle le jugeait nécessaire, sous l'oeil féroce et patricien de Madame Mère. Béatrice souhaita bien du plaisir au malheureux que le sort désignerait pour affronter le commandeur : à part Mornay, elle ne voyait pas qui pourrait s'en tirer sans vouloir reprendre la Bastille à l'issue de l'entretien.
A l’hôpital, la journée s'était étirée dans l'attente et la perplexité. Le personnel était sidéré. Même les plus féroces ennemis de Meyer avaient du mal à se joindre au chœur des accusateurs. Meyer, séducteur inoffensif et un peu ridicule, certes. Meyer suborneur de gamine et assassin, non.
Le docteur Delmas avait convoqué la Commission médicale en urgence. Il avait fallu subir les grimaces habituelles et les salamalecs embarrassés, mais elle avait on ne peut plus clairement exprimé sa colère et son indignation : elle ne laisserait pas salir ainsi le corps médical de l'établissement. Il en allait de leur honneur à tous. Leur devoir était de déclarer publiquement leur soutien posthume à Meyer, leur confrère injustement accusé.
Tout de même, elle en jetait, Madame Delmas, quand elle partait en croisade, il fallait lui rendre cette justice. Elle se faisait une haute idée de l'exercice de son métier. Elle irait jusqu'à protéger le pire des malandrins s'il était médecin pour que l'image du corps tout entier ne soit pas ternie. A son évident soulagement, Béatrice s'était montrée modérée, et n'avait pas joué les passionarias assoiffées de vengeance. Cette Mercier Beaumont était imprévisible mais capable de raison quand il le fallait. Elle avait dit, fort justement, qu'elle ne voyait pas l'intérêt de charger Meyer tant que l'enquête de la police n'était pas terminée, et que sa fille pour l'instant, n'avait rien à dire. Bien sûr elle avait ajouté, de son petit air impertinent, qu'il faudrait que la vérité passe, mais qu'elle souhaitait la vérité, justement et non pas n'importe quoi.
- Mais cet article odieux, dans le journal de ce matin... avait commencé Madame Delmas d'un air accusateur
- Vous pensiez que c'était moi ? ironisa Béatrice. Vous n'avez peut-être pas noté que c'est le même individu qui hier encore réclamait ma tête et menaçait ma fille. Je ne connais pas ce Puivert.
Personne autour de la table ne connaissait le journaliste qui semblait sorti du néant.
- C'est seulement le journal local, fit remarquer Béatrice
- Mais vous savez bien qu'ici, on ne lit que le journal local! La troisième guerre mondiale peut éclater, tout ce qui les intéresse c'est le résultat du match de rugby entre deux villages de deux mille habitants !
C'était certainement là-dessus que comptait Puivert.
- Je verrai, dit Madame Delmas, je consulterai certaines personnes...
Les autres s'étaient maîtrisés pour ne pas sourire : même dans les circonstances les plus tragiques, elle trouvait le moyen de laisser entendre qu'elle avait des relations qui lui permettraient d'en savoir plus que les autres.
- En tout cas, ce type est très bien renseigné, fit remarquer Suresnes, le collègue de Béatrice, qui cultivait le genre barbu soixante huitard avec toute la panoplie, pipe et velours côtelé. Il décrit les événements comme s'il y avait assisté, ma parole. Vous avez lu le compte rendu ?
- Ce sont des préoccupations morbides dit Madame Delmas qui n'aimait pas perdre le contrôle de la réunion
Suresnes mordilla le tuyau de sa pipe éteinte :
- Je répète que la description de Meyer est tout à fait intéressante : affalé sur son bureau, une arme à la main, une balle dans la tempe droite...
- Où voulez-vous en venir ? demanda sèchement Madame Delmas
- Une balle dans la tempe droite ? dit Béatrice stupéfaite.
- Oui, ma chère. Tu l'as lu cet article ?
--Oh en diagonale. Je... J'avais déjà des informations ajouta Béatrice en rougissant
Mais Mornay n'avait pas donné ce genre de précision.
Un murmure se fit autour de la table : la plupart des autres médecins qui exerçaient d'autres spécialités, connaissaient peu Meyer, mais tous avaient quelque chose à dire sur sa fichue...
-... écriture de gaucher ! grogna Suresnes. Voilà pourquoi, Monsieur, votre fille est muette, ajouta-t-il à l'intention de Madame Delmas qui semblait proche de l'apoplexie.
L'avis des lecteurs.