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Cinq leçons sur le crime et l'hystérie
Editions du Seuil, 
9 octobre 2008

 

 

 

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  Qui-est-l-auteur.jpg De la littérature, du polar, des cours d'éditage, des avis sur tout, des conseils à ne pas suivre...

 
Samedi 27 septembre 2008 6 27 /09 /Sep /2008 11:26

Première leçon : Qu’entend-on par « hystérie » ?

Paris,  15 juin 1938

J’aime prendre mes aises le matin. C’est le privilège de l’âge, non ? J’ai quelques habitudes, solidement ancrées, dont je me délecte.

Petit déjeuner dans la véranda. Quatre toasts grillés d’un seul côté. Confiture de framboises maison que ma gouvernante, Nina, me fait livrer par bocaux entiers : sa belle-fille est une spécialiste des confitures.

Lecture du journal tandis que je chipote dans ma tasse, où l’Earl Grey refroidit lentement.

Je n’ai pas dormi, pas plus cette nuit que les précédentes. Car l’âge a aussi ses inconvénients. Mes rêves éveillés sont encore plus douloureux que des cauchemars.

Je glane tous les jours les nouvelles d’Allemagne et me demande avec terreur quel est notre avenir.

Je suis tombé ce matin sur un article de Marie Bonaparte, publié dans Marianne. Freud vient de passer à Paris.

Il y a quelques jours,  il était dans la capitale, accompagné des siens ; quittant, pour jamais je le suppose, notre vieux continent.

Il fuit le nazisme et n’a trouvé refuge qu’en Angleterre.

Sigi au petit déjeuner. Voici longtemps que je n’avais pensé à lui. 

Une image demeure gravée en moi, celle de deux étudiants attablés dans un café parisien, un matin  laiteux de novembre. Ils attendent l’ouverture des salles de la Salpêtrière, l’hôpital où le maître Charcot dispense ses célèbres cours du mardi à une faune intellectuelle venue de toute l’Europe.

 Novembre 1885. Je suis un de ces étudiants.

Le monde scientifique est à Paris. Des neurologues de renommée internationale s’agglutinent dans des amphithéâtres sombres pour assister à l’exceptionnelle comédie de l’Hystérie enfin révélée au monde. La psychanalyse n’existe pas encore.

Sigmund Freud a presque trente ans. Il est là depuis quelques semaines, transporté de joie à l’idée d’être enfin dans le saint des saints, butant sur les imprononçables syllabes françaises, mais écrivant de mieux en mieux (c’est un fin linguiste que notre Sigi, et il pratique trop bien les langues latines pour être arrêté par la foutue grammaire française).

Ce matin-là est fixé dans ma mémoire comme celui où tout a commencé.

On pourrait, arbitrairement, décider que l’histoire débute au moment où Freud, jeune enthousiaste encore tout tremblant d’avoir quitté famille et fiancée, descend du train dans le fracas des machines qui le terrorisent. Ou bien à l’instant où, pour la première fois, il assiste, le cœur battant, à la leçon du mardi.

Mais je sais que ce tête à tête entre nous  est crucial.

Nous nous faisons face, nos têtes se touchant presque dans l’espace exigu, tous deux bruns, lui la barbe sombre et fournie, moi coiffé d’épaisses boucles noires. Freud a découvert avec délectation que dans ce pays où Dieu est heureux*, nous nous fondons dans la masse.

Il fait une grimace horrible en goûtant le café trop fort servi par la servante revêche. Elle connaît pourtant ses habitudes, Gott im Himmel ! Il demande encore du sucre. Le temps est glacial depuis quelques jours. De la neige fondue s’accroche aux vitres sales, et les habitués du troquet oublient de nettoyer leurs bottes crottées à la barre de fer de l’entrée. Célie rumine, peste et les invective. Tous ces étudiants sont des malotrus, mal élevés, sans considération pour le travail du petit peuple. Elle jette le sucre sur la table couverte d’une nappe sale, et lance à Freud un regard peu amène.

Il retient un rire et cligne de l’œil.

Attablé en face de lui me voici,  maigre et efflanqué, toujours affamé,  la prunelle noire.

Dans mon souvenir,  je  secoue la tête et pousse mon compagnon du coude.

Les mimiques féroces de Célie sont impuissantes à dissimuler son regard doré, et ses joues veloutées s’accommodent mal de ses grimaces. Une mèche blonde coule sur sa nuque. Elle est aussi ravissante qu’une Française peut l’être dans l’imagination de deux lourdauds d’étudiants de l’Est  qui ricanent stupidement sous l’effet bienvenu de la cocaïne.

« La cocaïne est anorexigène » dirait Herr Doktor Freud qui ne perd jamais une occasion de faire de la réclame pour le produit qu’il prétend avoir découvert.

C’est vrai : le produit coupe l’appétit et fait oublier que la maigre bourse d’études ne suffit pas à nourrir deux gaillards comme nous.  

Parfois je me dis qu’il coûte plus cher de se procurer la divine poudre que de s’offrir un de ces repas qui tiennent au corps. Mais quel mets des Dieux nous permettrait aussi de travailler des heures durant, oubliant la fatigue, le froid et la misère ?

Nous rions jaune, essayant de nous donner une contenance/

Notre nuit fut rude.

Charcot nous a fait chercher, hier au soir, et nous a conviés à le rejoindre en son hôtel particulier, boulevard Saint Germain.

Oui, il avait remarqué les deux étudiants attentifs.

Ce n’est pas parce que Freud n’osait lui adresser la parole, préférant lui proposer ses services par écrit, qu’il n’a pas découvert qui nous sommes. Il nous a invités  plusieurs fois  à ses célèbres soirées, nous permettant de côtoyer écrivains et chercheurs. Freud commence à  traduire en allemand  les leçons du maître.

Charcot a envoyé cocher et attelage, et a demandé que nous venions sur le champ.

Nous nous sommes vautrés sur les coussins de velours, résistant à l’envie d’allumer un cigare, tandis que la puissante voiture bringuebalait sur les pavés.

Ah, le doux moment derrière les rideaux de soie. Parfum discret du cuir de Russie, mêlé à une fragrance encore plus subtile, une saveur de matin d’été.

-       L’eau de Cologne de Mademoiselle Charcot ? a suggéré Freud avec un sourire.

-       Mademoiselle Charcot est une friandise interdite, ai-je pouffé, comme un imbécile heureux.

Je me suis souvent demandé ce qu’il en aurait été si nous n’avions pas répondu à cet appel. Si le domestique ne nous avait pas trouvés ce soir-là. Nous avions l’habitude (habitude de pauvre) de nous réfugier entre étudiants dans quelques troquets des boulevards pour refaire le monde et la médecine. Le cocher n’aurait pas pris sur lui de visiter tous les cafés. Mais Freud était chez lui, impasse Royer-Collard, penché sur la traduction de la leçon du mardi précédent, et je pérorais, installé dans son unique fauteuil, buvant du café tiède.

Le cocher nous trouve du premier coup et nous mène à son maître !

J’entends encore nos plaisanteries sur Mademoiselle Charcot. C’était là, je le sais aujourd’hui, notre dernier échange d’étudiants insouciants qui guignent, comme des écoliers, l’instant où la fille du vieux professeur monte dans la calèche, découvrant sa cheville fine dans une bottine élégante dont ils rêveront toute la nuit.

Dans mon souvenir à peine voilé les deux étudiants, Sigmund Freud, de Vienne, et Jacob Bloch, de Strasbourg, gravissent avec ravissement le grand escalier de marbre en haut duquel les attend le maître.

Charcot est grave, le visage barré d’un pli  douloureux.

Ce qu’il  va nous dire ce soir-là nous fait basculer dans une horreur subtile et glacée. Nos travaux, à l’un et à l’autre, ne se départiront jamais de cette empreinte effroyable.  

 

 



* glücklig wie Gott in Frankreich (heureux comme Dieu en France) : proverbe allemand et yiddish

Par Béatrice - Publié dans : Cinq leçons sur le crime et l'hystérie, roman - Communauté : SOIF DE LIRE...
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