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Cinq leçons sur le crime et l'hystérie
Editions du Seuil, 
9 octobre 2008

 

 

 

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  Qui-est-l-auteur.jpg De la littérature, du polar, des cours d'éditage, des avis sur tout, des conseils à ne pas suivre...

 
Samedi 1 avril 2006 6 01 /04 /Avr /2006 09:23

Episode 1

Episode précédent

- Mais alors... mais alors...
Il lui fallut un verre d'eau. Elle reprit sa respiration et posa dramatiquement la main sur sa poitrine :
- La police doit être prévenue, dit-elle, péremptoire, comme si la découverte lui appartenait
- Certes, dit Suresnes. Je suis assez tranquille. Tout le monde a lu le journal, dans l’hôpital : ils recevront bien un appel anonyme.
- J'avertirai personnellement l'inspecteur Mornay, dit Madame Delmas
- Il est possible, risqua Suresnes que ce Puivert ait enjolivé des informations qui n'étaient que partielles.
- Ca vaut le coup de vérifier dit Béatrice. Si Jean ne s'est pas suicidé, tout est remis en question. On ne peut pas, comme cela lui faire porter le chapeau dans l'assassinat de Bernadette.
- Mais pour hier soir... ? hasarda Suresnes
- Ah ! Je ne sais que penser, avoua Béatrice. Tu sais, ce n'était pas la première fois que Jean était seul avec ma fille et jamais il n'avait porté la main sur elle. Je crois que Sandrine a mal interprété un geste anodin. Tu vois un peu l'ambiance, ces jours-ci. Un type qui joue au ballon avec des mômes dans un jardin public est en passe de se faire lyncher!
- Mais il ne s'est pas défendu !
- Allons, tu connais Jean ! Tu l'as déjà vu faire face à une brave fille qui s'énerve ? Il a pris la fuite en se disant que ça allait se tasser !
- C'est malheureusement tout à fait Jean : un type qui prenait la fuite, commenta Suresnes en guise d'oraison funèbre.
 
Les deux plantons étaient toujours là, montant ostensiblement la garde à l'entrée de l’hôpital. Delmas avait même précisé à la fin de la réunion que la police avait maintenu les mesures de sécurité à son expresse demande, ce qui avait amusé tout le monde. Elle jugeait que c'était suffisant : il est vrai que, ne faisant plus de garde du fait de son grand âge, elle ne courait pas le risque de se trouver seule dans le parc, sous la lune.
Béatrice s'était installée à la chambre de garde, après avoir soigneusement verrouillé la porte du petit studio. Pour accéder à l'étage, où il se trouvait, on montait un escalier raide, qui donnait dans une petite entrée. Là, nouvelle porte qui donnait sur le parc. Béatrice l'avait également verrouillée : trop de précautions ne peuvent nuire. C'est cette dernière serrure qui avait été changée six mois auparavant après le vol d'un trousseau de clés à l'école d'infirmières. A l'époque, Josiane Dubout s'était beaucoup gaussée de Mercier Beaumont qui avait exigé en Commission médicale qu'une nouvelle serrure soit mise en place, mais Béatrice avait tenu bon : la chambre de garde était totalement isolée. Dissimulé à l'ombre des arbres, l 'endroit était sombre en plein jour. Le psychiatre de garde y était seul, relié au reste de l’hôpital par son seul téléphone.
De jour, l'émission d'hypothèses sur le faux suicide de Meyer avait quelque chose d'excitant. De nuit c'était carrément épouvantable. Béatrice avait regardé tomber le jour avec une appréhension grandissante. Elle s'était distraite en téléphonant à la merveille qui lui chanta une vieille chanson que sa grand-mère venait de lui apprendre .
Elle avait hésité à vérifier si Mornay savait que Meyer était gaucher. Elle avait même, à tout hasard regardé sur le Minitel pour savoir s'il était sur liste rouge. Il y était.
Elle avait commis l'erreur d'emporter un polar américain avec serial killer en goguette qui lui mit les nerfs à fleur de peau. Quand le téléphone sonna, elle était en train de se chercher un prétexte pour se rendre dans un des services boire un café avec les infirmiers.
- Docteur Mercier Beaumont.
- Bonsoir Madame, Bertoumieu à l'appareil.
- Oh bonsoir, qu'est ce qui se passe ?
- Eh bien, je suis au pavillon Gérard de Nerval. Un des patients me pose un problème : Monsieur Saint Germain, vous le connaissez peut-être ?
- Non, je ne vois pas qui c'est. Qu'est ce qu'il a ?
- Eh bien, c'est difficile à dire. Il ne me parait pas comme d'habitude.
- Il a de la fièvre ? Les constantes sont modifiées ?
- Pas vraiment...
Béatrice poussa un soupir. Ca ne ressemblait pas à Bertoumieu ces à peu près.
- Mais que se passe-t-il ? Vous avez ses constantes ?
- Euh... Le pouls et la tension ont l'air normaux. Ecoutez, j'aimerais vraiment avoir votre avis. J'ai un vrai problème avec ce patient.
- J'arrive... Mais c'est bien parce que c'est vous !
Sortir dans le parc. La nuit était tombée. Elle avait dit en plaisantant qu'elle ne quitterait pas son refuge à moins d'un infarctus : il arrivait que des infirmiers anxieux dérangent le médecin pour de petites choses qu'elle s'appliquait à résoudre au téléphone. Mais Bertoumieu ne mangeait pas de ce pain là. Ce type avait un grand sens clinique, elle le savait; c'était un excellent infirmier, prompt à prendre des initiatives et ne cherchant jamais à se dérober. S'il avait l'impression que le patient n'était pas très bien, il valait mieux y aller. Elle courut jusqu'à la voiture, se traitant mentalement de débile et de froussarde.
Le pavillon Gérard de Nerval était un service de géronto psychiatrie. Deux ans auparavant, devant la pénurie de maisons de retraite spécialisées, l’hôpital avait proposé de prendre en charge les patients atteints de démence sénile et de maladie d'Alzeihmer. Le service avait été totalement rénové et s'était rempli avant même la fin des travaux. Un jeune gérontologue donnait ses soins aux patients mais le service était sous la responsabilité de madame Delmas qui l'avait d'ailleurs confié quelque temps à Meyer. Béatrice ne s'y rendait que lorsqu'elle était de garde et ne connaissait pas les patients.
Bertoumieu l'attendait à la porte pour lui éviter de perdre du temps à chercher la serrure dans le noir : la porte était fermée à clé passé dix neuf heures et souvent plus tôt dans la journée car il s'agissait de patients désorientés, susceptibles de s'égarer dans le parc.
Il était flanqué de Castel, son acolyte habituel, un gaillard dans son genre, assuré et gouailleur.
- Bonsoir madame, dirent-ils tous deux très poliment
Elle avait de bonnes relations avec eux. Castel, grand dragueur devant l’éternel, se permettait même quelques compliments discrets.
Les patients dormaient pour la plupart et le service semblait vide. Le long du couloir qui menait aux chambres il n'y avait que des veilleuses et Béatrice fut plutôt contente d'être encadrée par les deux hommes. Monsieur Saint Germain était dans une de ces chambres où on avait gardé, pour maintenir les patients dans leur milieu habituel, quelques meubles personnels. Ici, la commode Louis XV à dessus de marbre et la table de nuit en marqueterie formaient un contraste étonnant avec le lit médicalisé qui permettait aux infirmiers de manipuler le malade plus aisément. C'était un vieil homme que sa démence vieillissait plus encore. Il jeta sur Béatrice un regard égaré.
- Bonjour Monsieur, je suis le docteur
- Il ne parle plus, murmura Bertoumieu, c'est tout juste s'il gémit de temps en temps.
Le vieil homme demeurait robuste et il ne fut pas facile de le faire asseoir pour l'ausculter car il n'était plus capable de comprendre les consignes.
- Mais enfin, tout est normal ! dit Béatrice. Que lui trouvez-vous, à ce patient ?
- Vous pourriez peut-être regarder son dossier, suggéra Castel, vous comprendriez mieux ce qui nous pose un problème.
Elle tenta de converser avec Monsieur Saint Germain, lui demandant s'il avait mal, s'il était souffrant, mais l'esprit du vieillard n'était plus accessible. 
Elle se tourna vers les deux compères :
- Bon, allons voir ce dossier.
Le dossier était prêt, dans la salle des infirmiers, posé sur le bureau. En l'ouvrant machinalement, Béatrice se surprit à lire attentivement la liste des patients affichée au mur.
Qu'avait dit Mornay ? Le grand-père de Bernadette était peut-être hospitalisé à Saint Sauveur. Ici, à Gérard de Nerval ? Pas de Labeyrie sur la liste. Et s'il s'agissait du grand-père maternel, elle n'avait pas les moyens de connaître son nom. A moins que... Bertoumieu savait beaucoup de choses. Une fois ce dossier consulté, elle essaierait de tâter le terrain.
- Saint Germain, Alban, Soixante treize ans... Pathologie cardiaque bénigne... Antécédents d'ulcère gastro duodénal... Alzeihmer diagnostiqué il y a trois ans. Hospitalisé à Saint Sauveur il y a deux ans et demi... Il n'y a rien de notable sur ce dossier.
Elle se campa devant Bertoumieu :
- Ecoutez, il n'a rien votre patient ! Alzeihmer mis à part, il se porte comme un charme. Il vivra encore plusieurs années le malheureux !
- Oh ça, oui... dit Bertoumieu
- Mais qu'est ce que c'est que cette histoire ?
- Vous n'avez pas lu tout le dossier, madame, dit doucement Castel
Il lui prit la main, sans aucune équivoque, et la posa sur la page de garde. Béatrice le fixa avec étonnement, puis, comme il regardait les premières lignes avec insistance, elle se décida à lire l'état civil du patient qu'elle avait négligé de consulter.
- Saint Germain... Veuf... ancien notaire... Ah oui, la table en marqueterie... Deux filles, il n'y a pas leurs noms... Personne à prévenir...
Ce n'est pas par hasard qu'ils l'avaient appelée, à elle, et elle ne les déçut pas. A moitié page, elle comprit ce qu'ils voulaient qu'elle lise:
- Pas de tutelle ? Ce type qui ne connaît même plus son nom n'est pas sous tutelle ?
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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