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Cinq leçons sur le crime et l'hystérie
Editions du Seuil, 
9 octobre 2008

 

 

 

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  Qui-est-l-auteur.jpg De la littérature, du polar, des cours d'éditage, des avis sur tout, des conseils à ne pas suivre...

 
Jeudi 6 avril 2006 4 06 /04 /Avr /2006 00:00

Episode 1

Episode précédent

Elle reconnut l'accent traînant des banlieues, le timbre rauque, et le soulagement la submergea :
- Nordine !
Hassan était tendu, se contenait difficilement :
- On monte jusque là haut, allez. Allez, montez, j'ai des choses à dire ! J'ai des choses à dire, je vous dis ! Montez !
- Nordine, arrêtez, je vais vous écouter si vous êtes calme !
Elle le connaissait, ou croyait le connaître. Jamais encore il ne l'avait agressée. Elle essaya de se tourner vers lui pour voir son visage, mais il la força à monter l'escalier sans regarder en arrière. A nouveau, l'angoisse l'envahit : était-il possible qu'il soit dangereux, réellement dangereux ?
Ils entrèrent dans le studio dont Béatrice avait ouvert la porte sous la menace du couteau. Avait-il pris quelque chose ? Il n'était pas toxicomane, mais elle savait qu'il consommait de temps en temps ces produits illicites dont personne ne connaît au juste la composition. Dans ce cas, ses réactions n'étaient pas prévisibles.
Il la poussa sans ménagement contre le mur et elle put enfin lui faire face. Il était couvert de transpiration, pâle malgré son teint olivâtre et ses traits exprimaient un mélange complexe de colère, de désespoir et d'incrédulité. Il était désemparé et son extrême jeunesse le faisait ressembler à un enfant affolé. Il brandit le couteau en silence. Elle s'appliqua à ne pas broncher : elle savait que, plus que tout, il craignait la peur des autres et qu'une manifestation de peur de sa part à elle, risquait de le plonger dans une angoisse si intolérable qu'il ne verrait pas d'autre solution que de frapper pour se calmer.
- C'est pas moi, je suis pas un pointeur ! hurla Nordine sans préambule
- Je sais dit-elle. C'est ce que j'ai écrit au préfet.
- Vous voulez m'enfoncer. Vous êtes une bande d'enculés. Le préfet c'est un enculé. Je vais le buter ce connard! C'est pas moi !
- Je sais, Nordine que ce n'est pas vous. Je l'ai dit à la police aussi.
Le couteau s'abaissa d'une ligne :
- Je vous crois pas ! Vous êtes avec eux, vous êtes une bourge de toute façon. Enculés !
Elle respira profondément. Après tout c'était un exercice qu'elle connaissait: maîtriser l'agitation, soulager par la parole. Nordine armé d'une lame, c'était de toute manière préférable à l'assassin de Meyer et de Bernadette.
- Je la connais pas cette meuf, reprit Nordine, pourquoi je serais allé la voir. Je la connais pas je vous dis. Et puis elle a douze ans, pour qui ils me prennent ces enculés ? Putain ! Moi je veux des vraies meufs ! Elle est plus petite que ma sœur !
Elle approuva de la tête : c'est ce qu'elle avait pensé, dès le début. Nordine était capable de bien des exactions, mais les gamines ne l'émouvaient pas. Dieu sait qu'il avait un grain, mais au moins, sa sexualité était classique.
- Alors dites-leur. Dites-lui à cet enculé de préfet.
Nordine avait deux cents mots dans son vocabulaire, avec une préférence nette pour celui-là. Même quand il n'était pas énervé, il surgissait de manière incongrue au détour d'une phrase qui se voulait fleurie. Ca le faisait rire. Excusez-moi, Madame, je parle mal ! Il en rajoutait, avec son accent caractéristique. Ce soir, sa voix montait dans les aigus à chaque fois qu'il le prononçait.
- Bon ça suffit Nordine dit soudain Béatrice, arrêtez de me menacer.
- Je vous menace pas ! hurla Nordine en brandissant sa lame
C'était un peu le problème avec Hassan : pour lui, menacer et frapper avaient exactement le même sens.
- J'en ai assez dit Béatrice fermement. Si vous voulez que je vous aide, conduisez-vous correctement avec moi.
A nouveau le couteau fut dirigé vers le sol :
- Qu'est ce qui me prouve que vous le ferez ?
- Et pourquoi croyez-vous que j'ai le préfet sur le dos, cria-t-elle. Si j'avais écrit que c'était vous, ils auraient trouvé ça plus simple !
- Attendez, attendez, m'embrouillez pas, putain !
Hassan n'avait jamais pu trier qu'une information à la fois. S'il soupçonnait l'autre de penser plus vite que lui, il s'énervait. Il fallait toujours s'appliquer à lui faire percevoir qu'on ne raisonnait pas à ses dépens.
- Je ne vous embrouille pas. Je vous dis que j'ai fait un certificat, disant que ce n'est pas vous, d'accord?
- Pourquoi ils me cherchent alors?
- Mais vous avez fugué de l’hôpital, nom d'un chien ! Vous étiez en hospitalisation d'office je vous rappelle ! Ce n'est pas la première fois que la police vous recherche !
Hassan resta silencieux un moment. Il avait les bras le long du corps, la lame du couteau à la verticale. Béatrice se rassurait peu à peu. De toute évidence, Hassan était venu parce qu'il attendait quelque chose d'elle.
- Pourquoi êtes vous venu ? demanda-t-elle
- Dites leur que c'est pas moi, dit-il. Ils vous croiront à vous.
- Je l'ai déjà fait et je le ferai à nouveau, je vous le promets.
Elle aurait aimé lui dire que le plus simple était encore de se rendre à la police, mais elle-même n'en était pas très sûre. Il eut un grognement d'approbation.
- Comment avez vous fait pour entrer ? poursuivit-elle. Il y a des policiers, non ?
Il rit en haussant les épaules.
- Par où je suis sorti l'autre soir. 
- A quelle heure êtes vous parti ?
- Je sais pas, dit Nordine avec indifférence. Après la relève. Je vous ai vue, mais vous je vous en veux pas, vous êtes cool. C'est pas comme les autres. Delmas, je la plante, et l'autre aussi, la vieille avec ses cheveux rouges... Et ce connard de Meyer... Pour qui il se prend, l'autre !
- Nordine ! dit-elle stupéfaite.
- Je me tire, docteur.
Il avait rengainé son arme.
- Ne faites pas de bêtises. Surtout n'agressez personne. Allez à la police dit-elle enfin. Il faut leur dire que ce n'est pas vous.
- Non, vous. Vous, allez-y, répondit-il. Et leur dites pas que vous m'avez vu. C'est le secret médical.
- Il a bon dos le secret médical ! Je n'ai pas à leur dire quelle est votre maladie, mais si vous me tombez dessus avec un couteau, je ne vois pas pourquoi je me tairais. Je suis une citoyenne comme les autres !
Il ouvrit les bras, perplexe :
- Ah bon? Ah bon ?
Avant d'ajouter, comme un gosse :
- C'est nul, putain !
Il quitta la pièce en courant et elle l'entendit qui dévalait l'escalier. Ses jambes refusèrent soudain de la porter et elle se laissa tomber sur le lit. Son cœur battait la chamade.
Nordine avait disparu, dissous dans les ténèbres. Nordine avait toujours cultivé une invisibilité déroutante
Elle était seule dans l'obscurité. Une nouvelle vague de terreur la balaya. Elle se leva comme un diable sort de sa boite, et courut à la porte qu'elle verrouilla à double tour. Ca suffisait pour ce soir.
Par Patricia Parry - Publié dans : ROMAN: Danse avec les fous, roman feuilleton
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