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Cinq leçons sur le crime et l'hystérie
Editions du Seuil, 
9 octobre 2008

 

 

 

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  Qui-est-l-auteur.jpg De la littérature, du polar, des cours d'éditage, des avis sur tout, des conseils à ne pas suivre...

 

NOUVELLE: Un Christmas Carol

Mercredi 1 mars 2006 3 01 /03 /Mars /2006 08:27

Bullotin fait de délicieux dessins.

Il a illustré le conte de Noël que jai écrit en fin d'année dernière, inspiré des personnages de Dickens.

Vous trouverez ici sa contribution, et relirez peut-être le Christmas Carol.

Par Patricia Parry - Publié dans : NOUVELLE: Un Christmas Carol
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Samedi 31 décembre 2005 6 31 /12 /Déc /2005 10:04
La nuit s’achevait. Au dessus des nuages pâles, un faible soleil d’hiver dardait quelques rayons. Soudain saisi par le froid, Paul frissonna : l’aventure avait été excitante, mais il y avait bien un sens à tout ça, une facture à payer. Danny allait présenter la note.
Ils étaient revenus chez Paul, devant la cheminée de marbre, où le feu se mourait doucement.
L’écrivain était nerveux, attendant que l’autre se décide à faire son prix.
Danny s’examinait consciencieusement les doigts, que le froid de la nuit avait rendus gourds, eu égard aux mitaines :
-         Ça craint, ces trucs ! grogna l’énergumène. La prochaine fois je prendrai des gants de ski !
-         Bon, Danny ! Qu’est-ce que tu veux, au bout de tout ça ? lâcha Paul, incapable de se contenir plus longtemps.
Le jeune homme s’assit, les fesses au bord du fauteuil, les genoux serrés, et joignit les mains :
-         Ecrivain, dit-il d’un ton docte, t’es mal barré ! t’as rien publié, personne te connaît, tu végètes vaguement en donnant quelques cours d’Allemand à des gamins qui s’en tapent, vu que personne ne parle Allemand sauf pour entrer dans les bons lycées. T’as vu comment t’étais à dix huit ans. T’as vu comment tu seras dans dix ans.
-         Et alors ? jeta Paul qui blêmit. (Le constat était rude, mais on ne peut plus exact)
-         Alors, mon pote, heureusement que t‘as appelé le Dan ! Le Dan est là pour t’aider !.Le Dan t’a déjà aidé, d’ailleurs, en te montrant ce qui t’attend, si tu ne fais rien à partir d’aujourd’hui ! Rien n’est gravé dans le marbre, bonhomme !
-         Tu veux dire que…quelque chose serait possible ?
-         Yes, man. C’est mon job ! t’as appelé le Dan un soir de Noël, n’oublie pas ! La nuit est enchantée !
-         La nuit est magique ?
-         Ouais, au sens littéral du terme.
Paul s’assit à son tour, penché vers Danny qui conservait son air professoral :
-         qu’est-ce que je dois faire ?
-         Changer, mec, changer ! Si t’écoutes le Dan, la vie de palace est pour toi !
L’écrivain lui jeta un regard pensif :
-         c’est cher, hein ?
-         C’est donné, mec, s’écria Danny en écartant les bras, c’est cadeau ! c’est Noël ! T’es pas mon premier écrivain, hein ! ils sont tous pareils ! ils se font tous des idées au sujet de Faust, du Diable, d’une âme à vendre ! Du pipeau ! Le dernier que j’ai pris en charge, je te dis pas le boulot ! il ramait depuis dix ans ! il en était à son quatrième bouquin ! Il est tellement content qu’il m’a emprunté mon nom, comme pseudo : génial non ?
Paul en resta sans voix quelques minutes…Danny le Brun…. Incroyable ! Il rit en secouant la tête :
-         Sacré Danny ! Tu veux les droits, c’est ça ?
-         Yes, t’as tout compris : les droits pour tout . Cession ferme et définitive : roman, adaptation ciné, télé, jeux vidéos, bande dessinée, dérivés. Tout.
-         On dit que ton précédent client pleure des larmes de sang !
-         Oui, sauf que maintenant, il publie ce qu’il veut ! alors, Duchemin, tu marches ? Tu la veux, la gloire ?
-         Les droits sur un seul roman ?
-         Et si elle mentait… ?, ma puce. On garde même le titre avec les points de suspension si tu veux. C’est pas mal. Par contre, pour le reste, c’est moi qui vais gérer : la fille ne s’appellera plus Marianne, mais Priscilla, ça c’est classe, et international surtout. Le héros va s’appeler Bob, et on va pas en faire un looser, mec. On va en faire un universitaire, un type qui peut se faire des minettes en claquant des doigts ! Indiana Jones, si tu préfères ! Bon et puis, cette intrigue à Tremblay-les-Gonesses, ça craint : on va tout resituer dans une capitale ! Je vois bien Paris, pour commencer, avec un tour en Italie peut-être, les Ricains adorent l’Italie… Ah, et puis, mec….Duchemin, ça craint ! il te faut un pseudo grave ! Marianne est à toi, mon pote !
 
Noël 2006 :
Les invités étaient nombreux, on avait distribué des cartons. Mais la foule compacte était là de son plein gré. La signature était annoncée dans tous les journaux, et depuis quelques semaines, un placard gigantesque avec une superbe photo de Paul Levinski, se balançait au plafond de la FNAC Montparnasse. Le portrait était remarquable, l’artiste ayant capté dans toute son humanité l’âme de l’Auteur. De très jeunes filles aux joues rouges faisaient la queue depuis le matin, chancelantes à l’idée de le croiser : elles avaient trop aimé « Et si elle mentait… ? » ! C’était trop romantique ! Et on disait que c’était une histoire vraie, l’histoire d’un auteur de génie qui est abandonné par une femme, mais qui tout en faisant son deuil de cette histoire d’amour impossible court le monde à la recherche des méchants qui ont enlevé la fille de sa sœur ! A la fin, ils se retrouvent à Venise (trop beau, Venise !) et tout se termine sur une gondole au clair de lune ! Trop bien !
Paul Levinski était adorable, tout le monde le confirmait. Il avait signé des dizaines et des dizaines de bouquins, avec un sourire ou un mot gentil pour chacune.
Sa femme était très sympa aussi, elle demeurait près de lui, vigilante et tendre, vêtue d’une délicieuse petite robe noire. Elle devait le surveiller un peu car les jeunes filles étaient très agitées. Elle riait avec indulgence de leurs tentatives maladroites pour attirer l’attention de l’Auteur.
-         Paul chéri, je crois que nous sommes au bout de notre journée, dit-elle plaisamment en se tournant vers son mari.
Il leva les yeux vers elle, approuva d’un sourire :
-         c’est la dernière dédicace. Quel est votre prénom ? poursuivit-il à l’adresse de la groupie suivante
-         Ecrivez, pour Danny, dit le lecteur, debout devant la table.
Paul sursauta, puis se détendit : ses relations avec Danny n’avaient apporté que du bon ces derniers temps.
Le jeune homme avait toujours la même dégaine : son visage de lutin malfaisant s’auréolait de malice. Il jeta un coup d’œil à Madame Levinsky, qui lui tournait le dos, sembla d’un coup d’œil prendre les mensurations de la dame : elle s’était arrondie, non ?  Vue de dos, comme ça…C’est qu’il avait le compas dans l’œil, le Danny !
-         Je le crois pas, mec ! T’as choisi Julie ?
Paul se mit à rire :
-         Je ne t’ai pas vendu entièrement mon âme, Danny. Il en restait un peu pour quelqu’un qui en vaut la peine.
 
 
 
 Je dois remercier ici Charles Dickens, qui a écrit un célèbre Christmas Carol qui met en scène l'oncle Scrooge. L'oncle Scrooge, vieillard avare et atrabilaire, est devenu tellement célèbre que Walt Disney s'en est inspiré pour son Oncle Picsou (Oncle Scrooge pour les Anglo-Saxons). Grâce à la visite des esprits de Noël passé, présent, et futur, Tonton Scrooge se remet en question et se met à dépenser ses sous avec Priscilla . Je vous invite à lire!
Je remercie aussi JCH à qui j'ai emprunté Priscilla.
 
Par Patricia Parry - Publié dans : NOUVELLE: Un Christmas Carol
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Vendredi 30 décembre 2005 5 30 /12 /Déc /2005 10:29
-         Je suis l’esprit des Noël futurs, déclara Danny, tout à coup plus grave. Prends ma main, Paulie ! Viens voir ce qui t’attend.
-         C’était vraiment le Noël de Marianne et Georges ? s’exclama Paul ravi. Le Noël qu’ils passent en ce moment ? Oh, yes ! et moi qui les imaginais en train de se régaler en disant que j’étais nullissime !
-         T’es un peu trop égocentrique, mon gars ! personne ne s’occupe de toi, là ! t’as bien vu !
Egocentrique était un mot tabou, maintes fois ressassé par Marianne : tu ne décolles jamais de ton PC, tu ne t’occupes jamais de moi, je vais encore aller manger toute seule chez mes parents, ils vont me demander ce que tu fais, et ma sœur va me faire sentir que tu n’es qu’un pauvre type…tu n’as rien publié depuis dix ans que tu t’échines, faudrait voir à changer de voie mais tu ne penses qu’à toi…
-         Passons ! dit Paul, écartant d’un geste les pensées désagréables. Où va-t-on, maintenant ?
-         Tu y prends goût, man ?
-         C’est pas mal ! reconnut Paul dans un sourire.
-         En voiture, Simone !
Danny le saisit fraternellement par l’épaule, et ils redécollèrent de concert.
Cette fois, la fête battait son plein sur le lieu d’arrivée : champagne, mirlitons, cotillons et serpentins, cris d’allégresse. Une immense salle de bal, avec en arrière fond un orchestre plein d’entrain, les musiciens délicatement costumés en Père Noël, transpirant à grosses gouttes sous les fourrures, dans la joie et la bonne humeur.
Il faisait chaud, humide, avec un léger vent doux. On entendait le ressac, la rumeur des vagues, et les étoiles paraissaient plus hautes, la nuit plus claire.
Les convives endimanchés, (pas de robe noire venant des Tuileries) sautaient en rythme sur un air pseudo-oriental, et certains allaient même jusqu’à tenter une danse du ventre pour montrer qu’ils avaient de la culture.
-         Dalida ! trop fort ! rugit Danny en se tenant les côtes !
Il leva les bras au-dessus de la tête, et ondula du bassin, les yeux fermés, l’air inspiré. Une chenille de fêtards très en forme le traversa littéralement, chacun les mains sur les épaules du précédent, et se donnant du mal pour ne pas marcher sur les pieds du suivant !
-         Paul ! viens faire la chenille ! clama une voix rauque immédiatement identifiée.
-         Maman ?
Stupéfait, il leva les yeux vers sa mère, la bonne Madame Duchemin, magnifiquement fardée, une choucroute impeccable sur la tête, et vêtue d’une djellaba à pampilles qui évoquait irrésistiblement son voyage à Marrakech dans les années 2000. Dieu sait qu’elle l’avait rentabilisée cette djellaba, achetée trois euros au souk après un marchandage homérique qui faisait désormais partie de la saga familiale. «  C’est quand j’ai fait le Maroc…j’étais à Marrakech, et figurez-vous que… Bref, on ne me la fait pas, à moi ! J’ai dit c’est trois euros, ou rien… »
Magnifique vêtement, qui convenait tout à fait à cette atmosphère de fête. Paul fut à deux doigts de se diriger vers elle.
Mais le Paul qui répondit à l’appel et se leva avait bien dix ans de plus :
-         Non, je suis fatigué, demande plutôt à Julie !
-         Julie ! venez faire la chenille ! rugit aussitôt Madame Duchemin impériale.
Paul du futur avait pris quelques kilos. Il avait abandonné le noir pour un seyant ensemble chemise à fleurs bermuda qui convenait à un Noël sous les tropiques :
-         Danny ! c’est pas vrai ça ! dis-moi que je ne porte pas cette chemise à fleurs !
-         Wouaouu ! top classe, man ! j’veux la même !
Le petit bedon de Paul du futur saillait gentiment sous la chemise. Il se dirigea vers la porte fenêtre, et alluma une cigarette, l’œil vague, contemplant l’océan qui clapotait doucement.
Une main se posa sur son épaule.
-         ça va, Paul ?
Il saisit, sans même se retourner, la main de la dame :
-         ça va ma Julie, et toi ? tu méprises la chenille ?
-         Allons nous promener sur la plage…
La dame était ronde et souriante, avec de longs cheveux relevés en chignon. Des mèches rousses venaient adoucir son visage, et ses yeux étaient vert émeraude.
Un hululement vint leur résonner aux oreilles :
-         Regardez-les, ces nouveaux mariés ! quand je pense que ça faisait vingt ans qu’elle lui courait après, celle-là, et qu’il n’avait rien vu cet imbécile !
-         Maman ! c’est bon, là !
-         Dites au fait, c’est vrai que Marianne et Georges ont divorcé ? Toi qui bosses à la banque avec Georges, Paul, tu dois bien le savoir, non ?
-         Jamais Marianne ne renoncerait aux stock options ! dit Julie, glaciale.
 
Danny s’étouffait lentement de rire, le bob Gucci enfoncé dans la bouche, devant l’air ahuri de son élève :
-         Dans la banque ! gémit Paul, c’est ça mon futur ? Avec la chemise à fleurs ? Et…et Julie ?
-         Ah, yes ! T’as vu un peu le romanesque du truc ! Dis donc, pour un type qui voulait se flinguer le soir de Noël, avec du whisky plein la tête ! Quelle dégringolade !
 
 
Par Patricia Parry - Publié dans : NOUVELLE: Un Christmas Carol
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Jeudi 29 décembre 2005 4 29 /12 /Déc /2005 11:57
 
 
 
-         Je suis l’esprit des Noël présents, reprit le Dan, en saisissant vivement la main de Paul. On s’active, garçon, on n’a pas beaucoup de temps avant la fin de la nuit ! Les premières heures du matin cassent l’enchantement !
Nouveau décollage, nouveau survol de la nuit bleutée.
Paul était bouleversé par ce retour si violent d’un passé enfoui depuis des lustres : ce soir-là, Marianne, et lui, enfin….Sous le nez de Georges, pour qui l’association mégot-téquila avait été mortelle ! Ah, les jolis projets ! Il serait un auteur qui compte ! il ferait des éditos dans Libé ! Hasting glânerait régulièrement  dans les journaux parisiens ses déclarations sur une société pourrie et déliquescente, pour en faire de petits articles qui grattent !
Qu’en était-il aujourd’hui ?
Pendant que sa jeunesse inutile défilait, ils avaient atterri dans une salle à manger rustique, aux lourds meubles recouverts de toile de Jouy, aux murs ornés de tableaux : gibier, fusils, chasseurs vêtus de velours rouge et chiens courants. Relais et Châteaux, atmosphère feutrée, maître d’hôtel roide et compassé.
Un couple, assis face à face près d’une cheminée gigantesque, où brûlait un feu de pacotille, peuplait misérablement la pièce. Il n’y avait pas grand monde, et le silence semblait de rigueur : il est des lieux où parler trop fort est une hérésie !
-         Pas trop d’ambiance ! fit remarquer Danny. Un peu pincé ! j’te verrai bien quelques musicos qui donnent ! ça manque de vibes, hein ?
-         Où sommes-nous ? interrogea Paul qui prenait une certaine assurance, et commençait à prendre plaisir à ces explorations clandestines.
-         Tu ne les reconnais pas ?
Le couple se faisait face, mais ne se regardait pas. De temps à autre, une réflexion cinglante jaillissait de la bouche de l’un ou l’autre, mais le plus silencieusement possible, dans une sorte de gargouillis.
-         Tu fais encore la gueule ! un soir de Noël !
-         Je ne fais pas la gueule ! Je n’ai rien à dire, c’est tout !
-         C’est ça, tu n’as rien à dire ! Tu avais pourtant quelque chose à dire tout à l’heure, quand tu téléphonais à Julie pour te plaindre !
-         Ne recommence pas avec ça, s’il te plait ! J’appelle ma sœur quand je veux ! Elle était toute seule ce soir, la pauvre ! C’était un minimum que je l’appelle !
-         Tu aurais préféré qu’on l’invite ? Remarque, au moins, elle n’aurait pas fait la gueule ! ça m’aurait évité de foutre tout ce fric en l’air !
-         Ah ça, c’est élégant ! c’est classe ! ça faisait longtemps que tu n’avais pas parlé d’argent, tiens !
Danny pouffa comme un gamin :
-         Elle est féroce, la bourgeoise ! remarque lui, c’est un vrai blaireau !
-         Marianne et Georges ?
Marianne, toujours aussi belle, vêtue d’une de ces délicieuses petites robes noires qu’on achète aux Tuileries, pour un prix dont on ne parle jamais car c’est tellement adorable ma chère, et c’était la dernière… La robe lui allait à ravir, il fallait bien le reconnaître, et les escarpins mettaient en valeur ses chevilles de gazelle. Le plouc, par contre était toujours aussi plouc, habillé comme l’as de pique, quoiqu’il fasse : il y a quinze ans, déjà, il avait l’air d’un plouc dans les pulls de sa grand-mère ! D’accord, d’accord, il travaillait dans la banque, il avait des stocks, il avait le pouvoir et l’argent… Il n’empêche, certains ont une élégance naturelle, et d’autres…
Danny virevoltait joliment, picorant le fois gras abandonné dans une des assiettes :
-         J’ai jamais pu gober des huîtres ! signala-t-il à la cantonade. Tu peux, toi ? C’est nul de manger des êtres vivants, non ?
Paul gloussa à son tour, riant pour la première fois depuis des semaines : le Dan était gracieux comme une fille, plein d’énergie, et de vie, et voir cet énergumène faire des grimaces au-dessus de la tête dégarnie de Georges était un pur plaisir !
-         Il te faut essayer Danny, c’est très bon avec un vin blanc léger !
-         Puisque c’est ça, je me casse ! Tiens !
L’homme se levait, lourd, pesant, mais déterminé.
Il jeta sa serviette sur la table, et repoussa sa chaise, qui chuta avec un bruit sec, faisant se retourner le maître d’hôtel impassible. Le visage de marbre s’anima quelque peu, exprimant la plus vive réprobation.
Georges eut un regard désemparé en direction de l’armada de serveurs qui attendait, comme à la parade, que les clients aient terminé leur assiette, mais demeura droit dans ses bottes, et quitta la pièce d’un air majestueux, sa chemise dépassant quelque peu du pantalon.
-         Tu me le paieras ! grinça Marianne, blême.
 
Par Patricia Parry - Publié dans : NOUVELLE: Un Christmas Carol
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Mercredi 28 décembre 2005 3 28 /12 /Déc /2005 13:43

Chapitre précédent:   

-         Il est trop tard pour revenir en arrière, poursuivit Danny, interrompant son interlocuteur qui ouvrait la bouche pour protester. J’ai été appelé. Je dois remplis ma mission. Et sans vouloir te vexer, bonhomme, t’as vraiment besoin de moi !

Il n’y avait rien à répondre à cela : Paul était empêtré depuis des mois dans une vie morose qui se traînait, allant de déception en déception, supportant de plus en plus mal la moindre émission littéraire, et envisageant , lors de ses états d’ivresse, de participer à la Star Académie pour se faire  (enfin) connaître. Danny eut un bon sourire, un sourire de coach, de manager qui  va vous prendre dans ses bras.

 -         Viens en balade avec moi, man, tu vas voir ce que tu vas voir !

Paul décida de se laisser faire : qu’avait-il à perdre après tout ? C’était la nuit de tous les miracles. L’amateur d’Eminem lui présenta une paume vaguement propre, recouverte d’une mitaine douteuse, et rajusta le bob Gucci :

 -         Tiens ferme, quoiqu’il arrive. Ne me lâche pas, man, sinon tu t’évanouirais dans les limbes.

 

 

Paul n’eut qu’une brève hésitation, avant de s’agripper à la main tendue. Danny éclata de rire, et l’espace autour d’eux parut se dilater. Les murs de l’appartement disparurent, et Paul eut l’impression qu’ils s’envolaient majestueusement, le jeune Noir étendant son bras libre comme une aile. Sous eux la terre glissait à une vitesse de plus en plus folle, et la nuit les enveloppait comme un manteau glacé.

 -         Je suis l’esprit des Noël passés, récita religieusement Danny, alors qu’ils se matérialisaient dans une pièce sombre, à peine éclairée de bougies et de loupiotes, dans laquelle flottait un parfum lourd et capiteux, que Paul reconnut sans effort.

 -         C’est quoi, ce truc ? Où sommes-nous ? murmura-t-il à son guide, qui prenait d’entrée ses aises, raflant au passage un  mégot ( y a des enfants qui lisent) abandonné dans une cendrier sale.

 -         Regarde, et souviens-toi ! Keep cool, mec ! Personne ne te voit ni ne t’entend !

Paul  se détendit, et jeta un coup d’œil autour de lui. La course à travers les nuages le laissait cotonneux, comme hors de son corps, et la sensation n’était pas désagréable. Il connaissait ce lieu. Il avait déjà vu cette pièce minuscule, dans laquelle s’entassaient des jeunes gens braillards et joyeux. Il avait déjà refait le monde avec eux, un soir de Noël, quinze ans déjà, comme le temps passe. Cette fois-là sa mère était aux Caraïbes, avec son amie Simone qui avait gagné un voyage pour deux en jouant avec les Yaourts Madonne.

Marianne était là, les cheveux courts comme un délicieux page qui se promène, vêtue de velours car c’était sa période, haranguant ses camarades sur le sort d’un prisonnier politique  disparu dans un pays d’Amérique latine. Curieux : il avait oublié et le nom du gars, et le nom du pays. Elle avait toujours eu ce côté passionaria. Et, bien sûr, il y avait Georges, ce cher vieux Georges, avec lequel elle s’était maquée trois mois plus tôt, car il travaillait maintenant dans la banque et possédait des stocks options dans une entreprise connue pour ses les trois initiales phares qui lui servaient d’enseigne. Georges était mal rasé, ses cheveux (car il en avait encore) venaient caresser le col rond de son pull tricoté maison. Il tirait sur  un des mégots (toujours les enfants…) que venait de lui faire languissamment passer un jeune homme frêle, pâle, et se donnant l’air d’un poète romantique, écharpe blanche, vêtements noirs, cheveux rassemblés en catogan : Paul, en personne, quinze ans de moins, des rêves et des projets plein la tête.

-         Jamais je ne m’abaisserai à la moindre correction dans mes textes, clamait le jeune Paul entre deux bouffées, un verre de tequila à portée. C’est une forme de prostitution, non ? On veut te formater ! On veut te faire dire ce qu’attend le bourgeois !

-         Paul, t’es un bourgeois de toute façon! pouffa Marianne que la cigarette avait toujours rendue joyeuse, et qui ricanait irrésistiblement, la tête dans l’épaule de Georges !

-         Marianne, arrête ! Ne plaisante pas avec ça ! J’ai une vraie ambition de littérature populaire, tu le sais !

-         Il veut passer chez Pivot ! hurla Marianne dans un éclat de rire inextinguible.

Le fou rire gagna, les laissant tous hoquetant, les larmes aux yeux, Paul y compris.

-         Pourquoi, vous rigolez ? interrogea, écoeurée, la sœur de Marianne, petite ronde qui détestait la cigarette.

Une clameur houleuse lui répondit, rires, cris, youyous, mugissements:

-         C’est Noël, ma grande ! Détends-toi un peu !

-         1990. Noël 1990, glissa Danny à l’oreille de Paul, sidéré. Tu te souviens : projets, ambitions ? Tu voulais l’impressionner, la Marianne, hein ?

 

 

 

    à suivre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Patricia Parry - Publié dans : NOUVELLE: Un Christmas Carol
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Lundi 26 décembre 2005 1 26 /12 /Déc /2005 18:44
 
Le jeune homme était sérieux comme un pape, plein de la certitude de la mission à remplir.
Paul déglutit, et jeta un coup d’œil vers la bouteille de whisky quasiment vide.
Mais le jeune homme , Danny, s’il fallait l’en croire, était bien là, impatient, virevoltant, lorgnant avec intérêt les rayons de la bibliothèque, qui lui arrachèrent un sourire attendri :
-         T’as lu tout Gide, man ? Et « La recherche.. » aussi ! Proust ! T’es grave, tu sais !
-         Je… Comment ça, l’esprit de Noël ? clama Paul, hors de lui.
Le climat d’inquiétante étrangeté commençait à lui taper sur les nerfs. Comme souvent les personnes qui viennent de passer à l’acte sur eux-mêmes avec la dernière sauvagerie, il était maintenant tout à fait en forme, et quelque peu remonté contre l’intrus.
-         Chut ! Pas si fort ! tu vas attirer l’attention, rigola le jeune black. Enfin, je dis ça, mais ils sont tous en train de découper la dinde !
-         Que faites-vous chez moi ? rugit Paul
-         Tu m’as appelé, man.
-         Voilà qui m’étonnerait !
-         Voilà qui m’étonnerait, singea Danny, la bouche en cul de poule. Dis-moi, t’as rien d’Eminen, là ?
Il farfouillait maintenant dans les CD, dérangeant les boîtiers amoureusement classés de A (Allegri) à S (Stockhausen) , avec des pointes en B (Bach, Carl Philip Emmanuel, car Paul était un rien snob), et en M (Wolfgang-Amadeus, le seul, l’unique).
-         Tu m’as appelé ! répéta Danny fermement, après avoir rejeté les disques d’un air dégoûté. Il ne fait pas bon invoquer les dieux au moment où résonnent les douze coups de minuit. On est le soir de Noël, man, je te le rappelle !
-         Invoquer les Dieux ! Vous plaisantez ?
-         Non, mon pote ! couina Danny, qui se dirigeait maintenant vers la cuisine, ouvrait le frigo et le soulageait d’une bière brune.
Il se posa sur une des chaises paillées rapportées de la campagne, fit sauter la capsule d’un coup d’ongle expert, et reprit :
-         Tu as dit que tu étais prêt à n’importe quoi pour devenir célèbre , non ? J’ai pas bien entendu ?
-         Mais… mais c’était une pensée en l’air ! comme ça !
Danny fit claquer ses doigts :
-         t’as été entendu bonhomme ! Me voici, Danny le Brun, l’esprit de Noêl !
-         Danny le Brun, hein ?
-         T’as noté que je suis plutôt bronzé. Pour faire classe, tu peux dire Danny Brown. Mais nous sommes en France, je garde donc une certaine sobriété ! Je suis là pour t’apprendre à gagner la célébrité, mec !
 
Par Patricia Parry - Publié dans : NOUVELLE: Un Christmas Carol
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Dimanche 25 décembre 2005 7 25 /12 /Déc /2005 17:42
 
Paul fut saisi de vertige. Les yeux obstinément fermés, il tentait d’appréhender son nouvel état. Je suis mort, j’entends la voix des anges.
La voix des anges.
-         Hey, man, s’autorisa l’ ange.
L’auteur maudit  eut le sentiment d’une présence proche,  et leva une paupière au moment où une main allait se poser sur son bras.
Il eut un haut-le-corps.
Devant lui se tenait un jeune black à l’impayable dégaine, bandana noir sur le front recouvert d’un élégant bob Gucci, le jean au milieu des fesses, monté, comme sur ressort, sur des tennis à l’épaisse et clignotante semelle.
Le drôle était par ailleurs remarquablement beau, la peau probablement douce, et les yeux ourlés de longs cils noirs.
-         Je… d’où sortez-vous ? balbutia Paul décontenancé.
Où donc était la faucheuse, cape sombre et faux à la main ? Tout tombait en déliquescence de nos jours. On ne pouvait même pas compter sur la mort pour maintenir les traditions !
-         De ta cheminée, man ! dit le jeune homme en s’époussetant négligemment. Tu ne la fait pas ramoner tous les jours, dis donc ! Relou le voyage ! Merci les escarbilles !
-         De ma cheminée ? Comment ça, de ma cheminée ?
L’écrivain ne put s’empêcher de se pencher avec ahurissement vers le foyer où s’éteignaient les braises. L’autre le regardait avec attention, les yeux noirs légèrement plissés, le jaugeant.
-         Tu m’as sonné, man ? C’est quoi le plan ?
-         Je … Je suis mort ?
Le jeune homme éclata d’un rire joyeux de sale gosse :
-         Mort ? avec cette pétoire ? Tu rêves, mec ! Tu courais pas grand risque ! Franchement, si tous mes clients étaient comme toi !
Il rajusta soigneusement son bob Gucci, en se mirant dans la glace de Venise qui surmontait la cheminée. Il se mordait les lèvres en faisant des mines, et son jeune visage était soucieux :
-         Alors, Paul Duchemin ! j’attends !
Paul se laissa tomber dans le fauteuil de cuir, les jambes coupées :
-         Qu’est-ce qui se passe ? gémit-il. Qui êtes-vous à la fin ? Qui vous a donné mon nom ? De quel droit venez-vous me gâcher mes derniers instants ?
Il se prit le front entre les mains, image vivante d’un désespoir sans fond. Il avait toujours eu un certain sens du mélodrame, et en abusait le plus souvent. Sa meilleure spectatrice était habituellement sa mère, inconditionnelle groupie, mais elle avait prévu pour ce Noël de voyager au soleil avec son club du troisième âge, laissant son précieux rejeton seul avec sa dépression. Il ressemblait, recroquevillé sur son siège, à une allégorie de la Douleur. 
Le jeune black tira vers lui le second fauteuil fauve, s’y installa paisiblement, et croisa les jambes, laissant les braises rougeoyantes se refléter dans ses tennis.
Il resta silencieux si longtemps que Paul finit par lever la tête, presque timidement :
-         Qui êtes-vous ? répéta l’écrivain.
-         Je suis l’Esprit de Noël, man.  Mais tu peux m’appeler Danny.
 
 
 
Par Patricia Parry - Publié dans : NOUVELLE: Un Christmas Carol
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Samedi 24 décembre 2005 6 24 /12 /Déc /2005 00:51

J'ai pensé qu'un conte de Noêl s'imposait, à lire en plusieurs épisodes.

Voici donc mon Christmas Carol à moi.

Paul était avachi dans le fauteuil de cuir fauve, près de l’âtre.
Il s’était posé là quelques heures plus tôt, avec la ferme intention de s’enivrer jusqu’à tomber.
Il était seul, c’était le soir de Noël.
Les grand-mères venaient de remonter en frissonnant les rues sombres qui mènent à l’église : la messe de minuit se termine à onze heures.
Les familles se préparaient pour le repas traditionnel. Les enfants à bout de nerfs couraient dans les appartements sans cheminée, cherchant à apercevoir dans le ciel un traîneau tiré par des rennes.
Les parents épuisés juraient, comme l’année précédente, que l’an prochain, tout le monde serait au lit à dix heures, basta, avec recueil des cadeaux le 25 au matin, devant le sapin !
Le foie gras fondait légèrement dans les assiettes.
Paul était seul, comme l’an passé.
Ce matin, le tour qu’il avait fait dans sa boite aux lettres avait achevé de précipiter son état dépressif.
Publicités, factures, et lettre du syndic de copropriété lui rappelant, tout en lui souhaitant le meilleur pour l’année à venir, qu’il devait la modeste somme de cinq mille deux cent soixante euros et cinquante deux centimes, pour la réparation du toit, ceci calculé au pro rata des millièmes occupés. 
Réponse enthousiaste d’un des éditeurs qu’il avait inondé des manuscrits de son chef d’œuvre : Et si elle mentait… ? Non. Mille fois non. Rien à l’horizon, que des lettres convenues et dactylographiées qui ne mettaient pas en doute les qualités de l’œuvre, mais indiquaient qu’elle n’entrait pas dans la ligne éditoriale des maisons sélectionnées.
Pas de publication dans l’année qui venait. Pas de bouquin en tête de gondole. Pas d’invitation à Vol de Nuit. Pas de presse people et de paparazzi qui vous guettent au sortir des boites branchées. Et si elle mentait… ? Bon titre pourtant. Et qui allait tellement bien à Marianne !
Depuis lors, dolent, et s’apitoyant sur son sort, il avait consommé une quantité non négligeable de whisky pur malt rapporté d’Ecosse l’été précédent.
Sur le coup de minuit, il atteignait un agréable état second, délicieusement cotonneux, qui lui avait permis d’envoyer paître assez aimablement Marianne, son ex qui banquetait avec son nouveau Jules, mais ne pouvait s’empêcher de prendre de ses nouvelles. Marianne, hélas, n’avait pas souhaité attendre qu’il devienne le nouveau Roman Gary, et avait judicieusement mis les voiles juste avant les vacances de Toussaint.
Etat second ; vision des étoiles, nettes sur le ciel de velours ; impression étrange du passage d’un type ridiculement habillé, qui flottait dans les airs , poursuivant apparemment un troupeau d’équidés mal identifiés (des cerfs peut-être…ou …non, des rennes…)
Ce soir, rien ne l’étonnerait.
Il était dans son intention de se suicider théâtralement au douzième coup de minuit, tandis que les Bidochon du premier, qui faisaient bombance au dessus de sa tête feraient sauter le bouchon du champagne.
Le carillon de l’église voisine le fit sursauter : l’ave Maria tinta doucement dans la nuit pure.
Les douze coups s’égrenèrent majestueusement. Le temps sembla s’étirer.
Ah, si seulement… Si seulement il avait reçu une lettre ce matin, une seule… Il aurait fait n’importe quoi pour recevoir ce courrier, n’importe quoi pour être connu, aimé, célébré… N’importe quoi, vrai !
Paul eut un hoquet : le whisky passait mal. Il eut un clappement de la langue, qu’il sentit épaisse et pâteuse.
Il ferma les yeux pour compter les coups de l’horloge, toujours légèrement en retard sur l’église.
Il était temps.
Il gardait un vieux fusil de chasse, hérité d’un oncle atrabilaire, qui faisait fuir les moineaux, au grand dam de tout le voisinage, en poussant des rugissement léonins qui allaient bien avec les coups de feu.
Il avait sorti l’arme de son étui, quelques heures auparavant, et la fixait maintenant de l’œil interloqué des ivrognes, qui se demandent ce qu’ils font là.
C’était compliqué, le fusil de chasse, parce qu’il fallait compter avec le recul ! Ah misère ! allait-il rater sa mort comme il avait raté sa vie ?
Un acrobatique mouvement d’épaule, le fusil calé contre la clavicule. C’était bon.
Il ferma les yeux. Le bruit du coup le stupéfia. Un coup sec, comme une branche de bois qui se casse.
Il chancela. Une vague de chaleur l’envahit. C’était donc la mort. La camarde l’avait cueilli, comme on cueille une jeune pousse pleine de promesses.
La voix nasillarde qui vint lui trouer les tympans provoqua chez lui un haut le corps qui le déséquilibra :
-         Hey, man, disait la voix ! qu’est-ce tu veux, man ? Tu m’as sonné ?
Par Patricia Parry - Publié dans : NOUVELLE: Un Christmas Carol
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