Bullotin fait de délicieux dessins.
Il a illustré le conte de Noël que jai écrit en fin d'année dernière, inspiré des personnages de Dickens.
Vous trouverez ici sa contribution, et relirez peut-être le Christmas Carol.
Chapitre précédent:
- Il est trop tard pour revenir en arrière, poursuivit Danny, interrompant son interlocuteur qui ouvrait la bouche pour protester. J’ai été appelé. Je dois remplis ma mission. Et sans vouloir te vexer, bonhomme, t’as vraiment besoin de moi ! Il n’y avait rien à répondre à cela : Paul était empêtré depuis des mois dans une vie morose qui se traînait, allant de déception en déception, supportant de plus en plus mal la moindre émission littéraire, et envisageant , lors de ses états d’ivresse, de participer à la Star Académie pour se faire (enfin) connaître. Danny eut un bon sourire, un sourire de coach, de manager qui va vous prendre dans ses bras.
- Viens en balade avec moi, man, tu vas voir ce que tu vas voir !
Paul décida de se laisser faire : qu’avait-il à perdre après tout ? C’était la nuit de tous les miracles. L’amateur d’Eminem lui présenta une paume vaguement propre, recouverte d’une mitaine douteuse, et rajusta le bob Gucci :
- Tiens ferme, quoiqu’il arrive. Ne me lâche pas, man, sinon tu t’évanouirais dans les limbes. Paul n’eut qu’une brève hésitation, avant de s’agripper à la main tendue. Danny éclata de rire, et l’espace autour d’eux parut se dilater. Les murs de l’appartement disparurent, et Paul eut l’impression qu’ils s’envolaient majestueusement, le jeune Noir étendant son bras libre comme une aile. Sous eux la terre glissait à une vitesse de plus en plus folle, et la nuit les enveloppait comme un manteau glacé.
- Je suis l’esprit des Noël passés, récita religieusement Danny, alors qu’ils se matérialisaient dans une pièce sombre, à peine éclairée de bougies et de loupiotes, dans laquelle flottait un parfum lourd et capiteux, que Paul reconnut sans effort.
- C’est quoi, ce truc ? Où sommes-nous ? murmura-t-il à son guide, qui prenait d’entrée ses aises, raflant au passage un mégot ( y a des enfants qui lisent) abandonné dans une cendrier sale.
- Regarde, et souviens-toi ! Keep cool, mec ! Personne ne te voit ni ne t’entend !
Paul se détendit, et jeta un coup d’œil autour de lui. La course à travers les nuages le laissait cotonneux, comme hors de son corps, et la sensation n’était pas désagréable. Il connaissait ce lieu. Il avait déjà vu cette pièce minuscule, dans laquelle s’entassaient des jeunes gens braillards et joyeux. Il avait déjà refait le monde avec eux, un soir de Noël, quinze ans déjà, comme le temps passe. Cette fois-là sa mère était aux Caraïbes, avec son amie Simone qui avait gagné un voyage pour deux en jouant avec les Yaourts Madonne.
Marianne était là, les cheveux courts comme un délicieux page qui se promène, vêtue de velours car c’était sa période, haranguant ses camarades sur le sort d’un prisonnier politique disparu dans un pays d’Amérique latine. Curieux : il avait oublié et le nom du gars, et le nom du pays. Elle avait toujours eu ce côté passionaria. Et, bien sûr, il y avait Georges, ce cher vieux Georges, avec lequel elle s’était maquée trois mois plus tôt, car il travaillait maintenant dans la banque et possédait des stocks options dans une entreprise connue pour ses les trois initiales phares qui lui servaient d’enseigne. Georges était mal rasé, ses cheveux (car il en avait encore) venaient caresser le col rond de son pull tricoté maison. Il tirait sur un des mégots (toujours les enfants…) que venait de lui faire languissamment passer un jeune homme frêle, pâle, et se donnant l’air d’un poète romantique, écharpe blanche, vêtements noirs, cheveux rassemblés en catogan : Paul, en personne, quinze ans de moins, des rêves et des projets plein la tête.
- Jamais je ne m’abaisserai à la moindre correction dans mes textes, clamait le jeune Paul entre deux bouffées, un verre de tequila à portée. C’est une forme de prostitution, non ? On veut te formater ! On veut te faire dire ce qu’attend le bourgeois !
- Paul, t’es un bourgeois de toute façon! pouffa Marianne que la cigarette avait toujours rendue joyeuse, et qui ricanait irrésistiblement, la tête dans l’épaule de Georges !
- Marianne, arrête ! Ne plaisante pas avec ça ! J’ai une vraie ambition de littérature populaire, tu le sais !
- Il veut passer chez Pivot ! hurla Marianne dans un éclat de rire inextinguible.
Le fou rire gagna, les laissant tous hoquetant, les larmes aux yeux, Paul y compris.
- Pourquoi, vous rigolez ? interrogea, écoeurée, la sœur de Marianne, petite ronde qui détestait la cigarette.
Une clameur houleuse lui répondit, rires, cris, youyous, mugissements: - C’est Noël, ma grande ! Détends-toi un peu !
- 1990. Noël 1990, glissa Danny à l’oreille de Paul, sidéré. Tu te souviens : projets, ambitions ? Tu voulais l’impressionner, la Marianne, hein ?
J'ai pensé qu'un conte de Noêl s'imposait, à lire en plusieurs épisodes.
Voici donc mon Christmas Carol à moi.
L'avis des lecteurs.