Le Blog de Patricia Parry

  Bon, après tout ce que j’ai écrit sur les premières phrases, il est temps de vérifier si je m’applique  moi-même les judicieux conseils que je prodigue dans mes cours d’éditage. Eh bien…oui et non…. Je reconnais avoir réellement réfléchi à mes premières phrases parce que j’avais conscience que le Premier Lecteur croule sous les manuscrits, et qu’il ne doit, la plupart du temps pas aller au-delà des quinze premières lignes… En même temps, c’est insupportable comme idée : on  a envie de laisser le roman s’installer… Je crois qu’il faudrait procéder comme dans les James Bond : une entrée en matière à couper le souffle, mais qui n’a strictement rien à voir avec la suite !... La fin de la dernière mission !Ainsi le Premier Lecteur, appâté par votre style  mirifique, ira plus loin car il tient à  mieux connaître le petit génie qui a écrit l’entrée en matière. Foin donc des :   Durant mon enfance….Aussi loin que je me souvienne… Allons-y pour les : Le héros était fort et l’héroïne sexy. Les deux couraient un danger mortel. Après quoi, on peut toujours dire qu’il s’agissait d’un rêve de Monsieur K, fonctionnaire à la bibliothèque municipale… En fait, tout en essayant de garder mon éthique (James Bond, ça va cinq minutes, et uniquement si c’est Pierce Brosnan), j’ai quand même effectué quelques remaniements à ma première version. Je l’ai tout d’abord considérablement raccourcie. Les détails ont tout le loisir de venir ensuite. Syven me conforte dans cette idée : certains lecteurs aiment jeter un œil sur le prologue ou les premières pages. C’est bien qu’ils aient rapidement votre style dans l’œil. (Je parle ici des vrais lecteurs et non du Premier Lecteur). Bien sûr, j’avais très envie de donner d’entrée des informations croustillantes sur mon personnage, mais j’ai stoïquement résisté. Je me suis dit qu’il fallait le camper. Point barre. Et que le reste viendrait ensuite. (J’ai coupé une page entière !) Après lecture par une de mes collègues hilare, j’ai également changé le nom et certaines précisions sur le bon Monsieur Lenormand, qui est le premier héros du bouquin. Il ressemblait, en effet, par le patronyme et par certains détails, à une personne de ma connaissance : mon inconscient avait buggé ! Inutile à mon avis, d’utiliser le roman pour blesser quelqu’un : j’ai donc modifié le nom du suave Lenormand et je l’ai muni d’une Harley, alors que dans la première version, il possédait un quatre-quatre ! (je me demande s’il ne s’est pas reconnu quand même !  ceci dit, mon personnage est un archétype, pas une personne réelle… toutes ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé…) L’idée était aussi de créer une ambiance, et là j’ai fait simple : je me suis demandé quels étaient les milieux que je connaissais bien . L’hôpital psychiatrique est mon quotidien, il était plus facile pour moi de décrire un HP que de décrire une école ou une entreprise du BTP.  Cela viendra probablement pour les suivants : mais alors, c’est quand je serai célèbre (… !!) et je pourrais aller faire une enquête, l’air de rien, sur les lieux que je souhaite voir devenir les lieux du crime.   En revanche, je n’ai pas respecté la règle des deux syllabes. Et je crains d’avoir écrit au passé simple. Je suis même sûre qu’il y a, quelque part dans le bouquin, un imparfait du subjonctif ! (mais il est bien amené, je le jure !) Or donc, voici in extenso, le prologue de l’Ombre de Montfort.   Toulouse, jeudi 20 septembre 2001  L'homme était court, râblé comme un petit taureau,  et avec ça l'air toujours mal embouché.  Il prétendait être infirmier dans un des services d’admission de l’hôpital psychiatrique. La question principale était de savoir quand exactement il travaillait : il se partageait activement entre la rédaction de tracts incendiaires, bourrés de fautes d’orthographe que le correcteur de Word était impuissant à reprendre du fait des approximations syntaxiques, la distribution des dits tracts aux barrières de l’hôpital, avec éructations vengeresses à l’appui, et la drague intensive d’aides-soignantes masochistes. Il semblait croire que sa femme, infirmière dans le service voisin, ignorait tout de ses frasques extraconjugales pourtant notoires.   Il vomissait en bloc les médecins de l'hôpital, dont l'accent bourgeois de centre-ville lui écorchait les oreilles et dont les voitures dites de luxe encombraient le parking. Il était lui-même le modeste propriétaire d'une Harley  hors de prix qu’il bichonnait avec amour (La Harley, pour des raisons peu accessibles au commun des mortels embourgeoisé, était considérée comme un outil du prolétariat). Il remâchait encore, en sirotant le café réglementaire qu'il s'octroyait dès sa prise de service, l'altercation mémorable qu'il avait eue la veille avec cette chipie de docteur Beaumont. Par la fenêtre, il jeta un coup d’œil au parking : l’objet de son amour était bien là, dûment garé sur l’emplacement du médecin en question, « car y a pas de raison!... ». Parfait, fallait pas traîner, il avait du boulot! Lenormand avait des projets pour ce soir!   Il avait une mission bien spécifique à remplir, et souhaitait agir dans la discrétion. Habituellement, son mi-temps syndical lui permettait  une liberté relative ; il avait l’habitude d’aller et venir dans l’hôpital, de quitter les lieux pour se rendre prétendument aux réunions du syndicat, ou faisait semblant de militer à droite et à gauche dans différents lieux de la ville. En réalité il vivait sa vie de manière autarcique, au grand dam de ses camarades qui appréciaient sa grande gueule, mais qui déploraient en sous-main l'image déplorable qu'il donnait d'eux et de leur combat.  Il appartenait à différentes commissions qui se réunissaient avec componction pour décider de choses capitales : choix des équipements médicaux de la région, orientations budgétaires de la santé, devenir des hôpitaux et des assurances maladies, entre deux cafés et deux notes de frais.   Ce soir cependant, il s'agissait d'autre chose. Lenormand envisageait de jouer dans la cour des grands. Il devait retrouver son interlocuteur habituel à onze heures, dans les locaux de la vieille buanderie désaffectée. Passées neuf heures du soir, l’hôpital devenait désert. Seuls l’interne de garde et le surveillant de nuit étaient susceptibles de surgir au détour d’un couloir. Les veilleurs passaient de cour en cour, d'un pavillon à l'autre, emmitouflés pour lutter contre la fraîcheur nocturne. On avait le temps de les entendre arriver :   pas sur le carrelage,   clés dans les serrures,   porte que l’on ouvre. Les dix ou douze rendez-vous précédents avaient eu lieu dans les mêmes conditions. L’homme connaissait visiblement son emploi du temps et les rencontres correspondaient toujours à des moments où il travaillait dans l’équipe de nuit. Lenormand avait reçu des consignes strictes au plus haut niveau du syndicat : le délégué régional, qui prenait visiblement ses ordres de plus haut, lui avait demandé, comme un service dont il tirerait les bénéfices sans attendre, de rencontrer un certain Montfort, et de se conformer à ses instructions. Montfort apparaissait toujours dissimulé par une cagoule, toujours dans l’ombre des vieux bâtiments mal éclairés. Il était enveloppé de la  cape sombre que portaient les aliénistes du XIXe siècle, et dont il restait quelques exemplaires à la buanderie de l’hôpital.  Sa voix était sèche et précise, légèrement ironique et probablement contrefaite. Il n'en fallait pas beaucoup pour la rendre inquiétante, voire menaçante. Mais Lenormand avait rapidement négligé ce détail. Il avait de lui-même une excellente opinion. Sa brutalité et son arrogance lui avaient toujours permis de s'imposer dans la plupart des milieux.   Il lui semblait évident que son avenir était pavé de roses, avec des responsabilités régionales, voire, qui sait, nationales, de multiples séjours à Paris aux frais de la princesse, une planque confortable avec des femmes admiratives et du café à gogo. Jusqu'à présent, on ne lui avait rien demandé que de facile: de banales entreprises de déstabilisation dans des conseils d'administration, la mise en œuvre de rumeurs délétères touchant des hommes en vue. Le but poursuivi semblait toujours destructeur. Il n'en connaissait pas la finalité et s'en moquait. Jusque là tout s'était déroulé à merveille. Montfort donnait quelques ordres secs et Lenormand exécutait sans état d'âme.  Rassuré peu à peu quant au déroulement immuable des entretiens, il avait laissé Montfort baisser sa garde au fil des rendez-vous. Le dernier contact lui avait apporté cette certitude: il connaissait Montfort. Il avait reconnu un mouvement machinal que le cagoulé n'avait pu contenir et qui avait été pour lui une révélation éblouissante.  Les jours suivants, il avait lancé quelques perches, dans ses différents lieux d'influence et ses soupçons s'étaient vus confirmés. Il tenait là, il en était sûr, la clé de son avancement dans les responsabilités régionales. C'était à lui de jouer, et de bien jouer. Il quitta le service quelques minutes avant onze heures. Ses deux collègues  se relayaient auprès d'un patient très angoissé et ne le virent pas s'esquiver. Il lui arrivait fréquemment de faire un petit somme lorsqu'il était de nuit; il savait donc de source sûre que les deux infirmières ne s'inquiéteraient pas de son absence. Il avait pris l'habitude de ne jamais donner d'explications ni de justification. Il traversa prudemment l'enfilade de cours et vint se glisser contre le pilier de l'ancienne buanderie, sous la statue d'Esquirol, père de la psychiatrie moderne et enfant du pays. La nuit était sombre, sous un ciel sans étoiles, et il fallait sa connaissance des lieux pour ne pas trébucher. Il tenait ses clés à portée, comme tout infirmier psychiatrique qui se respecte, et n'hésita pas au moment d'ouvrir la porte. -          Bonsoir, dit la voix de Montfort dans l'ombre. Il sursauta.  Montfort était dans son dos. Il fit volte face: -          Bonsoir  monsieur Montfort. Habituellement, il usait peu du Monsieur, qui sent son bourgeois. Il aimait montrer qu'il ne s'embarrassait pas de ce genre d'enfantillages. Mais Montfort l'avait  rendu obséquieux. Montfort était toujours bref, allant droit au but: -          Est-ce que l'un ou l'autre s'est manifesté? -          Non,  monsieur. Mais je me demande si  les annonces étaient suffisantes. -          Elles l'étaient. Soyez tranquille. Lenormand  grimaça: les dernières consignes lui enjoignaient d'attendre une prise de contact hypothétique qui n'avait pas eu lieu. Depuis quasiment huit jours, il surveillait son courrier, son répondeur, sa boîte à lettre électronique. Il aimait que les choses aillent rondement. Cette fois-ci, le gibier se faisait désirer. Montfort haussa les épaules, et, d'un geste de la main, méprisa le contretemps. A nouveau, Lenormand vit le soleil: c'était bien celui qu'il croyait. Montfort avait déjà repris, d'une voix lasse et indifférente: -          Demain, doit se produire un certain événement. Vous veillerez à ne pas vous trouver à l'hôpital.  -          Quel genre d'événement, monsieur? Celui qui est annoncé par le solstice? -          Le mieux pour vous est d’avoir un minimum d’informations, vous le savez bien, dit Montfort d'un ton sec. Ça, c'était sûr. Le bourgeois utilisait le vil peuple, mais gardait pour lui l'information qui donne le pouvoir. Il insista, comme un enfant provocateur: -          Comment ne pas venir à l'hôpital? Je suis censé travailler demain matin. -          Faites-vous porter pâle. Je crois savoir que vous pratiquez assez bien ce genre d'exercice. L'ironie était palpable, mais Lenormand contre-attaqua: -          Et vous même, Monsieur, quel genre d'exercice pratiquez-vous? Montfort avait déjà amorcé un demi tour. Il s'immobilisa  un instant, puis revint lentement vers Lenormand qui le fixait, goguenard: -          Pouvez-vous être plus précis? -          Je pourrais, dit Lenormand sec à son tour. Mais je ne crois pas que vous ou moi ayons intérêt à ce que je sois précis. Montfort se mit à rire: -          Mon cher, vous en avez trop dit, ou pas assez. Le ton avait changé. "Mon cher!". Montfort avait les jetons, oui! Dans quelques minutes il lui mangerait dans la main.      Ah, j'oubliais: on m'avait dit de rester politiquement correcte, mais je n'ai pas pu... C'était trop tentant... Les infirmiers avec qui je bosse, qui sont subtils et pleins d'humour, trouvent ça très amusant!
Mar 20 déc 2005 10 commentaires
Comme on ne comprends pas tout très bien au début, on a forcément envie d'en savoir plus : habile, la guêpe !

Ambre
Ambre - le 20/12/2005 à 15h06
hé, hé!!!!
Béatrice
Beau travail! On est happé par le texte! :D
Syven - le 20/12/2005 à 15h29
Merci de ton soutien!
Béatrice
Hello,
Qu'as-tu après les fonctionnaires de bibliothèques municipales ? :-))
Comment veux-tu ne pas avoir envie de lire la suite après cette mise en bouche ?
Mais j'ai hésité à lire ce prologue puisque j'ai commandé ton roman. Mais j'ai craqué ;-)
Len Janak - le 20/12/2005 à 18h10
Oh Monsieur K est bien gentil, il a juste tendance à se métamorphoser sans prévenir: un vrai bug ce Monsieur K!
Béatrice
un beau site d'écriture que je découvre avec plaisir... et j'aime bien le politiquement incorrect... pas de raison de faire des courbettes aux vampires du peuple (rires) gros bisous du vieux sorcier
honorius - le 20/12/2005 à 20h29
... ça tombe bien, je n'aime pas le politiquement correct :).
Roanne - le 20/12/2005 à 23h04
Te souhaite de bonnes fêtes de fin d'année à toi et ta p'tite famille !
Sissi - le 20/12/2005 à 23h17
miam miam...suspence suspence...à quand le prochain extrait?
yara - le 23/12/2005 à 14h28

Joliment écrit Patricia !

Jean Christophe Bataille - le 23/07/2006 à 14h19
ça m'aurait plu de (re)travailler un tel texte. Enfin... le post date de 2005, le livre est depuis longtemps sorti et... j'ai subi tellement moi-même de critique que je m'en abstiendrai. 
A +.
Marc Duboisé - le 19/10/2007 à 22h40
Sorry, je n’ai pas pu m’empêcher de donner ma version. J’espère que tu ne le prendras pas mal. C’est peut-être pas tout à fait ton personnage mais c’idée que j’en ai eu sans trop chercher à comprendre…
à plus, faut que je me mette à l’anglais.
Bye 
 
L'homme en face la porte était court, râblé, l'air toujours mal embouché.  Il prétendait être infirmier dans un hôpital psychiatrique.
La seule question à débattre le concernant : savoir quand il travaillait. Plus encore que cette question était de lui donner un statut, une véritable profession. On disait de lui qu’il partageait sa vie entre la rédaction de tracts incendiaires, illisibles, et leur distribution aux barrières de l’hôpital ; l’homme avait d’autres idées en tête : dès lors qu’il distribuait ses tracts, il était pris d’envies procréatrices, sournoises, comme possédé par un besoin irrépressible de coucher avec ces aides-soignantes, ici et là, qui se pavanait devant lui.  
Il vomissait en bloc les médecins de l'hôpital, avec leur petit accent bourgeois qui lui écorchait les oreilles, et dont les voitures encombraient le parking, son parking.
Pour n’importe quel observateur, il semblait fou. Au petit matin, il débarquait assis sur sa
Harley rutilante. Il ressassa dans sa tête l’altercation hier avec cette chipie de docteur Beaumont.
Par la fenêtre, il jeta un coup d’œil au parking : l’objet de son amour était bien là, garé sur l’emplacement d’un médecin.
L’homme pensa : j’ai un boulot monstre d’ici ce soir.
Lenormand avait bien des projets pour ce soir!
Il avait une mission bien spécifique à remplir et souhaitait agir dans la discrétion.
Habituellement, son mi-temps syndical lui permettait  une liberté relative ; il avait l’habitude d’aller et venir dans l’hôpital, de quitter les lieux pour se rendre aux réunions du syndicat. Il vivait sa vie de manière autarcique. Pas besoin des autres. Ses collègues déploraient la mauvaise image qu'il donnait d'eux.  Il appartenait à différentes commissions qui se réunissaient avec componction pour décider de choses capitales concernant le fonctionnement de l’hôpital.
Marc Duboisé - le 19/10/2007 à 23h09
Cher lecteur, votre démarche vous appartient.
Béatrice